BOB A L EXPOSITION
L'àbbé. — Habituez-vous donc à faire convenablement sentir les liaisons en parlant... On ne dit pas : « ça fait un bruit » comme si « un » s'écrivait par un « H » ; on fait sentir le <c T » qui précède, et on dit : « cela fait T'un bruit ». Comprenez -vous?
BoB. — Oui : alors, faut-y dire ; à votre avis, m*sieu Tabbé : « sept et trois font onze, ou, font T'onze » ?
L'abbé . — Il faut dire sept et trois font T'onze » sans hésiter.
BoB, ricanant. — Vraiment? Eh ben, moi, j 'crois, m'sieu l'abbé, qu'y faut dire « sept et trois font dix » 1
L'abbé, vexé. — Vous faites les plaisanteries les plus sottes et les plus déplacées.
Bob. — M'sieu l'abbé, c'était seulement pour qu'vous voyiez qu'ça peut arriver à tout Tmonde d'faire une trompe...
L'abbé. — « Faire une trompe III » quel langage, grand Dieu !!!
Bob. — Regardez les beaux meubles, les
belles étoffes épaisses et douces qu'ont l'air d'étoffes en fourrure...
L'abbé. — C'est très joli. Et ce beau lit couvert en satin rouge^? C'est trop beau, c'est un luxe ridicule; et puis cette estrade doit être très incommode.
BoB. — Oh! ça n' fait rien, l'estrade, pourvu qu'ça n' crie pas. Pensez- vous qu'y crie, celui-là, dites, m'sieu l'abbé ?
L'abbé. — Comment I qu'il crie? que voulez-vous dire ?...
Bob. — J'sais pas 1 c'est mon oncle qui disait ça 1 l'autre jour, quand j'suis venu ici avec lui, nous nous avons promené avec...
L'abbé. — Nous nous « sommes » promenés, répétez...
Bob. — Sommes I avec une jolie dame qui voulait acheter des meubles pour chez elle, à la campagne. Alors, elle cherchait des lits qui crient pas parce que...
L'abbé. — C'est bon, c'est bon...
Bob. — Oh! m'sieu l'abbé, là... dans ces tits cadres, où y a des petites choses
BOB A l'exposition 5|
peintes dessus !... Oh!!! la belle danseuse I... R' gardez, m'sieu Tabbél...
L'abbé. — Oui, oui. . .
Bob. — C'est comme celles que j'ai vucb autre jour, q' j'étais à TOpéral Oh! m'sieu Tabbé, y en avait beaucoup comme ça, et des belles II... Une surtout qui avait tout V temps les jambes en Pair, que je m'demandais sur quoi qu'elle posait !I1 les jambes en i'air, et les jupons au-dessus... et elle tombait pas; on auraitdit un papillon. Oh ! j'voudrais quVous voyiez ça?
L'abbé. — Je n'en ai nulle envie.
BoB. — Parce que vous savez pas c'que c'est ! mais c'est admirable ! Elles ont des jambes toutes nues! et les bras, et le haut, tout nu aussi I et des costumes qu'ont l'air en nuages et en or 1 C'est superbe !... La danseuse dont j* vous parlais, surtout ! Oh 1 si vous V oyiez !
L'abbé. — Mais puisque cela m'est égal.
Bob, s^animant. — Parce que vous Tav pas vue, qu'vous dites ça? Mais si vous
52 P ETIT BOP
la voyiez, jVous réponds qu'ça vous serait pas égal I C'est si tellement beau I
L'abbé, énervé. — Il suffit.
Bob. — Qui qu'c'est c' gros homme en terre rouge ?
L'abbé. — On dit «qui est» ce gros homme* Où donc ?
Bob. — Là, à côté d'Gambetta.
L'abbé. — C'est Mirabeau.
Bob. — Qui qu'c'est Mirabeau.
L'abbé. — Un orateur célèbre ; vous apprendrez cela plus tard ; il a prononcé des discours qu'on a conservés comme les plus belles pages d'éloquence qui..;
Bob. — J' sais ! j'ies ai vus dans la bibliothèque, ses discours ! Un p' tit livre bleu qui s'appelle : Lettres d'amour de Mirabeau à Sophie. C'est-y ça, m'sieu Tabbé ?
L'abbé. — Vous ne touchez pas aux livres de la bibliothèque, j'espère?
Bob. — Jamais, m'sieu l'abbé... La clef n'est pas dessus... maman Tôte toujours...
BOB A l'exposition 53
Vous aviez l'air inquiet... tout d' suite...
Qu'avez-vous donc z'eu ?
L'abbé. — C'est vraiment désolant ! Quand vous faites une liaison, par hasard, vous la faites à faux ; on dit « qu^avez-vous donc qu'ECU, » en faisant sentir le c de donc. Ré« pétez...
BoB, répétant rageusement. — « Qu'eue m'sieu l'abbé, qu^eu » ; vous les avez lus, dites, les discours à Sophie ?
L'abbé. — Eh non I
Bob. — Alors, comment quVous savez qu'c'est des si belles pages d'éloquence... q* vous disiez tout à l'heure ?
L'abbé. — Je parlais des discours politiques.
Bob. — Et les discours qui sont dans le p' tit livre bleu ?
L'abbé. — Je n'en sais rien, je ne les connais pas.
Bob, étonné. — Comment I y a des chose q' vous savez pas, m'sieu l'abbé ?
L'abbé. — Sans doute.
PKTIT BOB
Bob. — Et qui, qui vous les apprendra ?
LVbbé. — Ce sont des choses inutiles à prendre.
Bob. — Alors, moi, j* les apprendrai pas non plus ?
L'abbé. — On verra ça. (// veut passer.)
Bob, le retenant. — G'était-y un brave homme, Mirabeau, m'sieu l'abbé ?
L'abbé. — Non.
Bob. — Pourquoi, dites ?
L'abbé. — Pour des raisons trop longues à vous expliquer.
BoB, vexé. — Ah III Et Gambetta ?
L'abbé. — Quoi ?
Bob. — Eh bien I Gambetta, c'e3t-y un brave homme ?
L'abbé. — Ce sont des questions sans inté-
pour vous. Bob, venez I {Il le tire par la
ain.)
BoB, se cramponnant à la lustrine verte qui recouvre les gradins. — JVeux regarder, ça m'amuse, moi ! Lequel trouvez-vous
BOB A l'exposition 55
r plus joli, m'sieu l'abbé, Mirabeau ou Gambetta?
L'abbé, qui ne veut pas se compromettre.
— Ce n'est pas le même genre...
Bob. — Mais lequel q' vous aimez mieux, des genres ?
L'abbé. — Je ne sais pas, je crois que Mirabeau. . .
Bob. — Ben, moi, savez-vous qui quej'trouve l'plus joli ? c'est la p' tite femme d'àcote.
L'abbé. — Où donc ?
Bob. — Là , où qu'y a avec elle un homme qu'a des jambes en chèvre, et un p'tit enfant qui tient une corbeille. (// montre un groupe de Clodion.) N'est-ce pas qu'elle est jolie, m'sieu l'abbé, la p' tite femme ?
L'abbé. — Oui, oui.
BoB. — Vous avez pas l'air d* trouver ?
L'abbé, agacé. — Mais si, mais si. (// Vemmène.) Bob, s arrêtant devant un plat émaillé. —
Oh ! la belle dame ! avec cette toque à plumes I Qui c est, dites, m'sieu Tabbé ?
L^ABBÉ. — Je ne sais pas, c'est une tête de fantaisie.
Bob, insistant. — Ça doit être quelqu'un,
uis sûr.
La marchande, qui s^est approchée. - - C'est la « belle Gabrielle », monsieur.
Bob. — Ah ! voyez-vous, m'sieu l'abbé f Qui c'était, dites, la belle Gabrielle ?
L'abbé. — Je ne sais pas trop...
Bob, incrédule. — Comment vous savez pas c'que la jolie dame sait, qu'a des ch* veux blancs. ..
L'abbé. — Quels cheveux blancs ?
^ Bob. — Là, dans la boutique, la jolie dame toute jeune, qu'a des ch' veux blancs...?
L ABBÉ. — Eh bien ? Après ?
Bob. — Ben, elle a dit : « C'est la belle Gabrielle. » Qui qu'c'est la belle Gabrielle ?
L'abbé. — C'était une dame de la cour d'Henri IV ; comme vous ne savez pas ce que c'ust qu'Henri IV..
BOB A l'exposition
Bob. — Si, qu'je Tsais. C'est un ro* t'e France, Henri IV, q' mon oncle a dit qu'aimait tant les femmes, la gloire, et qu:
buvait si sec qu'il était pas remplaçable I et la belle Gabrielle était son amie, qu'a aussi dit mon oncle.
UABBÈyVexé. — Si vous avez demandé tous ces renseignements à monsieur votre oncle, il était inutile de me les faire répéter.
Bob. — Si donc I puisque c'était pour voir si vous l'saviez, et si vous m'diriez comme lui, ou bien si, quand vous savez pas, vous inventez quelqii'shose.
L'abbé. — Vraiment? Et ai-je dit comme monsieur votre oncle ?
Bob, très digne. — A peu prèsr Alors, comme ça, elle était Tamie du roi ?
L'abbé. — Oui.
Bob. — Il l'aimait bien, le roi î
L'abbé. — Oui.
Bob. — Il avait d'ia chance, Henri IV, d'avoir une amie jolie comme çal J'ai vu son portrait dans des livres, il était bien laid 1 1 1
Vous avez p't être une amie jolie comme ça aussi, vous, dites, m'sieu l'abbé! J'ai du sable plein mon soulier, m'sieu Tabbé.
L ABBÉ. — Otez-le. {Bob se déchausse en s" appuyant sur l'abbé incliné ; il enlève son soulier et souffle dans les yeux de Vabbé le sable qu'ail contient.)
L'abbé. — Bob, vous êtes insupportable.
BoB. — C'est pas d'ma faute, m'sieu l'abbé, j'ai pas fait exprès. Si vous en avez aussi, du sable, vous pouvez me rsouffler, j' dirai rien.
L'abbé hausse les épaules sans répondre.
Bob. — C'est drôle, m'sieu l'abbé, vous avez pas des pieds pareils aux miens !
L'abbé. — Naturellement, les miens sont plus grands. ••
BoB. — C'est pas seulement ça ! ça serait naturel, ça I c'est qu'y font des bosses partout. On dirait des sacs d' noix, ou bien des écailles d' tortue, ou...
L'abbé. — C'est bon, c'est bon, occupezvous de ce qui vous regarde.
BoB. — Si j'ies regarde, m'sieu
BOB A l'exposition 5g
c^est malgré moi... Voyez- vous cette belle p' tite dame qui marche là devant nous,., avec une robe en peluche... ?
L'abbé. — Oui.
BoB. — Ben, c'est celle à qui q' mon oncle recommande d^ choisir des lits qui crient pas...
L'abbé. — Ah!!!
Bob. — Elle est bien jolie, est-ce pas m'sieu l'abbé ? Elle a des couleurs comme un hanneton, une belle croupe dorée comme la jument d'papa. G'est-y à elle, cette croupelà?
L'abbé. — Voulez-vous vous taire, Bob ?
BoB. — Oh ! c'est pas du mal, allez, que.
j'dis, c'^st vrai ; Miss, que j'avais avant vous, m'sieu l'abbé, elle avait une belle croupe comme ça... tendue... tendue... Ben, ça n' tenait pas. Elle l'ôtait tous les soirs ; nous l'avons trouvée dans un coin, avec Fred. Ça avait l'air en caoutchouc... même que nous nous sommes amusés à nous laisser tomber assis dessus, comme les clowns font sur des
6o PETIT BOB
vessies; mais ça r* bondissait... ça voulait pas crever...
L'abbé. — C'est très mal ce que vous avez fait là.
Bob. — Pourquoi ? On m'dit toujours que l' mensonge finit par être découvert, eh ben, c'était un mensonge qu'elle faisait... Miss... elle parlait pas» c'est vrai, mais elle mentait tout de même...
L'abbé. — C'était un mensonge sans conséquence, on n' l'aurait pas su, si...
Bob. — Ben, pas du tout. Mon oncle disait toujours à papa : « La gouvernante d' tes enfants a des rondeurs. .. qui donnent envie d' les tâter... » Comprenez- vous, m'sieu labbé ? si l'oncle Jacques avait tâté, il aurait tout découvert.
L'abbé. — Bob, vous vous occupez de choses qui ne vous regardent nullement.
Bob, pensif, — Qui ça regarde-t-y alors ?
L'abbé, embarrassé. — Personne.
BoB. — Pas même V bon Dieu? c'est que, voyez-vous, m'sieu l'abbé, y a des choses que
BOB A L*EXPOSITION 6l
j'peux pas m'expliquer. On m'dit toujours qu'ont n' doit se préoccuper d' plaire qu'au bon Dieu?
L'abbé . — Sans doute.
Bob. — Ben, Miss, qui mettait un faux...
c'que vous voudrez, m'sîeu l'abbé, c'était pas pour plaire au bon Dieu, qui savait bien c'qu'y avait dessous, est-ce pas ?
L'abbé. — Mais...
Bob. — Alors c'était pour plaire à qui?
L'abbé. — Mais... je ne sais...
BoB. — Vous répondez pas d'bon cœur ; est-ce que vous mettez aussi des choses en caoutchouc, m'sieu l'abbé ?
L'abbé. — Vous dites des stupidités.
Bob. — J'sais pas si je m'trompe, mais y m^semble q' Tannée dernière, l'exposition d'ici était plus jolie qu'maintenant ?
L'abbé. — Cela n'a rien d'extraordinaire, on n'est pas très rassuré sur les événements à venir, t...
Bob — Pourquoi qu'on n'est pas rassuré?
L'abbé. — Je ne puis pas vous expliquer cela, c'est trop compliqué !
Bob. — Mais enfin, vous V comprenez, vous, m'sieu l'abbé?
L'abbé. — Oui, mais...
Bob. — Alors, pourquoi qu' je Tcomprendrais pas ? ,
L'abbé. — Je pense que vous avez assez vu, à présent nous allons partir.
Bob. — Si vous voulez, m'sieu Pabbé, mais laissez- moi acheter l'oiseau ?
L'abbé. — De 120 francs ! jamais de la vie ; c'est beaucoup trop cher. Choisissez quelque chose dans des prix plus doux, 20 à 25 fr.
Bob. — M'sieu Tabbé, j'veux la photographie d' la danseuse dans le p' tit cadre où qu'y a des pigeons peints dessus, vous savez, celle qui lève une jambe tout, tout haut?...
L'abbé. — Non, non, prenez autre chose.
Bob. — C'est ça que j' veux ! Maman m'a permis d' choisir c'que jVoudrais.
L'abbé. — Mais il y en a d'autres tout aussi jolies, dans les mêmes cadres.
BOB A l'exposition 6)
Bob. — C'est celle-là qui m'plaît, elle ressemble à l'autre, la vivante, que jVoudrais îant quVous voyiez, m'sîeu Tabbé.
La marchande rit ; elle veut emballer le cadre, mais Bob s'y refuse absolument, et part radieux^ emportant sa danseuse. Au bout de quelques pas^il a laissé- tomber trois fois le cadre que l'abbé se décide à porter ki-même.
U ne grande table noire, couverte de livres et de cahiers
Bob. — Costume de bure marron, col et manchettes gigantesques, en toile rayée de deux bleus, chaussettes marron. La tête ensevelie dans ses mains, il semble étudier attentivement.
L'Abbé.— A l'extrémité opposée de la table, l'abbé corrige un devoir en donnant de fréquents signes de découragement.
L'ABBé. — Cest désespérant I Tous les jours les fautes augmentent ; est-ce que vous le faites exprès? {Profond silence.) Vous m'entendez, Bob?
3oB, levant brusquement le ne:^. — Cest-y à moi q* vous parlez, m'sieu Tabbé ?
Uabbé. — Probablement ; comme il nV a
que vous et moi , dans cette pièce, il y a des chances pour que...
Bob. — Demande pardon, m'sieu l'abbé, j'entendais pas d'quoi qu^l était question ; j'étudie ma leçon, et...
L'abbé, soupçonneux. — Si attentivement que cela? C'est étonnant I... (Convaincu.) Bob ! Vous dormiez !
Bob, résigné. — Pincé I
L'abbé. — Pourquoi dormez- vousà l'étude?
vous venez de vous lever.
Bob. — Oui, mais j'avais pas dormi mon compte, à cause d'I'Opéra ; et j'ai mal à la tête, bien mal, m'sieu l'abbé.
L'abbé. — C'est toujours comme ça...
Bob, interrompant. — Quand on a fait la oce, justement, m'sieu l'abbé, c'est c'que
ocher m'a dit tout à l'heure, qu'y lavait sa oiture dans la cour, que j'suis passé, que...
L'abbé, agacé. — C'est bon, c'est bon, en voilà assez.
Bob. — On dirait qu'ça vous déplaît, m'sieu l'abbé, qu'j'aie été à rOpéra?
LALEÇONDEBOB 67
Uabbé. — Je trouve que la manière dont
vous prenez vos leçons ne mérite pas une ré-
compense.
Bob. — C'est pas pour mes leçons, puisque est parce que j' m'ai laissé arracher ma ent.
L'abbé. — « Je me suis laissé » et non pas € je m'ai ». Il n'y a pas à cela grand mérite.
Bob. — Ohl mais, m'sieu l'abbé, d'une façon exceptionnelle q' je m' suis laissé arracher ma dent.
L'abbé, haussant les épaules. — t Exceptionnelle I » Enfin I vos parents sont trop bons pour vous, voilà tout !
BoB, avec intention. — C'est heureux qui soient bons pour moi I C'est pas des autres que j 'connais, qui sont bons pour moi...
L'abbé. — Nous allons reprendre la dictée *, où en étions-nous restés la dernière fois?
Bob, cherchant le mot. — ... « Forêt », m'sieu l'abbé, « forêt ».
L'abbé^ dictant. — Alors, virgule, en voyant l'animal qui s'élançait vers lui, vir-
gule... Comment! vous mettez deux / à ïilors?
Bob, effaçant. — Ah I n'en faut qu'une?
L'abbé. — Et deux «à animal...?
BoB^ effaçant. — Ah I n'en faut non plu^ qu'une, *^
L'abbé, exaspéré. — Et deux / à s'élançait, mais vous avez la rage des doubles lettres ?
Bob, calme. — Oh I pas du tout, ça m'est bien égal, allez, m'sieu l'abbé I
L'abbé. — Si vous êtes décidé à ne rien faire, il vaudrait mieux le dire.
Bob. — Décidé n'est pas V mot, mais j'ai bien mal à la tête, m'sieu Tabbé.
L'abbé. — Alors, nous allons rester à nous regarder jusqu'au déjeuner.
Bob. — Mais, m'sieu l'abbé, si vous voulez,
aÎ3 envoyer Fred ?
L'abbé. — Fred est au jardin où il joue, il
Dris sa leçon « lui » et très bien même.
Bob. — On ! vous dites ça, parce que j'suîs
, si c'était à Fred, vous lui diriez la même
LALEÇONDEBOB 69
"Jiose, excepté que ça serait V contraire.
; L'abbé. — Votre frère a pris une excellente leçon, depuis quelque temps il travaille .Yès bien, je suis extrêmement satisfait de son application.
Bob. — Parce qu'il est plus sournois qu'moi, il est plus malin, mais y s'fiche d' vous tout d'même, allez, m'sieu Tabbé.
L\bbé. — Taisez-vous. Tous ces raisonnements déplacés ne me disent pas ce que nous allons faire pendant le temps qui nous reste... {Il tire sa montre.) Encore vingt-cinq minutes.
Bob. — Cest joliment longl! (Il bâille.) M'sieu l'abbé, voulez-vous que, vous raconte c'que j'ai vu hier soir ?
L'abbé, vivement, — * Non, non, c'est inutile.
Bob. — Cpendant, m'sieu l'abbé, c'est beau, c'est d'I'histoire. C'est utile. C'est Guillaume TellUî
L'abbé. — Eh bien I voyons co que vous
avez retenu de rhistoire et du caractère de ce grand homme?
Bob. y n'est pas grand I y m'a paru p'tit même.
L'abbé. — J'écoute.
Bob. — Eh ben, d'abord, au commencement, y a un pont, et des gens assis, qui rhantent en faisant des paillassons. Vous comprenez bien ça, est-ce pas ?
L'abbé. — Parfaitement.
Bob. — Alors, il en arrive un autre qui chante quelque chose que j' n'ai pas compris très bien; il est question d' quelqu'un qui s'appelle Mathilde qu'on voit arriver après, du reste, avec une p'tite pèlerine pas jolie du tout, comme les chanoines ; vous voyez ça, hein, m'sieu Tabbé, c'est vot' partie ?
L'abbê. — Oui, mais continuez. Vous en étiez \ celui qui chantait. Qu'est-ce que celuilà ?
Bob. — Ça, j'sais pas. J'ai pas pu bien m' rendre compte... Y s'appelle Arnold... parce qu à la fin, la p' tite pèlerine lui chante :
Arnold^ f vous attendais^ mais ça c'est plus tard,.., et moi qu'étais là... j** n'ai compris qu'à ce moment- là; à c'qui chante en arrivant, y parle seulement d'avalanches et de tyrans vomis. Pour lors...
L'abbé. — Ne dites pas « pour lors » î on ne doit jamais dire ainsi.
Bob. — Alors, Guillaume revient..*
L'abbé. — Il était donc déjà venu?
Bob. — Mais oui, au commencemen quand on a fait les paillassons, même qu avait offert un abri tutélaire à un autre vieux. Y r' vient donc, Guillaume, et y chante, en ayant l'air q' l'autre entend pas...
L'abbé. — Quel autre ?
Bob. — Celui d' l'avalanche: S'il fut traître à sa patrie^ il paye un moment d[ déshonneur. Et puis après, y s'parlent et y font un plan;.,, y disent: Nous serions libres^ alors l'autre dit: J'ai besoin d' le croire... Alors le premier répond : Mais où combattrons-nous? et puis Guillaume dit: La tombent et l'autre chante: Mathilde^ idole
mon âme.,. Vous comprenez bien, dites,
*sieur Tabbé ?
L'abbé, résigné. — Oui, oui.
Bob. — Après, Guillaume r'commence:
S\l fut traître à sa patrie... Pour ça, j*ai r'marqué qu'y répètent souvent la même chose; et puis, on entend l'corde chasse; alors y paraît q' c'est Gessler qui passe.
L'abbé. — Eh bien, qu'est-ce que Gessler, voyons, savez-vous cela \
Bob. — C'est celui à qui Guillaume en veut.
Y passe tout V temps dans V fond... et puis, y fait tirer une pomme ; mais ça, c'est plus tard aussi... Alors Arnold chante ; vous savez bien... c'est l'premier Arnold ?... {Signe d'impatience de labbé.) Y chante: Oh t Mathilde^ tu sais si f aime le ciel^ et puis Gessler repasse encore... et y r' vient du monde...
comme au commencement, et on chante :
H/ménée^ comme la cantate d' Barbe-Bleue, vous savez bien, m'sieur l'abbé, qu'mon oncle chante tout Ttemps ?
L abbé. — Après ?
Bob. — Après on tire à l'arc; oh ! ça, ça m'a amusé, normément amusé. Et puis c'est rfils d'GuilIaume qu'a Tprix et on chante:
Cest r héritage paternel ; moi j'aimerais mieux qu'on parle, au lieu d'chanter, parce qu'on comprend mieux ; alors y porte son prix à sa mère, et les parents ont l'air très fiers de leur gosse,.. {Mouvement de l'abbé.) Ça s'comprend bien, dam.e.
L'abbé. — Évidemment ; c'est votre manière de parler qui ne se comprend pas.
Bob. — Que si, tout d'même. Après,y a un vieux qu'on poursuit, j'ai pas su pourquoi ; et puis on l'sauve et l'rideau r'descend.
L'abbé. — C'est la fin du premier acte.
Bob. — J'sais pas; c'est la fin du commencement. Après, y r'viennent avec des flambeaux..;, y s'promènent..., y ont l'air inoccupés, tous ces gens-là? Et puis quand y fait nuit, Mathilde arrive et elle raconte qu'elle nourrit une ardeur , et puis elle parle d'un simple habitant des campagnes ; ça doii être un animal quelconque, que j'crois...
Tout ça, c'est en chantant qu'elle le parle.
Alors Tautre arrive, elle a pas Taîr étonné du tout et elle dit qî4*on pardonne toujours les torts q' l'on partage. Cest pour ça, m'sieu Tabbé, quVous êtes si sévère, et quVous m'passez rien, c'est qu'nous partageons pas... Mais c'est pas ça... y lui dit qu'il a mesuré un écueil qui doit . respecter ; elle lui répond que Mathilde constante ira chercher quelque chose sous sa tente. Alors on vient, on vient toujours, quand y en a deux qui s'parlent. C'est encore un nouveau qui vient et puis y discutent ensemble, et y disent à Arnold qu'on a proscrit les jours d' son père. Qu'est-ce que c'est , dites , m'sieu l'abbé ? Il a l'air ennuyé.
L'abbé. — Je suppose que ça veut dire assassiner, dans ce cas.
Bob. — Ah I c'est donc ça. Y crient, y s'disputent, y ont pas l'air d'accord du tout ; y revient du monde, et Guillaume dit q' pour cacher leur saintes trames ^ y vont ouvrir avec leurs rames un chemin qui n'
L4LEÇ0NDEB0B J^
trahit pas. Quels sont les chemins qui trahissent, dites, m'sieu Tabbé?
L'abbé. — Il faudrait être au courant de la situation pour. . .
Bob. — Eh ben, jVous y mets pas au courant ? qu'est-ce que ça sert donc alors, tout c'que je vous raconte ? du reste, ça va être fini. On fait tirer à Guillaume la pomme sur la tête du p'tit; et puis on danse, et puis y a des demoiselles qui chantent: Toi qui n' suivrais pas r oiseau. [Il fredonne ,)
L'abbé. — Ce n'est pas cela. (// chante.)
Toi que l'oiseau ne suivrait pas.
Ah! ah! ah!
Sur nos accords règle tes pas.
Ah! ah! ah!
De ces climats.
Vers nos frimas.
Tu reviendras.
Ah! ah! ah!
Bob, stupéfait. — Comment, m'sieu Tabbé, vous savez ça?... alors... vous avez vu Guillaume Tell /...et l'Opéra I ! 1 et les belles p'tites femmes qui dansent !... et l'escalier ! ! ... et les belles dames à moitié toutes nues dans
les loges... avec des diamants et des autres fleurs... Oh m m'sieu TabbélII qui n'me rdisiezpas?...
L'abbé. — Mais du tout! Je sais cet^ir, parce qu'il est extrêmement connu , voilà tout.
Bob ^incrédule. — Oh! vous dites ça., comme ça...
L'abbé, agacé. — Je n'ai jamais été au théâtre, vous dis-je.
Bob. — Tant pis ça I nous aurions pu causer tous les deux... Maintenant, m'sieu Tabbé, j'vais vous raconter les danses, j'n'en avais pas encore parlé, pour pas nous embrouiller.
L'abbé, vivement. — C'est inutile! Les danses, ça ne se raconte pas, il faut les voir.
Bob. — C'est vrai qu'ça vaut mieux I mais ça peut tout d'même s'expliquer. J'ai r'vu ma danseuse du portrait, m'sieu Tabbé.
L'abbé. — Ah !
Bob. — Et bien d'autres ! avec des jolies jambes rayées, des autres costumes que
LALEÇONDKr^OB 77
Tautre fois, mais chic tout d'même, allez!
L'abbé. — Bob, je vous prie de ne pas employer de pareilles expressions.
Bob. — Y a du mal? J'en entends pourtant des gens qu'ont Tair très bien, qui Tdisent « chic ».
L'abbé. — C'est possible, mais je vous invite à ne pas recommencer.
Bob, très di^ne. — Bien, m'sieu l'abbé.
L'abbé. — Allons, lavez-vous les mains, on va sonner le second coup du déjeuner.
Bob. — Voulez- vous q' j'aille me laver en bas, m'sieur Tabbé, je r'monterai le cadre qu'est dans ma chambre, pour vous montrer quef que chose?
L'i^BBÉ. — Quel cadre?
Bob. — La danseuse I J'voudrais quVous m'expliquiez quelque chose que j'saisis pas bien sur Toortrait...
L'abbé. — Du tout, du tout.
Bob. — Pourquoi vous voulez pas, dites?
ça m'ferait si plaisir ? Si vous voulez pas, je demanderai à mon oncle.
y8 PETIT BOB
L'abbé, souriant amèrement. — Monsieur votre oncle sera beaucoup plus compétent que moi, en fait d'opéra.
Bob, lavant ses mains. — Vous en feriez bien un d'opéra, vous, dites, m'sieu Tabbé?
L'abbé. — Non.
Bob. — Ah ! pourquoi ?
L'abbé. — Parce que je n'en serais pas capable.
Bob. — Oh ! m'sieu l'abbé, c'est pour rire; justement vous qu'vous êtes un homme si capable, qu'on dit.
L'abbé. — Qui dit cela?
Bob. — Mais, mon oncle, par exemple ; y disait à maman, l'autre jour: « Ton abbé est un homme très capable, mais il est bien embêtant. » Si j' vous répète ça tel qu'y l'a dit, m'sieu l'abbé, c'est pour vous faire voir q c'est vrai, q'c'est pas un compliment.
VABBÈ^piquê. — Monsieur votre oncle est trop indulgent, je ne suis pas capable.
Bob. — Ohl m'sieu l'abbé, vous dites ça parce q' vous êtes comme l'éléphant.
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L'abbé. — Comment ! réléphant ?
Bob. — Oui, m'sieu l'abbé, j'ai vu dans des livres q'I'éléphant est un animal pudibond...
L'abbé. — Eh bien ?
Bob. — J'ai demandé à maman quoi qu'c'était « pudibond » ; elle m'a répondu q' ca voulait dire modeste. Alors, vous êtes modeste, m'sieu l'abbé ?
L'abbé. — Voici le second coup.
Bob. — Ahl quel bonheur! C'est pas u'j'aie faim , mais c'est q^suis content avoir fini ma leçon...
L'abbé, exaspéré. — Une leçon 1 ça l
Au bois à trois heures et demie, dans une petite allée.
Bob. — Costume de drap bleu gendarme, patte dans le dos, forme «gâteuse». Grand col et grandes man** chettes en toile à pois bleus. Bonnet de castor, à poi* gnari écossais au côté. Chaussettes bleu gendarme.
Léon. — Énorme chien griffon.
Maman.
Bob. — Nous irons autour du lac, dis ?
» Maman. — Nous sommes très bien ici.
Bob. — C'est pas amusant ici.
Maman. — Je ne comprends pas en quoi ça peut t'amuser d'aller au lac; je te tiens tout le temps par la main, tandis qu'ici tu peux courir avec Léon...
Bob. — Pourquoi qu'tu m'y tiens, par la main., dis?
Maman. — Parce que tu es tellement brus que, et le trottoir est si étroit, que je crains
toujours de te voir te jeter sous les voitures.
Bob. — Ben, tu m'tiendras, mais allons-y ut d'même, au lac.
Maman. — Mais enfin, pourquoi ?
BoB. — On y voit des jolies dames, des gros cochers gras, des jolis chiens j est-ce pas, Léon ?
Maman. — Moi, je n'aime pas du tout être là, à pied...
BoB. — Ben, remontons dans la voiture.
Maman. — Ah ! encore moins.
Bob. — Oh ! alors, si t'as des caprices pour tout. . .
Maman. — Bob 1 1 I
BoB. — Dame I si c'était moi, on dirait q'c'est des caprices. . . c'est sûr, ça I
Maman. — Gomment, Bob, tu vas être méchant avec moi aussi ?
Bob. — Oh! ça, non! par exemple! pas méchant, parc'que toi, vois-tu, m'man, j't'aime!
Maman. — Bah ! c'est bien heureux I
Bob. — Pourquoi qu^tu ris? c'est vrai que j't'aime, va l
Maman. — Il me semble que c'est assez naturel, je t'aime aussi, moi...
BoB. — Oh I mais ça, c'est pas du tout la même chose !
Maman. — Parce que ?
Bob. — Parce que j'te punis pas moi ; toi tu m'punis tout Ttemps I . . .
Maman. — Tu es tellement insupportable, mon pauvre Bob !
BoB. — Empêche pas que c'est moi q' t'aime le plus...
Maman. — Par exemple I voilà une idée! 1 1
Bob. — Y a pas d'idée du tout... c'est la vérité, voilà I
Maman. — Mais j'aime tout autant tes frères que toi, Bob; tu dis des bêtises...
Bob. — Tu les aimes autant pour être malade ou pour se casser quelqu'chose, ça, j'sais bien, mais, comme société, tu m'préfères...
Maman. — Parce que tu es plus grand...
Bob. — Et puis q'mon genre t'convient
lieux I D'abord j'te ressemble : quand tu étais p'tite, tu étais comme moi.
Maman. — Jamais I je n'étais pas ennuyeuse, :olère, désobéissante comme toi...
Bob. — Si, tu étais tout ça ! à preuve c'est qu 'Baptiste, Tpère du cocher d'maintenant, chaque fois qu'y mVoit un peu d'temps, y dit: « Monsieur Bob, c'est tout Tportrait d'madamela marquise à son âge, il est presqu'aussi embêtant qu'elle ! » Ainsi, tu vois ? {Appuyant.) « Presque ;/, ça veut dire q'tu rétais plus que moi, embêtante.
Maman, rûw/. — Le pauvre vieux Baptiste I c'est vrai, je Tai fait enrager souvent ; c'est lui qui me promenait à cheval quand j'avais dix ans...
Bob. — Y mTa div, val y m'a dit aussi q'tu mettais ses bottes à rVers dans la fontaine et des guirlandes d'fleurs â son chapeau, et puis qu'tu l'y enlevais les piquants d'ses éperons, et qu'à cheval, quand il était auprès d' toi, pour te t'nir enlaisse,tu lui faisais tomber son chapeau pour nouvoir fiche le camp
toute seule pendant Ttemps qu'y Tramassait...
Maman. — Il a... il a exagéré... un peu...
Bob, goguenard. — Guère, hein ? qu'il a exagéré T vieux Baptiste ? Eh ben, quand y s'agit d'moi, quand j'fais une malheureuse p'tite farce à m'sieu Tabbé, vous êtes tous à hurler comme si on vous assassinait...
Maman. — Bob, veux-tu ne pas parler ainsi, tu es d'une insolence...
Bob. — Tu m'aimes tout d'même, dis ?
Maman. — Non, quand tu es ainsi, je ne t'aime pas... pas du tout...
Bob. — Oh ! ! I [Incrédule.) R'garde-moî un peu dans l'œil pendant q'tu me r'diras ça.
Maman. — Ahl tu m'ennuies...
BoB. — Tu ris, tu ris ? Tu veux pas avoir l'air, mais j'te vois... Allons au lac, veuxtu ?
Maman. — Tu iras demain quand tu seras avec monsieur l'abbé.
BoB. — Y veut pas ! ! ! Y veut jamais
aller au lac 1 J'sais pas pourquoi, mais il est buté.
Maman. — J'vais t'y conduire , Bob, puisque tu insistes, mais j'te répète que cela m'est infiniment désagréable.
BoB. •:— Alors, y allons pas I Seulement, j'te ferai remarquer q'c'est moi qui t^cède, et q'c'est pas dans Tordre, ça !
Maman. — Comment? comment? tu as un aplomb...
BoB, naturellement. — Oh ! pas encore bien, j'y tâche, mais j'ai encore quelquefois peur des autres qui sont plus grands qu'moi...
Maman. — Vraiment ! Tiens, nous y voilà à ton lac I
Bob, eji extase. — Oh ! m'man, la belle voiture jaune!!! C'est dommage q'ia dame q'est dedans est si laide ! Tu trouves pas, dis, qu'elle est laide ?
Maman. — Ne crie donc pas comme cela.
Bob. — Ah I -là, dans la Victoria verte à
bonne heure, c'est une belle p'tite, ça 1
Maman. — Veux-tu te taire ! qui t'a appris
dire ainsi ?
Bob, étonné. — A dire quoi?
Maman. — Belle petite.
Bob. — Dame! j'entends* toujours mon oncle et papa et encore des autres qui disent ça, et comme la p'tite dame de la voiture est très belle, que j'trouve, alors j'ai dit : C'est une belle p'tite I Faut pas, dis ?
Maman. — Non, on ne dit pas cela.
BoB. — C'est pas poli pour la dame, dis ?
Maman. — Non.
Bob. — Ah I comme eue a aes beaux yeux ! dis, maman ? et grands ! et brillants ! Et des cils épais, qu'on dirait qu'y a un bord en velours!
Maman. — Oui, ouï ; mais ne parle pas si haut, je t'en prie.
BoB^ plus bas. — Ahl v'ià la dame d'ia voiture jaune qui r'passe. Elle a pas des bords de velours, celle-là ! Elle a des capucines à ses fenêtres !!!
Maman. — Hein ?
Bob. — Ça veut dire qu'on a l's'yeux rouges ; m'sieur Tabbé dit toujours comme ça.
Maman. — Ah I ! ! Il va bien, monsieur rabbé !
Bob. — Pas mal ; cependant il avait une dent qui lui f sait mal, c'matin, qu^ suppose qu^elle est creuse, qu'y dit.
Maman. — A propos de monsieur l'abbé, Bob, il se plaint beaucoup de. ..
Bob. — M'étonne pas, ça ! Il est geignard comme tout l Faut pas Técouter ; v'ià-t'y pas I pour une sale dent !...
Maman. — Si tu avais voulu me permettre d'achever ce que j'avais à dire, tu aurais vu qu'il se plaint, non pas de sa dent, mais de toi.
BoB^/ouant rindignation. — Demoi I Quoi que j'iui ai fait ? qu'y Tdise un peu, donc, c'que j'Iui ai fait ?
Maman. — Tu lui désobéis sans cesse, tu raisonnes, tu ris, tu l'envoies promener.
Bob. — Quant à c'qui est d'ça, c'est exact I
d abord tu sais bien qu'y a que toi qYenvoie pas promener; et encore I
Maman. — Je te remercie, mais je préfère que, puisqu'il t'est impossible d'être gentil avec tout le monde, tu sois mieux avec monsieur l'abbé, et moins bien avec moi.
Bob. — J'pourrais bien te répondre qu'oui, est-ce pas ? Ben, j'me connais, je l'ferais pas, ainsi....
Maman. — Mais cependant. Bob, c'est par moi que tu es le plus souvent puni...
Bob. — J'te dis pas ! mais tu es bien moins tannante qu'les autres I pour ça c'est vrai, y a pas d' comparaison I
Maman, riant. — Mon pauvre Bob, tu es si agaçant ; si tu savais quelle patience il faut avoir pour te supporter... I
Bob. — Avec ça qu'tu en as, toi, d'ia patience ! Et m'sieur Tabbé , donc I quy d'vrait en avoir, m'sieu l'abbé, pourtant, qu'c'est son métier, d'en avoir.
Maman. — Bob, je veux que tu parles plus convenablement de monsieur l'abbé.
Bob. — Quand il est pas là? Quand il est là, j'iui parle poliment... à peu près... enfin, j'fais c'oue j'peux ; mais si, quand y est pas, faut faire comme si y était, y a plus un bon moment, alors.
Maman. — Tu me fais beaucoup de peine.
{Silence, Bob marche en tenant Léon par r oreille,)
Bob. — Tu m'aimes, dis ?
Maman. — Je t'ai dit déjà que, quand tu es méchant , je t'aime moins, beaucoup moins.
Bob, suppliant, — Dis-moi q'tu m aimes, j't'en prie, m'man, dis-le moi ? Dis-moi q'tu m'pardonnes, dis, veux-tu, dis ?
Maman.— Quand même je te pardonnerais, le bon Dieu ne te pardonnera pas toutes tes méchancetés, lui I
Bob, délibérément. — Ohl quant à c'quf est d'ça, j'suis bien tranquille !
Maman, stupéfaite. — Tu dis ?. . .
Bob, convaincu, — J'dis que Tbon Dieu, qu'est quelqu'un d'intelligent, comprend les
choses, et qu'y peut pas m'en vouloir pour des p'tites bêtises comme j'en fais, qu'y faut vraiment être borné comme tout, pour faire attention à ^a
Maman. — 111...
Bob. — Tu vois bien q'tu r'ponds rien I R'ponds donc quelqu'chose ! Ouï, Tbon Dieu m'aime, j'suis sûr I d'abord, moi aussi, j'I'aime, et j'ie vois pas, c'est une preuve de confiance, ça! tandis qu'lui qui mVoit, y doit m'ai mer. ••
Maman. — Ce n'est pas une raison, car il te voit tel que tu es, et ça n'est pas merveilleux, mon pauvre Bob.
Bob. — De quoi qu'y critiquerait, puisque c'est lui qui m'a fait ? Moi, quand j'fais un bonhomme, je Ttrouve toujours bien, et il est pourtant bien moins bien q'moi. Ah I puis il a beaucoup d'choses qui l'occupent autr'que moi, et Jack et Fred donc, pour ne parler que d'ia maison?
Maman. — Nous allons i éprendre la voiture.
Bob. — Déjà!
Maman. — Oui, il faut aller place Saint- Sulpice...
RoB. — Cest-y dans les quartiers noirs, la place Saînt-Sulpice ?
Maman. — Oui.
BoB. — Oh ! j' t'en prie, n'y allons pas.
Maman, agacée. — Si tu crois que ça m'amuse, moi I C'est encore ta faute s*il faut y aller.
Bob. — A moi ?
Maman. — Oui, tu as déchiré le bréviaire de monsieur l'abbé, et il tient à avoir la même reliure.
Bob. — En v'ià encore une sévère I...
Maman. — Bob !
Bob. — Dire que j'iui ai déchiré son bréviaire ! Un rien que j'iui ai déchiré, pas plus large que Tnoir de Tongle I
Maman. — Que le noir de... [Comprenant lit à coup.) Ah I Dieu ! c'est horrible, des
mparaisons comme ça !
Bob. — Pourquoi qu'c'est horrible / C'est
BOB ET MAMAN y^
exact, y avait rien, c'était pas la peine d'dire ! Il était tout vieux, tout graisseux, son bouquin, alors il a profité d'ça...
Maman. — Bob, je vous défends de parler de cette façon.
Bob. — Oh I si tu m' « voussoie » à £'t'heure ! Tu sais bien qu'ça m'fait d'ia peine, quand tu dis comme ça.
Maman. — Mais je n'ai nulle envie de vous faire plaisir.
Bob, les lai^mes aux yeux. — Oh I j't'en prie, dis, fais plus ça. Tu m*aimes, dis î
Maman, agacée. — Oh !
Bob. — Ben, dis-l'moi, q*tu m*aimes, dis-rmoi, j'resterai tranquille I v
Maman. — Oui, là.
Bob. — Dis-le d'bon cœur, mieux qu'ça.
Maman. — Eh bien I je t*aime, mais je te promets, tu m'entends, que si tu continues à être mal pour tout le monde, à faire enrager ton abbé, tes frères, ta bonne, etc., je ne t^aimerai plus du tout, du tout, et, cette fois, ce sera fini.
94 PETITBOB
Bob. — N' dis pas ça. D'abord avec les frères, papa, toi, Frieda, tout l'mohde, ça va encore I y a qu'avec m'sieu l'abbé ! Ben, fs^ut qu'il y mette aussi du sien...
Maman. — Du sien?
Bob, très digne. — Oui, c'est vrai, ça, m*sieu J'abbé n'est pas conv'nable pour moi ; il m' «insole» toujours T premier, alors quelqu'fois j me r'venge. Ça, ça a déjà arrivé.. •
Maman. — « Est » déjà arrivé...
BoB. — : «Est» déjà arrivé. Toi, quand tu m'dis d' répéter , j'répète , sans grogner même... Mais, c'est parc'que c'est toi; tu m'grondes, certainement, mais tu es plus gentille qu'les autres, tu fais plus joujou avec moi, dans les moments qu'tu grondes pas.
Maman. — Si tu voulais, tu serais un si bon Bob !
BoB. — Toi, j'sais pas si tu veux, mais tu es une maman très bonne... (Silence.) M'man ?
Maman. — Quoi ?
Bob. — Tu t'fâcheras pas, si j'te dis quelqu'chose, dis î
BOB ET MAMAN g5
Maman. — Non.
Bob. — Ben, situ t'mettais des bords en velours aux yeux, comme les autr'belles pe... dames des voitures, tu serais bien plus jolie.
Maman. — Tu crois ?
BoB. — Oui, j'crois, et puis...
Maman. — Et puis ? que faut-il encore mettre ?
Bob. — Rien, contraire, fautôter...
Maman. — Quoi donc ?...
Bob. — Des p'tites mèches blanches, que tu as comme ça sur les côtés; j'vois ça d'puis quelqu'temps, et ça m'ennuie.
Maman, riant. — Mon pauvre Bob, comment ! tu remarques ces choses-là ?
Bob. — Mais ! pourquoi donc que j'ies remarquerais pas?
Maman. — Eh bien ! quand on a des cheveux blancs, mon bonhomme, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de les garder.
Bob. — Costume de velours anglais de nuance incertaine ; on ne sait si c'est bleu marine ou vert bouteille ; béret pareil; grand col rond anglais et larges manchettes ; chaussettes rayées bleu et vert.
Papa.
Ils descendent à pied les Champs-Elysées.
Bob . — Alors, comme ça, tu vas mïaire une surprise, p'pa ?
Papa. — Oui.
Bob. — Où qu'c'est q'nous allons, dis ?
Papa. — Tu le verras.
Bob. — Pisque j'te dis qu'j'aime mieux V voir maintenant, dis Tmoi ?
Papa. — Non, ce ne serait plus une surprise.
Bob. — Pisque j'aime mieux Tsavoir, et q'c'en soit pas une, de surprise ? d'abord, je m'méfie...
Papa. — Vraiment ! Et de quoi ?
Bob. — Q'ça soit à Guignol , q'nous allons ?
Papa. — Qu'est-ce qui te fait penser que nous allons à Guignol ?
BoB. — Nous sommes à pied ; alors, nous allons pas loin, t'aurais pris la voiture... Oh ! tu sais, si c'est ça ta surprise... ? y a longtemps q'Guignol m'embête...
Papa. — « M'ennuie » ; « on dit « m'ennuie » .
BoB. — Oh ! on dit les deux 1 1
Papa. — Je te prie de ne pas raisonner.
Nous n'allons pas à Guignol.
BoB. — Ben, dis-moi où q'c'est q'nous allons ?
Papa. — Au Jardin des Plantes.
BoB, sans enthousiasme. — Ah I au Jardin des Plantes !
Papa. — Ça ne te fait pas plaisir ?
BoB. — Mais si, p'pa, j'aime tant les animaux !... A propos, p'pa, tu sais pas ?
Papa. — Quoi ?
Bob. — Gambetta est mort ! de faim qu'il est mort.
Papa. — Qu'^est-ce que tu dis ?
Bob. — J'te dis qu'il est mort, qu*y onf oublié d^ui donner à manger...
Papa. — Qui t'a dit cela ?
Bob. — C'est m'man ! c'est l'jardinier qui l'a écrit... même qu'il est désolé, puisqu'y sait qu'on avait eu tant d'peine à l'dresser... tu sais bien au commencement qu'on tirait des coups d'fusil auprès d'iui, y devenait tout pâle... c'est-à-dire son bec... parce que les plumes empêchaient qu'on y voie les joues. . . mais, elles devaient être pâles aussi, va, les joues I...
Papa. — Ah!!! tu parles du grand-duc ?
Bob. — Oui, bien sûr 11 tu croyais q'je t'parlais du Gambetta pour de vrai ?...
Papa. — Je ne pensais pas à cet oiseau...
BoB, sérieux. — Écoute, p'pa ; veux- te m promettre quelqu'chose , pisqu'tu veux m'faire plaisir ?
Papa. — Ça dépend, quoi?
Bob. — Promets-le tout d'même.
Papa. — Quand tu m'auras dit ce que c'est.
Bob. — C'est d'me m'ner bien moins loin que l'Jardin des Plantes, voir quelqu'chose qui m'amusera bien plus...
Papa. — Mais quoi, sapristi I
BoB. — Quelqu'chose d'très raisonnable...
jVoudrais q'tu me conduises à la Chambre ?
Papa, ahuri. — A la Chambre !!!
BoB. — Oui, p'pa. J'ai toujours eu envie d'voir des gens s'battre... c'est-à-dire des gens bien mis... parc'que tu sais... des autres... j'en ai déjà vu... Et puis, j'voudrais Toir comment q'c'est la Chambre ; j'en entends tant parler tout T temps. ..
Papa. — Mais il n'y a rien à voir ; ça n^ f amuserait pas du tout.
BoB. — J'suis bien Tjuge de c*qui m'amuse ou pas,p't-être ?
Papa, agacé. — Mais c'est de la folie ; je ne puis pas t'y conduire, ce serait grotesque.
Bob, vexé. — Pourquoi ça, q*ça serait grotesque ?
Papa. — Parce qu'on n'entre pas à la Cham bre avec un crapaud comme toi... ça a l'air de se moquer absolument du monde, et je...
Bob, goguenard. — C'est ça qui t'gêne ?..• de î'moquer du gouvernement, dis, p'pa ? Ça t'gêne subitement, alors ?...
Papa, stupéfait. — Qu'est-ce que.,.
BoB. — J'dis q'tu n'fais q'ça tout l'temps, de t'moquer... Et puis, pour une pauvre p'tîte fois que j'te demande d'm'emmener, qu'on m'verra seulement pas... tu veux pas?...
[L'imitant.) « On n' peut pas entrer à la Chambre avec un crapaud comme ça, ça a l'air de s'moquer du monde 1 » Vraiment?
J'voudraîs bien savoir en quoi qu'ça a Tair d's'en moquer, je n Virai pas...
Papa. — Je vais essayer, s'il y a peu dmonde, d'entrer avec toi n'importe où; pour un instant, car tu en auras vite assez, mon pauvre Bob.
Bob. — Nous verrons bien.
A la Chambre. Bob et papa s'insinuent: il y a très peu de monde; un ami les place dans une tribune pres« que vide. Bob est radieux. Il tripote à terre.
Papa. — Qu'est-ce que tu cherches ?
Bob. — Un p'tît banc ! y en a pas, dis, des p'tits bancs ?. . . P'pa, c'est qui, dis, c'Iui qui parle ? C'est-y un communard ?
Papa. — Cest un député du centre gauche.
Bob. — Qu'est-ce que c'est qu'un centre, dis, p'pa ?
Papa. — Je ne puis pas tVxpliquer ça.
Bob. — Mais si.
P A? A^ cherchant. — Un centre... c'est...
c'est ce qu'il y a de pire...
Bob, désappointé. — Ah I ça n'me dit pas beaucoup comment q'c'est fait ?. . . Y a Tcen^ tre droit et Tcentre gauche, est-ce pas ?
Papa. — Oui.
BpB. — Lequel qu'est Tpire, dis, l'droit ou l'gauche ?
Papa. — Ils se vaJent.
Bob. — Ah I... Alors, c'est mal d'êtr' quelqu'un d'un centre ?
Papa. — Très mal .
Bob. — Ça vaudrait-t'y mieux s'griser, dis?
Papa. — Ça n'a pas de rapport.
Bob. — C'est qu'une fois, j'ai entendu dire à m'man q'c'est très mal de s'griser ; à Tonde Jacques, tiens, qu'elle le disait, un jour qu'y s'avait piqué l'nez I
Papa, anéanti. — Y s'avait piqué Vnez I Seigneur 1 où apprends-tu à parler ?
BoB. — Mais c'est vrai, qu'y sTavaît piqué, va... C'est-à-dire, c'est Miss qui nous a dit ça, l'soir, en nous couchant... Alors p'pa, qu'est-ce qu'y a d'bon, dis, à la Chambre ?
Papa. — Dieu I que tu es ridicule, mon pauvre Bob !
BoB. — Oui; mais dis-l'moi tout d'même, dis, c'qu'y a d'bon ?
Papa. — La droite et la gauche, là I Es-tu content ?
Bob. — Oui, mais; c'est quoi, dis, la droite et la gauche ?
Papa, crispé. — Oh ! Le haut et le bass comprends-tu mieux ?
Bob, pensif. — Alors, p'pa , pour bien faire, q'tu trouves, faudrait pas d'milieu ?
Papa. — Non.
BoB. — Alors, Tmilieu ça sVait un trou ?
Papa, absolument énervé. — Ah! laisse-moi tranquille ; écoute, puisque tu as voulu venir ici, ou allons-nous-en ; je ne demande, certes, pas mieux.
BoB. — C'est que, vois-tu, p'pa, j'tenais beaucoup à savoir tes idées.
Papa. — Vraiment ?
BoB. — Oui. Estc'-que m'man a les nlêmes aussi, d'idées ?
Papa. — Mais qu'est-ce que tout ça peut te faire ?
BoB. — C'est que, m'sieu l'abbé dit toujours que m'man a d's' idées avancées ; alors, j'voulais savoir c'que c'était dVidées avancées, et maintenant je l'sais.
BOBALACHAMBRE lOD
Papa, riant. — Ah ! et qu'est-ce, monsieur Bob ?
Bob, important, — D's'idées avancées, c'es* bien clair ; c'est d' vouloir qu'y ait un trou au milieu d'ia Chambre I m'sieu l'abbé n'm'explique jamais rien d'net. Vrai , là , j'vois pas trop à quoi y sert, m'sieu Tabbé... Il a fini d'dire c'qu'y voulait, le m'sieu qui parlait, dis, p'pa ?
Papa. — Si tu avais écouté, tu le saurais.
BoB. — Oh I j'ai tout d'même écouté, va, comme ça... en causant... sans avoir l'air... Comment qu'y s'appelle, dis, c'député-là ?
Papa. — Lequel ?
Bob, montrant du doigt. — C'iui-là... à droite... là... tu vois bien... avec un col de velours et une tête où qu'y a des manques ?...
Papa. — Comment, « où qu'y a des manques » ?
BoB. — Oui, qu'a des ch'veux qu'ont l'air d'un d'sus de vieille malle I...
(Les voisins rient.)
Papa. — Bob, je te prie de ne pas parler ainsi et surtout de ne jamais montrer du doigt ; rien n'est plus impertinent.
Bob. — Ça, j'saisbîen; seulement j'croyais q'ça Psait rien d être impertinent avec euss ! (Les voisins rient de plus en plus.)
Papa, très vexé. — Bob, je vais t'emmener.
BoB, suppliant. — Oh ! non, p'pa, j't'en prie... {Devenant arrogant.) D'abord, jVois pas pourquoi q'tu m'emmènerais.
Papa. — Tu te tiens tellement mal, que c'est un vrai scandale !
BoB, railleur. — Un scandale ! oh I la la !
avec ça que Tpeuple vient pas ici pour y donner ses avis ?...
Papa, avec stupeur. — Mais, miséricorde !
où entends-tu dire des choses pareilles ?
BoB, très digne. — J*ai pas besoin d'en entendre pour en dire, des choses...
Papa, se levant. — Allons, viens.
BOBALACHAMBRE I07
BoB^ cramponné. — Non... non... p'pa, j'te supplie, p'pa... tiens, à genoux ! à genoux, que j'te supplie 1... Tu devrais pourtant comprendre, toi qui méconnais un peu, quelle humiliation q'c'est pour moi d me mettre à genoux d'vant toi, même rien qu'en rdisant... sans Tfaire...
Papa. — Alors, reste tranquille, tout le monde te regarde, tu es odieux...
BoB. — Pas du tout, j'suis pas odieux ; y a même un m*sieu là, à côté, qu'a dit: « Quel » amour que c*moucheron-là 1 Si j'en avais » un comme ça, y f rait mon bonheur I »
Et un monsieur qu'a l'air très intelligent qu'a dit ça. . .
Papa. — Eh bien, je regrette que tu ne sois pas l'enfant de ce monsieur très intelligent, je voudrais pouvoir te céder à lui...
BoB, incrédule. — Oh 1 ça ?..• tu dis ça
comme ça...
Papa. — Je t'assure que c'est vrai.
BoB. —C'est bon !... Toi tu frais p't'être
ça? mais m'man pas ; j'suis sûr de m'man, et ça m'suffit.
Papa. — Tu crois que je plaisante, Bob ; je t'assure que tout le monde te trouve insupportable et mal élevé !... quelqu'un me Ta dit hier encore.
Bob, piqué. — J' voudrais savoir qui qu'a dit ça ?
Papa. — Eh! bien, cherche.
Bob. — Si j'devine, tu m'diras. Oui ?
Papa, qui espère avoir la vaix pendant qu'il va chercher. — Je te dirai oui.
BoB, rêveur. — D'abord d'quel sexe est la personne ? Est-ce un homme, une femme ou un abbé ?
Papa.— \\\...[Onrit.)
BoB. — Ah 1 ben! Si tVéponds seulement pas ?...
Papa. — Plus tard. ^
BoB. — Quoi qu'y vient d'dire d'ia ma- ^ gistrature ?
Papa. — C'est une loi qu'on propose, pour changer quelque chose à l'organisa-
BOB A LA CHAMBRE lOQ
tion... Tu ne peux pas comprendre ces choses-là...
Bob. — C*est-y les belles robes rouges qu'on veut changer, dis ?
Papa. — Non, c'est pour supprîmet l'inamovibilité. Y comprends-tu quelque chose ?
BoB, avec aplomo. — certainement ; ça veut dire qu'y s'battront comme tout Tmonde.
Papa. — Qu'est-ce que tu racontes ?
Bob. — Un m'sieu inamovible, j'croyaiy q*ça voulait dire un qui s'bat pas comme lev autres... c'est pas ça, dis?...
Papa. — Pas du tout.
Bob. — Quoi qVest, alors, dis, p'pa ?
Papa. — Une certaine portion de la magistrature était nommée pour toujours, on ne pouvait jamais la renvoyer, elle mourait où elle était : voilà la signification du mot inamovible. Comprends-tu?
Bob. — Certainement que j'comprends !...
mais... c'est les gens qui jugent, les magistrats... pas vrai, p'pa ?...
I lO PETIT BOB
Pi?i. — Sans doute...
Bob. — Eh bien, mais... alors..., quand y sont ramollis... comment qu'ça marche, dis,p'pa?...
Papa. — 11!,..
BoB. — Pourquoi qu'on les nomme pas aux voix, comme tout l'reste, les juges... dis, p'pa ?... {Rires.)
Papa. — Veux-tu te taire, Bob ?
BoB . — Pourquoi qu'y faut m'taire ? c'est encore du mal que j'ai dit ?. .•
Papa. — Tais-toi; sans explications...
tu m'entends?...
BoB. — Y a q'toi qui m'fais des yeux ronds ! Y a encore un autre m'sieu qu'a dit : Il est délirant cpetit-là I Tiens ! c'est c'iui qui écrit des choses sur un papier... J'sais pas au juste c'q'c'est d'être déliranty mais j'suis sûr q'c'est pas quelqu'chose d'désagréable... C'est triste. •. tout d'même, d'n'êtrt apprécié q'des étrangers... à sa vraie valeur... Oui, c'est c*lui-là qu'a un vêtement d'ia cou* leur des culottes des commissionnaires î '
BOBALACHAMBRE III
Papa. — Tais- toi.
Bob. — Toujours, alors, qu'y faut qu m'taise ?..
Papa, — Oui.
Bob. — Ah ! ça va être amusant, alors I Oh I p'pa ! qui c'est, dis, c'iui-là, qui vient d'crier... d'crier tout fort ?... Oh! sapristi ! mon oncle m'a appelé animal plein de rage l'autre jour, q'j'avais crié après Fred... pas la moitié si fort q'ça q^avais crié... P'pa, est-c'qu'y vont pas bientôt s'battre ?...
Papa. — Si c'est ça que tu attends, nous pouvons nous en aller.
BoB, tristement. — Comment I y s'battent pas toutes les fois ?...
Pafa. — Non.
BoB. — Ah! tant pis!! Alors, comme ça, tu penses qu'aujourd'hui c'est pas un bon jour?... Quelle déveine I... J'ai toujours la guigne, moi, p'pa.
Papa. — Allons, viens.
BoB. — Attendons encore un p'tit instant, y vont p't-être s'décider... Tu crois pas, dis?
Papa. — Non, je ne crois pas.
Bob, indigné. — Mais c'est donc tous des empaillés! ! !
Papa, debout. — Viens-tu ?
Bob, toujours assis. — Pourtant, sî après not'départ y sVavisent, et puis q'nous l'sachions, nous dirons : « V'ià ce que c'est d'nous être pressés ; si, au lieu d'ça, nous aurions attendu...»
Papa. — « Avions attendu», répète?
Bob. — Avions attendu... Tu n*sais pas, p'pa?
Papa. — Quoi ?
Bob. — Eh bien, si j'travaille encore bien la semaine prochaine, si m*sieu Tabbé est content d'moi, comme cette fois-ci, j'te demanderai quelqu'chose...
Papa. — Ça, je m'en doute.
Bob. — Que non, tu t'en doutes pas.
Papa. — Je sais que tu demanderas quelque chose; je ne sais pas quoi... Mais, au fait, on vous a promis de vous conduire à Michel Strogoff.
tOB A LA CHAMBRE IlB
Bob. — Fred ira si y veut; moi j'aime mieux autr 'chose.
Papa, inquiet. — Quoi donc ?
Bob. — R' venir ici l
Papa. — Oh! non! par exemple!
Bob. — JVen prie, p'pa. Pourquoi q'tu mVefuserais ça, dis?
Papa. — Si tu reviens ici, tu n*iras pas au Châtelet, choisis ?
BoB. — Ben, j'choisis ici ! {Entre ses dents.) Comme j'sais bien q'j'irai à Michel Strogoff tout d'même!
PAPi. — Tu dis ?
Bob. — Rien, p'pa.
Bob. — Costume de velours loutre. Col et manchettes immenses d'une blancheur immaculée. Chaussettes de soie bleue, souliers vernis.
Maman.
Bob s'est fait un c coin » dans le salon, au moyen d'un paravent, et là, couché sur le ventre, à côté de son chien étonné, il contemple une quantité de joujoux.
Bob. — Voyons, Léon, r'mue donc pas ta queue comme ça ! tu renverses l'général anglais... {Léon se retourne en secouant Joyeusement son panache marron.) Allons I bien ; v'ià un vaisseau fichu parterre... à c't'heure.
Maman, qui lit à l'autre bout du salon. — « Jeté »"par terre.
Bob. — Jeté. Cest égal, y renverse tout, m'man ! Ct'embêtant à la fin !
Maman. — « Ennuyeux»! Je t'en prie, Bobl...
I l6 PETIT BOB
Bob. — Tu dis bien « embêtant » , toi, pourquoi q'je IMirais pas, dis?
Maman. — D'abord... ce n'est pas la même chose, toi ou moi; ensuite, quand je le dis, j'ai tort.
Bob , étonné. — Tort ! tu peux avoir tort, toi, m'man?
Maman. — Mais sans doute.
BoB. — Et tu l'reconnais ?
Maman. — Mais naturellement.
Bob. — Ben, t'as d'ia bonté, pisqu' avec moi, t'as l'droit d'avoir raison... même si t'as tort.
Maman. — II!...
Bob. — M'man, d'vine unpeu,cUui q'j'aime r mieux, dmes étrennes?
Maman. — Mais parle donc autrement, c'est affreux.
Bob. — D'vine tout d'même! tu veux pas, dis?
Maman. — Le grand cheval ?
Bob. — C'est pas lui.
Maman. — Le camp , avec les tentes en toile, et les soldats qui font la cuisine?
Bob. — Non.
Maman. — Le vélocipède?
BoB. — Non plus.
Maman. — Le fusil?
BoB — Juste ! T'as dViné ! Ben, j'aurais jamais cru ça d'toi I
Maman, riant. — Merci, Bob.
Bob, très gentiment. — Oh ! m'man, c'est pas que j 'veuille dire q't'en es pas capable, de d'viner, seulement j'croyais pas q'tu penserais à ça. Ben, oui, c'est Pfusil et l'arc, les deux choses qui m'fait Tplus d'plaisir.
Maman. — « Me font », qui me font.
BoB. — « Me font. » Ça t'ennuie pas, dis, ça, m'man?
Maman. — Mais non.
Bob. — C'est qu'ordinairement tu veux pas q'je joue au soldat... t'aimes pas les armes, les képis, les casques, Ts'épaulettes, enfin, tout c'qui est d'ça, quoi?
Maman. — Il est certain que tous tes jeux
Il8 PETIT BOB
et tes manies militaires ne me sont pas agréablés, tu sais que...
Bob , grimpant à côté de maman sur le même fauteuil. — T'as pas envie que î'sois officier, j'sais bien . . . Ben j'ie s'rai pas, j 'te /promets •, d'abord, pour entrer à Saint-Cyr, faut travailler, et j'tiens pas du tout a ça.
Maman. — Comment! comment! Mais je veux que tu travailles, au contraire, et beaucoup plus que pour Saint-Cyr...
BoB, câlin. — J 'travaillerai, va, j'travaillerai... pour t'faire plaisir, c'que j'en frai, car, pour c'qui est d'moi, vois-tu... Mais n'parlons pas d'ça... Tjour des étrennes, faut pas parler d'choses tristes.
Maman. — Il est superbe, le fusil que ton oncle t'a donné; mais c'est absolument ridicule de faire cadeau d'une arme comme celle-là à un crapaud comme toi.
BoB, vexé. — Pourquoi q'tu dis ça, dis, m'man? J'tire déjà bien, va.
Maman. — Je sais que tu tires très bien à l'arc, pour ton âge, mais...
Bob, s' animant. — Oh ! oui que j'tire bien à Tard d'premier ordre que j'tire...
Maman. — Comme Guillaume Tell...
Bob, répétant distraitement. — Comme Guillaume Tell. ( Voyant maman qui r//.) Ah!
v'ià q'tu m'fais monter à Tarbre, à c*t'heure ?
Maman. — Monter à Tarbre ?
Bob, naturellement. — Oui , ça veut dire s'enferrer. Ça sert à rien, dis, d'savoir tirer à Tare, q'tas pas Tair d'faire d'cas d'ça du tout ?
Maman. — Ça sert rarement.
Bob. — Pourtant, chez les sauvages...?
Maman. — Ah ! je ne savais pas que tu avais l'intention d'aller chez les sauvages.
Bob. — Damel quand on m'y enverra?
Maman. — Et pourquoi t'y enverrait-on ?
Bob. — Ben, quand j'aurai fait des dettes, donc...
Maman, ahurie. — Ta dis?
Bob. — Je dis, quand j'aurai fait des dettes, c'est probablement là qu'on m'enverra, comme r cousin Henry, comme tout l' monde ; est-ce q'c'est pas toujours comme ça ?
Maman. . — Tu es fou.
Bob. — J'croyais! si j'me suis trompé c'est pas une affaire!... Tiens! m'man, y a une tache au tapis d^ma selle.
Maman. — Ce n'est pas étonnant, tu traînes tout cela à terre.
Bob. — Dame! j'croyais que Ttapis était propre, moi I C'est dégoûtant 1 si les domestiques font même plus i'salon, à présent...
Maman. — Ne t'occupe pas de ce qui ne te regarde pas. Le salon est balayé', mais il reste toujours assez de poussière pour que, quand tu traînes à terre un tapis de feutre blanc, il soit taché!
Bob. — Alors, si y a une poussière, c'est sur mon tapis qu'elle s'jette?.., du reste, j'ai r'marqué une chose, moi... •
Maman. — Quoi donc?
BoB. — C'est q'quand j 'laisse tomber mon savon, et q'je Tramasse, y a toujours un cheveu... même, quand c'est chez m'sieu l'abbé, où qu'y d'vrait pourtant pas y en avoir beaucoup d'cheveux par terre...
Maman. — Pourquoi ?
Bob. — Y en a pas sur sa tête!... d*où qu'y viennent alors ?
Maman. — Où donc est ton petit carlin mécanique? Je ne le vois pas...
BoB. — C'est que j'iai donné à Fred, m'man... il en avait si envie...
Maman. — Ah! très bien.
Bob. — C'est Lilie qu'a eu l'iapin qui saute avec une carotte dans l'bec...
Maman. — Pourquoi donc Fred n'est-il pas resté avec toi ? Est-ce que tu l'as contrarié;
Bob. — Mais non, m'man.
Maman. — En ce cas, pourquoi est-il monté? ce n'est pas naturel.
Bob. — M'man, j'vais t'dire... c'est qu'il a peur q' j'y touche à ses affaires, voilà...
Maman. — Comment! il ne te permet pas de toucher à ses jouets?
Bob. — Non, m'man, jamais. J'ies regarde en cachette, quand il est chez m'sieu l'abbé, ou quand y dort.
Maman. — Mais c'est très vilain, à lui, ça.
Bob. — C'est pas qu'ça soit vilain, c'est seulement gênant pour moi. Dis donc, m'man, m'sieu Tabbé nous a rien donné; j'trouve ça rat, sais-tu ?
Maman, vivement, — Pas du tout, c'est moi qui l'ai prié de ne pas vous faire de cadeaux...
BoB. — Ah! ben, c'est bête, ça !...
Maman. — Bob!
BoB. — D'abord , m'sieu Tabbé, y a pas besoin qu'on lui dise, y peut jamais rien faire comme tout Fmonde; ainsi... encore c'matin, que j'iai r'marqué...
Maman. — Qu'at-il donc fait d'extraordinaire?
Bob. — Quand tu es arrivée en retard d'ia messe, q'nous étions à table q't'avais recommandé qu'on t'attende pas...
Maman. — Oui, eh bien?
Bob. — Eh bien, y t'a pas embrassée I
Maman. — ! ! !
Bob. — C'est vrai ça?... les oncles t'ont embrassée, eux! Tpremier janvier ça sïait...
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m'sieu Tabbé était là, qui f sait une corde avec sa serviette, en riant bêtement...
Maman, — Bob, je te défends de dire que monsieur l'abbé riait bêtement, il est absolu* ment inutile de...
BoB. — Ça c'est exact; comme y peut pas sVhanger, est-ce pas?
Maman. — Tes oncles m'ont embrassée^ parce qu'ils sont, l'un mon frère, et l'autre mon beau frère ; on n'embrasse que des parents...
Bob. — Ah! (silejice.) Dis donc, m'man, l'oncle Jacques est parent d' madame de X...?'
Maman. — Mais non.
BoB. — Ben, y Tembrasse cependant...
Maman, étojinée. — Qu'est-ce que tu racontes ?
BoB. — La vérité, que j'raconte, y Tem* brasse... à la campagne...
Maman, ahurie. — A la canipagne?
BoB. — Oh ! p't-être ailleurs aussi , mais moi, c'est à la campagne que j'I'ai vu ; alors, j'p^ux parler que d'ça... et c'était pas pour
j les étrennes, puisque c'était Tété qui faisait mêaie très chaud... sous un gros arbre...
Maman, inquiète. — Mais où?...
Bob. — Derrière l'oreille...
Maman. — Je té demande où tu étais quand tu as vu cela...
BoB. — Oh ! vu et entendu, ça a claqué I...
dans Tpetit bois, q'j'étais, avec Léon; estc'pas, Léon?
Maman. — A Valfleury ?
Bob. — Mais oui, à Valfleury... Pourquoi q'tu m'questionnes comme ça, à cVheure ?
Maman. — Je ne te questionne pas; je...
c'était seulement pour savoir...
Bob, méfiant. — C'est une gaffe que j'ai fait là... promets-moi qu'tu Tdiras pas à Toncle?
surtout quVestc'lui q'j'aime Tmieux, Toncle Jacques; parce qu'il est un peu « maboul » , et que.. .
Maman. — Veux-tu parler convenablement de ton oncle!...
Bob, satisfait. — Ah ! tant mieux q'tu me l'fais encore respecter... j'avais peur que...
Maman. — Que quoi ? II n'y a rien du tout d^extraordinaîre à ce que tu m'as raconté.
Bob. — Ah ! c'est qVavais eu l'air. . .
; Maman. — Qu'est-ce que j'aperçois donc : sur le coin de ton col?...
Bob. — Où ça?
Maman. — Là, en avant...
Bob. — Ah ! c'est rien !... C'est moi qu'a écrit dessus mes jouets nouveaux... à me* sure... C'est pas d'I'encre, c'est avec un crayon... c'est pas sale...
Maman. — Que tu es malfaisant, Bob !
Bob. — Malfaisant, moi?... Si on peut dire... A propos d'ça, m'man, tante Jane m'a apporté la Fée malfaisante. J'crois bien qu'elle s'aura trompé d'iivre...
Maman. — « Se sera. » Pourquoi se seraitelle trompée?...
Bob. — Parce que c'est un livre pour les enfants, ça!
Maman. — Et les livres d'enfants ne conviennent plus à monsieur Bob ; monsieur Bob est un personnage tellement sérieux que...
Bob, pexé. — T'as pas besoin d'blaguer pour ça...
Maman, menaçante. — Bob !...
Bob. — Ça m'amuse plus, ben, ça m'amuse plus, quoi? J'y peux rien. Dumas m'amuse.
Oh ! les Mousquetaires et Vingt ans après t et même le Vicomte de' Bragelonne^ quoique ça soit inférieur... C'qui nVennuie, c'est q'c'est toi qu' mUisça...
Maman. — Pourquoi cela t'ennuie-t-il que ce soit moi qui te lise?...
Bob. — D'abord tu passes... Ainsi, au moment d'I'histoire des ferrets d'Anne d'Autriche, tu sais bien, des diamants... t'as passé, tellement passé, q'tu pouvais plus t'y retrouver toi-même; et puis, si j'Usais moi tout seul , quand y a un endroit qui m'plaît, j'pourrais r'commencer tant d'fois que {'voudrais...
Maman. — Tu as beaucoup de livres d'étrennes que tu liras seul...
Bob, dédaigneux. — Oh ! oui,maisc'est tous des Verne, Michel Strogoff^ Vile mystérieuse^
IStx semaines en ballon et des autres encore.
Maman. — Est-ce que ça ne t'amuse plus > tu es bien blasé, mon pauvre Bob I
BoB^ sérieusement.— y2CVB\% lu T Tour du monde avec beaucoup d'intérêt, VCapitaine rf' quinze ans aussi ; j'croyais qu'y voyait tout c* qu'y raconte.
Maman. — Eh bien ?
Bob. — Mais d'puis, j'ai réfléchi q'ça poun ait bien être un qui voyage sur un rond d'cuir... ^.
Maman, stupéfaite. — Tu dis ?
BoB. — Sans quitter sa chaise, que jVeux dire. Sais- tu encore des livres q'j aime, que tu m'as lus ?... C'est Belle -Rose et les Coups d'épée de M. de la Guerche et Efipers et contre tous. J'aurais aimé vivre dans ces temps-là, moi, nï'man ; toi pas, dis ?
Maman. — .Non, j'aime autant...
Bob. — C'est vrai, pisque tes idées sont avancées, t'aurais pas aimé r'culer d* trois ou quatre cents ans...
Maman. — Ah mais, tu m'ennuies, avec
tes idées avancées ; je te prie de ne plus répéter cette bêtise-là, tu m'entends ?
Bob, très digne. — Ouï, m'man. Il est beau, dis, mon p'tit traîneau ?
Maman. — Oui, il est très joli.
Bob. — Quand y aura de la neige...
Maman. — S'il y en a !
Bob. — Oh ! y en aura, Tbon Dieu aurait pas inspiré quelqu'un de m' donner un traîneau, si y aurait pas d'neige pour Tfairc aller...
Maman. — « SMl n'y avait pas de neige. »
Bob. — Oui. Ben, quand y neigera, j'me frai traîner par Baptiste, j'inviterai m'sieu l'abbé, les jours qu'y m'aura pas trop fait enrager. . .
Maman. — Monsieur Tabbé est beaucoup trop lourd pour ton traîneau.
Bob. — Et toi ?
Maman. — Moi aussi. Tu inviteras Fred et Lilie, ils sont légers.
Bob. — J'inviterai aussi madame de X...
parc'qu'elle est très légère, qu'il paraît...
Maman. — Qu'est-ce que tu dis ?...
Bob. — C'est pas moi, c'est p'paqui l'disait l'autre jour. . .
Maman, très ennuyée. — Ton père n'a pas dit cela... tu as mal compris.
Bob, se redressant. — Oh ! quant à ça, par exemple...
Maman. — Tais-toi ; dans tous les cas, je te défends d'écouter, et surtout de répéter ce que l'on dit ainsi à tort et à travers.
Bob, surpris. — A tort et à travers?...
P'pa parle à tort et à travers?... Ah ben, j 'croyais qu'y avait q'moi, qu'on m'dit toujours que...
Maman. — En voilà assez.
Bob, se rapprochant. — T'es pas fâchée, dis, au moins ? tu m'aimes tout d'même, dis?
Maman. — Oui.
Bob. — Dis-l'mieux qu'ça. Tu voudrais pas, rjour des étrennes, m'faire une peine pareille que d'te fâcher, dis ?
Maman. — Comment, tu tiens tant que cela à ce que je t'aime ?
l30 PETIT BOB
Bob. — Plus qu'à tout, qYy tiens 1 Voistu, j'donnerais tout c'qu'on m'a donné, tout c'tas-ià ; tiens, tu r.vois, c tas-là, il est gros, hein ? Ben , je Tdonnerais pour q' tu m'aimes..;
Maman. — Voyons, tu sais bien que je t'aime, tu ne vas pas pleurer, grand nigaud ?
Bob, riant et pleurant en même temps. — Non, je nVais pas pleurer...
Maman. — Et puisque tu tiens à me faire plaisir, tu vas me promettre, mais là, sérieusement, d'être plus gentil avec tout le monde, mais surtout avec monsieur Tabbé,..
Bob — Y s'a encore plaint ?
'Maman. — Non ; il est même très satisfait de toi comme travail, mais la conduite est affreuse.
Bob. — Oh 1 1 !
Maman. — Affreuse,
Bob. — M'sieu Tabbé m'charge pour m'faire gronder.
Maman. — Monsieur Pabbé n'exagère
rien, et, loin de chercher à te faire gronder, c'est lui qui demande que tu ailles demain à Michel Strôgoffy tu sais que tu en avais été privé.
BoB, pensif, — Il a d'mandé ça ? {Entre ses dents.) Y doit avoir besoin d' sa journée !...
Maman, qui n'a pas entendu. — Me promets-tu d'être plus gentil ?
Bob. — J 'te promets... c'est-à-dire j'frai toutc'que j'pourrai pour ça.., Est-c'qu'y vient avec nous au théâtre, m'sieu l'abbé ?
Maman. — Non.
Bob. — Tu y viens, toi ?
Maman. — Oui.
BoB. — Etp'pa?
Maman. — Papa aussi.
Bob, — Quel beau jour, hein, m'man, qu'aujourd'hui ? J'voudrais encore bien r'donner quelq'p'tites choses à Fred et à Lilie, parc'que, vois-tu, positivement, y ont eu moins qu'moi î
Maman. — Donne-leur ce que tu voudras.
l32 PETIT BOB
Bob. — Dis donc, m'man, explique-moi pourquoi, pisque j'suis si désagréable, si insupportable, qVous me l'dites tout l'temps, pourquoi q'cest à moi qu'on donne le plus ?
Maman. — Parce que tu es l'aîné.
Bob. — Ah I seulement pour ça ? j'croyais q'c'était parc'qu'on m'trouvail le plus gentil ? {// grimpe sur maman.)
MaiMan. — Descends donc, tu es trop grand, tu es lourd, n'arrache donc pas les petits poils de la peluche, tu vas déchirer ma robe...
BoB. — Oh ! ça n'fait rien, va ! {Mystérieusement.) Tu vas en avoir une bien plus belle, de robe...
Maman. — Moi.
Bob. — Oui, toi; une belle robe en peluche bleu pâle, pâle... et puis c'est tout brodé avec dTargent,.. et des p'tites perles... ça brille, ça brille, q'tu n't'en fais pas une idée. C'est 1 oncle Jacques qui va t'donner ça.
'* Mamas^ surprise. — Jacques?
LES ÉTRENNES DE BCB l33
Bob. — Oui. Quand nVavons été hier choisir les livres qu'y m'a donnés, nous sommes entrés dans une maison, une maison qui bouche l'fond du boulevard Haussmann, et là, dans une serre où qu'y a pas d'fleurs, on nous a montré la robe bleue ; elle était pas finie, qu'on nous a dit. Alors, m'n'oncle a dit : « Demain, avant sept heures, je puis y compter ? » et la grosse dame a répondu qu'oui, ainsi tu vois..., ce soir...
Maman. — Mais cette robe n'est pas pour moi.
Bob. — Pas pour toi ? Et pour qui q'ça serait donc ? d'abord, j'suis sûr q' c'est pour toi, par'c'qu'en sortant j'iui ai d'mandé...
Maman. — Et alors?
Bob. — Alors, il est dVenutout rouge et y m'a dit : • J'te défends d'parler d'cette commission-là, vilain moucheron I » Y veut t'faire une surprise et ça l'embêtait q'je t' raconte ça ; tu crois pas, dis î
Maman. — Cette robe n'est pas pour moi ,
et...
l34 PETIT BOB
Bob. — Ah I Et pour qui donc, alors ?
Maman. — Cestpour.., pour une tante,..
Bob. — Une jeune tante, alors?
Maman. — Oui.
Bob. — J'ia connais, dis ?
Maman. — Non.
Bob. — C'est ma tante aussi ?
Maman. — Tu m'ennuies avec tes questions.
Bob, retournant majestueusement à son coin. — Viens, Léon, puisque nous ennuyons m'maa.