PREMIÈRE RÉFLEXION
Les passions plus violentes. Oui,
SiRE , les passions font tous nos malheurs ; et tout ce qui les flatte et les irrite augmente nos peines. Un grand voluptueux est p!us malheureux et plus à plaindre que le dernier et le plus vil d'entre le peuple : tout lui aide à assouvir son injuste passion , et tout ce qui Passouvit la réveille; ses désirs croissent avec ses crimes. Plus il se livre à ses penchans , plus il en devient le jouet et l'esclave : sa prospérité rallume sans cesse le feu honteux qui le dévore , et le fait renaître de ses propres cendres : les sens, devenus ses maîtres, deviennent ses tyrans : il se rassasie de plaisirs, et sa satiété fait elle-même son supplice; et les plaisirs enfantent eux-mêmes , dit l'esprit de Dieu , le ver qui le ronge et qui le dévore : Et dulcedo illius vernies (i) Ainsi ses inquiétudes naissent de son abondance; ses désirs, toujours satisfaits , ne lui laissant plus riën à désirer, le laissent tristement avec luiiiiême : l'excès de ses plaisirs en aug*
(i) Job , c. 24, y. 20.
mente de jour en jour le vide; et plus il en goûte, plus ils deviennent tristes et amers.
Son rang même, ses bienséances, ses xlevoirs, tout empoisonne sa passion criminelle. Son rang; plus il est élevé, plus il en coûte pour la dérober aux regards et à la censure publique : ses bienséances ; plus il en est jaloux , plus les alarmes qu'une indiscrétion ne trahisse ses précautions et ses mesures sont cruelles : ses devoirs; parce qu'il les faut toujours prendre sur ses plaisirs.
Non , Sire , le trône où vous êtes assis a autour de lui encore plus de remparts qui le défendent contre la volupté, que d'attraits qui l'y engagent. Si tout dresse des pièges à la jeunesse des rois, tout leur tend les mains aussi pour leur aider à les éviter. Donnez- vous à vos peuples à qui vous vous devez; le poison de la volupté ne trouvera guère de moment pour infecter votre cœur; elle n'habite et ne se plaît qu'avec l'oisiveté et l'indolence : que les soins de la royauté en devien-
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nent pour vous les plus chers plaisirs» Ce n'est pas régner de ne vivre que pour soi même; les rois ne sont que les conducteurs des peuples : ils ont, à la vérité, ce nom et ce droit par la naissance ; mais ils ne le méritent que par les soins et l'application. Aussi les règnes oisifs for* ment un vide obscur dans nos annales:
elles n'ont pas daigné même compter les années de la vie des rois faînéans; il semble que, n'ayant pas régné euxmêmes , ils n'ont pas vécu. C'est, un chaos qu'on a de la peine à éclaircir encore aujourd'hui; loin de décorer nos his'oires , ils ne font que les obscurcir et les embarrasser; et ilssont plusconnus par les grands hommes qui ont vécu sous leur règne , que par eux - mêmes.
Je ne parie pas ici de toutes les autres passions qui, plus violentes dans l'élévation, font sur le cœur des grands des plaies plus douloureuses et plus profondes. L'ambition y est plus démesurée.
Hélas ! le citoyen obscur vit content dans la médiocrité de sa destinée ; héritier
DE CARÊME. 99 de la fortune de ses pères , il se borne à leur nom et à leur état; il regarde sans envie ce qu'il ne pourrait souhaiter sans extravagance; tous ses désirs sont renfermés dans ce qu'il possède ; et s'il forme quelquefois des projets d'élévation , ce sont de ces chimères agréables qui amusent le loisir d'un esprit oiseux, niais non pas des inquiétudes qui le dévorent.
Au grand 5 rien ne suffit, parce qu'il peut prétendre à tout : ses désirs croissent avec sa fortune; tout ce qui est plus élevé que lui le fait paraître petit à ses yeux; il est moins flatté de laisser tant d'hommes derrière lui ^ que rongé d'en avoir encore qui le précèdent; il ne croit rien avoir, s'il n'a tout; son âme est toujours aride et altérée ; et il ne jouit de rien ? si ce n'est de ses malheurs et de ses inquiétudes.
Ce n'est pas tout : de l'ambition naissent les jalousies dévorantes; et cette passion si basse et si lâche est pourtant le vice et le malheur des grands. Ja-
louxde la réputation d'autrui, la gloire qui ne leur appartient pas est pour eux comme une tache qui les flétrit et qui les déshonore. Jaloux des grâces qui tombent à côté d'eux , il semble qu'on leur arrache celles qui se répandent sur les autres. Jaloux de la faveur, on est digne de leur haine et de leur mépris, dès qu'on Test de l'amitié et de la con^ fiance du maître. Jaloux même des succès glorieux à l'état , la joie publique est souvent pour eux un chagrin secret et domestique : les victoires remportées par leurs rivaux sur les ennemis leur sont plus amères qu'à nos ennemis mêmes ; leur maison , comme celle d'Âman , est une maison de deuil et de tristesse, tandis queMardochée triom^ phe et reçoit au milieu de la capitale les acclamations publiques ; et peu contens d'être insensibles à la gloire des évènemens, ils cherchent à se consoler en s'efForçant de les obscurcir par la malignité des réflexions et des censures ; enfin , cette injuste passion tourne tout
DE CARÊME. ÎOI ên amertume, et on trouve le secret de n'être jamais heureux, soit par ses propres maux, soit par les biens qui arrivent aux autres*
Enfin, parcourez toutes les passions; c'est sur le cœur des grands qui vivent dans l'oubli de Dieu , qu'elles exercent un empire plus triste et plus tyrannique* Leurs disgrâces sont plus accablantes ; plus l'orgueil est excessif, plus l'humiliation est amère. Leurs haines plus violentes : comme une fausse gloire les rend plus vains, le mépris aussi les trouve plus furieux et plus inexorables. Leurs craintes plus excessives: exempts de maux réels, ils s'en forment même de chimériques , et la feuille que le vent agite est comme la montagne qui va s'écrouler sur eux. Leurs infirmités plus affligeantes : plus on tient à la vie,1 plus tout ce qui la menace nous alarme. Accoutumés à tout ce que les sens offrent de plus doux et de plus riant, la plus légère douleur déconcerte toute leur félicité ^ et leur est insoutenable :
102 TROISIÈME DIMANCHE ils ne savent user sagement ni de la maîadie ni de la santé, ni des biens ni des jûàâux inséparables de la condition humaine. Les plaisirs ab; ègent leurs jours, et les chagrins , qui suivent toujours les plaisirs, "précipitent le reste de leurs années. La santé, déjà ruinée par l'intempérance, succombe sous la multiplicité des remèdes. L'excès des attentions achève ce que n'avait pu faire l'excès des plaisirs; et s'ils se sont défendu les excès, la mollesse et l'oisiveté toute seule devient pour eux une espèce de maladie et de langueur qui épuisetoutes les précautions de l'art, et que les pré* cautions usent et épuisent elles-mêmes.
Enfin, leurs assujétissemens plus tristes : élevés à vivre d'humeur et de caprice, tout ce qui les gêne et les contraint les accable. Loin de la cour, ils croient vivre dans un triste exil; sous les jeux du maître, ils se plaignent sans cesse de Tassujétissement des devoirs et de la contrainte des bienséances ; ils ne peuvent porter ni la tranquillité
DE CARÊME. Io3 d'une condition privée, ni la dignité d'une vie publique. Le repos leur esÉ aussi insupportable que l'agitation, on.
plutôt ils sont par-tout à charge à euxmêmes. Tout est un joug pesant à quiconque veut vivre sans joug et sansrègle* Non, mes frères, un grand dans le crime est plus malheureux qu'un autre pécheur : la prospérité l'endurcit , pour ainsi dire, au plaisir, et ne iui laisse de sensibilité que pour la peine. Vous l'avez voulu, ô mon Dieu, que l'élévation , qu'on regarde comme une ressource pour les grands qui vivent dans l'oubli de vos commandemens , soit elle-même leur ennui et leur supplice.