‹ Petit carême de MassillonChapitre 19 sur 45 · SERMON POUR LE JOUR · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE JOUR

rois vos ancêtres : un règne long et glorieux l'avait affermie; sa haute sagesse la soutenait, et l'amour de ses sujets n'y mettait presque plus de bornes. Cependant il a su plus d'une fois la faire céder aux lois, les prendre pour arbitres entre lui et ses sujets , et soumettre noblement «es intérêts à leurs décisions.

Ce n'est donc pas le souverain., c'est la loi , Sire , qui doit régner sur les peuples. Vous n'en êtes que le ministre et le premier dépositaire. C'est elle qui doit régler l'usage de l'autorité, et c'est par elle que l'autorité n'est plus un joug pour les sujets, mais une règle qui les conduit, un secours qui les protège, une vigilance paternelle qui ne s'assure leur soumission que parce qu'elle s'assure leur tendresse. Les hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois : leur soumission fait alors tout leur bonheur, parce qu'elle fait toute leur tranquillité et toute leur confiance : les passions , les volontés injustes 9 les désirs excessifs et ambitieux

DE l'incarnation. l6t que les princes mêlent à l'usage de l'autorité, loin de l'étendre, l'affaiblissent ; ils deviennent moins puissans dès qu'ils veulent l'être plus que les lois; ils perdent en croyant gagner. Tout ce qui rend l'autorité injuste et odieuse l'énervé et la diminue : la source de leur puissance est dans le cœur de leurs sujets ; et quelque absolus qu'ils paraissent , on peut dire qu'ils perdent leur véritable pouvoir dès qu'ils perdent l'amour de ceux qui les servent.

J'ai dit encore la paix et l'abondance 4 qui sont toujours les fruits heureux de la liberté dont nous venons de parler : et voilà les Liens que Jésus- Christ vient apporter sur la terre; il n'est grand que parce qu'il est le bienfaiteur de tous les hommes.

Oui, Sire , il faut être utile aux hommes pour être grand dans l'opinion des hommes. C'est la reconnaissance qui les porta autrefois à se faire des dieux même de leurs bienfaiteurs : ils adorèrent la terre qui les nourrissait , le soleil qui les

ïSz SERMON POUR LE JOUR éclairait , des princes bienfaisans , un Jupiter, roi de Crète; un Osiris, roi d'Egypte, qui avaient donné des lois sages à leurs sujets, qui avaient été les pères de leurs peuples, et les avaient tendus heureux pendant leur règne :

l'amour et le respect qu'inspire la reconnaissance fut si vif, qu'il dégénéra même en culte.

Il faut mettre les hommes dans les intérêts de notre gloire , si nous voulons qu'elle soit immortelle ; et nous ne pouvons les y mettre que par nos bienfaits. Les grands talens et les titres qui nous élèvent au-dessus d'eux, et qui ne font rien à leur bonheur, les éblouissent sans les toucher, et deviennent plutôt l'objet de l'envie que de l'affection et de l'estime publiques. Les louanges que nous donnons aux autres se rapportent toujours par quelque endroit à nousmêmes : c'est l'intérêt ou la vanité qui en sont les sources secrètes; car tous les hommes sont vains et n'agissent presque que pour eux , et d'ordinaire ils n'ai-

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ment pas donner en pure perte des louanges qui les humilient , et qui sont comme des aveux publics de la supériorité qu'on a sur eux ; mais la reconnaissance l'emporte sur la vanité, et l'orgueil souffre sans peine que nos bienfaiteurs soient en même tems nos supérieurs et nos maîtres.

Non , Sire , un prince qui n'a eu que des vertus militaires n'est pas assuré d'être grand dans la postérité. Il n'a travaillé que pour lui; il n'a rien fait pour ses peuples; et ce sont les peuples qui assurent toujours la gloire et la grandeur du souverain. Ilpourra passer pour un grand conquérant ; mais on ne le regardera jamais comme un grand roi : il aura gagné des batailles; mais il n'aura pas gagné le cœur de ses sujets : il aura conquis des provinces étrangères ; mais il aura épuisé les siennes : en un mot, il aura conduit habilement des armées; mais il aura mal gouverné ses sujets.

Mais, Sire, un prince qui n'a cher* ché sa gloire que'dans le bonheur de ses

164 SERMON POUR LE JOUR sujets, qui a préféré la paix et la tranquillité, qui seule peut les rendre heureux , à des victoires qui n'eussent été que pour lui seul , et qui n'auraient abouti qu'à flatter sa vanité ; un prince qui ne s'est regardé que comme l'homme de ses peuples , qui a cru que ses trésors lesplus précieux étaient les cœurs de ses sujets; un prince qui, par la sagesse de ses lois et de ses exemples , a banni les désordres de son état, corrigé les abus, conservé la bienséance des mœurs publiques, maintenu chacun à sa place, réprimé le luxe et la licence, toujours plus funestes aux empires que les guerres et les calamités lesplus tristes ; rendu au culte et à la religion de ses pères l'autorité, l'éclat, la majesté, Pimiformité qui en perpétuent le respect parmi les peuples ; maintenu le sacré dépôt de la foi contre toutes les entreprises des esprits indociles et inquiets ; qui a regardé sessujets comme ses enfans, son royaume comme sa famille, et qui n'a usé de sa puissance que pour la félicité de ceux

DE l'incarnation. ï65 qui la lui avaient confiée : un prince de ce caractère sera toujours grand, parce qu'il Test dans le cœur des peuples. Les pères raconteront à leurs enfans le bonheur qu'ils eurent de vivre sous un si bon maître ; ceux-ci le rediront à leurs neveux ; et dans chaque famille ce souvenir, conservé d'âge en âge, deviendra comme un monument domestique élevé dans l'enceinte des murs paternels , qui perpétuera la mémoire d'un si bon roi dans tous les siècles.

Non , Sire , ce ne sont pas les statues et les inscriptions qui immortalisent les princes; elles deviennent tôt ou tard !e triste jouet des tems et de la vicissitude des choses humaines. En vain Rome et la Grèce avaient autrefois multiplié à l'infini les images de leurs rois et de leurs Césars, et épuisé toute la science de l'art pour les rendre plus précieuses aux siècies suivans; de tous ces monumes superbes , à peine un seul est venu jusqu'à nous. Ce qui n'est écrit que sur Je marbre et sur l'airain est bientôt

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effacé; ce qui est écrit dans les coeurs demeure toujours.

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