‹ Petit carême de MassillonChapitre 23 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire ,

Il y a long-tems que les hommes, toujours vains , font leur idole de la gloire: ils la perdent la plupart en la cherchant , et croient l'avoir trouvée quand on donne à leur vanité les louanges qui ne sont dues qu'à la vertu.

Il n'est point de prince ni de grand , malgré la bassesse et le dérèglement de ses mœurs et de ses penchans, à qui de vaines adulations ne promettent la gloire et l'immortalité; et qui ne compte sur les suffrages delà postérité , où son nom même ne passera peut-être pas, et où du moins il ne sera connu que par ses vices. Tl est vrai que le monde , qui avait élevé ces idoles de boue, les renverse lui-même le lendemain, et qu'il se venge à loisir dans les âges suivans,

par la liberté de ses censures , de la

contrainte et de l'injustice de ses éloges*

Il n'attend pas même si tard : les appla*udissemens publics qu'on donne à la plupart des grands pendant leur vie, sont presque toujours à l'instant démentis par les jugemens et les discours secrets. Leurs louanges ne font que réveiller l'idée de leurs défauts ; et à peine sorties de la bouche même de celui qui les publie, elles vont, s'il m'est permis de parler ainsi, expirer dans son cœur qui les désavoue.

Mais si la gloire humaine est presque toujours dégradée devant le tribunal du monde, aurait-elle quelque chose de plus réel aux yeux de Dieu , devant qui il n'y a de véritables grands que ceux qui le craignent? Qui autem tintent te , magni erunt apud te per cmnia (1),

Et pour mettre cette vérité dans un point de vue qui nous la montre tout entière, remarquez, je vous prie, mes

(1) Judith, c. 16, v. 19,

fcères, que les hommes ont de tout iems établi la gloire dans l'honneur et la probité, dans l'éminence et la distinction des talens, et enfin dans les succès éclatans.

Or, sans la crainte de Dieu toute pro-^ bitéhumaine est ou fausse, ou du moins elle n'est pas sûre : les plus grands talens deviennent dangereux, ou à celui qui s'en glorifie, ou à ceux auprès desquels il en fait usage : et enfin les succès les plus éclatans, ou prennent leur source dans le crime, ou ne sont souvent que des crimes éclatans eux-mêmes : si ego glorifico meipsum,gloria me a nildl est.

Je dis premièrement que la probité humaine, sans la crainte de Dieu, est presque toujours fausse, ou du moins qu'elle n'est jamais sûre.

Je sais que le monde se vante d'un fantôme d'honneur et de probité indépendant de la religion : il croit qu'on peut être fidèle aux hommes sans être fidèle à Dieu; être orné de toutes les vertus que demande la société sans avoir

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celles qu'exige l'évangile; ea un mot, être honnête homme sans être chrétien.

On pourrait laisser au monde cette faible consolation, ne pas lui disputer une gloire aussi vaine et aussi frivole que lui-même , et , puisqu'il renonce aux vertus des saints, lui passer du moins celle des hommes. C'est l'attaquer par son endroit sensible et dans son dernier retranchement, de vouloir lui ôter le seul nom de bien qui lui reste et qui le console de la perte de tous les aufres, et de le déposséder d'un honneur et d'une probité qu'il croit n'appartenir qu'à lui seul , et qu'il dispute même sou* vent aux jusles.

Ne le troublons donc pas dans une possession si paisible, et en même teins si injuste. Convenons qu'au milieu de 3a dépravation et de la décadence des xnœurs publiques, le monde a encore sauvé du débris des restes d'honneur et de droiture; que malgré les vices et les passions qui les dominent, paraissent encore sous ses étendards des hommes

DE LA PASSION. l8l fidèles à l'amitié, zélés pour la patrie, rigides amateurs de la vérité, esclaves religieux de leur parole , vengeurs de l'injustice, protecteurs de la faiblesse ~ en un mot, partisans du plaisir, et néanmoins sectateurs de la vertu.

Voilà les justes du monde , ces héros d'honneur et de probité qu'il fait tant valoir, qu'il oppose même tous les jours avec une espèce d'insulte et d'ostentation aux véritables justes de l'évangile. Il les dégrade pour élever son idole : il se vante que l'honneur et la véritable probité ne résident que chez lui. Il nous laisse l'obscurité, les petitesses, les travers, et tout le faux de la vertu, et s'en arroge à lui-même l'héroïsme et la gloire. Mais qu'il serait aisé de venger l'honneur de Dieu contre le culte vain et pompeux que le monderend à son idole!

Il n'y aurait qu'à souffler sur cet édifice çPorgueil et de vanité, à peine en retrouveriez-vous les faibles vestiges.

Ces hommes vertueux, dont le monde se fait tant d'honneur, n'ont au fond

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souvent pour eux que Terreur publique.

Amis fidèles, je le veux ; mais c'est le goût, la vanité ou l'intérêt qui les lie; et dans leurs amis ils n'aiment qu'euxmêmes. Bons citoyens , il est vrai ; mais la gloire et les honneurs qui nous reviennent en servant la patrie, sont l'unique lien et le seul devoir qui les attachent. Amateurs de la vérité, je l'avoue; mais ce n'est pas elle qu'ils cherchent, c'est le crédit et la confiance qu'elle leur acquiert parmi les hommes.

Observateurs de leur parole; mais c'est un orgueil qui trouverait de la lâcheté et de l'inconstance à se dédire; ce n'est pas une vertu qui se fait une religion de ses promesses. Vengeurs de l'injustice ; mais en la punissant dans les autres, ils ne veulent que publier qu'ils n'en sont pas capables eux-mêmes. Protecteurs de la faiblesse ; mais ils veulent avoir des panégyristes de leur générosité , et les éloges des opprimés sont ce que leur offrent de plus touchant leur oppression et leur misère. En un mot, dit l'écri-

DE LA PASSION. l83 ture, on les appelle miséricordieux : ils ont toutes les vertus pour le public ; mais n'étant pas fidèles à Dieu , ils n'en ont pas une seule pour eux-mêmes :

Multi hornines miséricordes vocanlur ; virum autem Jidelem quis inveniet{\)?

Mais quand la probité du monde ne serait pas presque toujours fausse , il faudrait convenir du moins qu'elle n'est jamais sûre. La religion toute seule assure la vertu , parce que les motifs qu 'elle nous fournit sont par-tout les mêmes, La honte et l'opprobre en seraient le prix devant les hommes, qu'elle n'en paraîtrait que plus belle et plus glorieuse à l'homme de bien. Sa vie même serait en péril, qu'il ne voudrait pas la racheter aux dépens de sa vertu. Le secret et l'impunité ne sont pas pour lui des attraits pour le vice, puisque Dieu est le seul témoin qu'il craint; et le reproche de sa conscience, la seule peine qui l'afflige. La gloire même et les acclamations publiques le sollîcite-

raient à une entreprise ambitieuse et injuste, qu'il préférerait le devoir et la règle qui la condamnent, aux applaudissemens de l'univers qui l'approuve* Enfin, changez tant qu'il vous plaira les situations d'un véritable juste : le monde peut varier à son égard ; les suffrages publics qui l'élèvent aujourd'hui peuvent demain le dégrader et l'abattre; sa fortune peut changer, mais sa vertu ne changera point avec sa fortune.

Il ne s'agit pas ici de nous alléguer des exemples où la piété la plus estimée s'est démentie plus d'une fois. Outre que le monde est plein defaux justes, et que tous ceux qui en portent le nom aux yeux des hommes n'en ont pas le mérite devant Dieu, c'a été de tout tems l'injustice du monde d'attribuer à la vertu les faiblesses de l'homme. Le juste peut tomber, mais la vertu seule peut le défendre ou le relever de ses chutes; elle seule marche sûrement, parce que les principes sur lesquels elle s'appuie sonl toujours les mêmes. Les occasions

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ïie l'autorisent pas contre le devoir, paire que les occasions ne changent jamais rien aux règles. La lumière et les regards publics sont pour elle comme la solitude et les ténèbres. En un mot,1 elle ne compte les hommes pour rien, pnrceque Dieu seul , qui la voit, doit êlre son juge.

Trouvez, si vous le pouvez, îa même sureré dans les vertus humaines. Nées le plus souvent dans l'orgueil et dans l'amour de la gloire, elles y trouvent un moment après leur tombeau. Formées par les regards publics, elles vont s'éteindre le lendemain , comme ces feux passagers, dans le secret et dans les ténèbres. Appujées sur les circonstances , sur les occasions , sur les jugemens des hommes, elles tombent sans cesse avec ces appuis fragiles. Les trisles fruits de l'amour-propre , elles sont toujours sous l'inconstance de son empire.

Enfin, le faible ouvrage de l'homme , elles ne sont, comme lui, à l'épreuve de rien.

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Qu'il s'offre à ce vertueux du siècle une occasion sûre de décréditer un ennemi ou de supplanter un concurrent; pourvu qu'il conserve la réputation et la gloire de la modération , il sera peu touché d'en avoir le mérite. Que sa vengeance n'intéresse point son honneur, elle ne sera plus indigne de sa vertu. Placez-le dans une situation où il puisse accorder sa passion avec l'estime publique, il ne s'embarrassera pas de l'accorder avec son devoir. En un mot, qu'il passe toujours pour homme de bien , c'est la même chose pour lui que de l'être.

Tout Israël paraît applaudir d'abord à la révolte d'Absalom : Achitophel , cet homme si sage et si vertueux dans l'estime publique, et dont les conseils étaient regardés comme les conseils de Dieu , préfère pourtant le parti du crime, où il trouve les suffrages publics et l'espérance de son élévation, à celui de la justice, qui ne lui offre plus que le devoir.

DE LA PASSION. 187 Non, mes frères, rien n'est sûr dans les vertus humaines , si la vertu de Dieu ne les soutient et ne les fixe. Soyez bienfaisant, juste, généreux, sincère, vous pouvez être utile an public , mais vous devenez inutile à vous-même : vous faites des œuvres louables aux yeux des hommes ; mais en ferez-vous une véritable vertu? Tout est faux et vide dans un cœur que Dieu ne remplit point (c'est un roi lui-même qui parle ) : et connaître votre justice et votre vertu, ô mon Dieu , c'est la seule racine qui porte des fruits d'immortalité , et la source de la véritable gloire : Vani autem surit omnes homines in quitus non subest scientia Dei (1),

C'est donc en vain qu'on met îa véritable gloire dans l'honneur et la probité mondaine : on n'est grand que par le cœur, et le cœur vide de Dieu n'a plus que le faux et les bassesses de l'homme.

(1) Sap. c. i3, v. I.

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SECONDE PARTIE

Mais peut-être que les vertus civiles toutes seules sont trop obscures, et que la distinction et la supériorité de^ grands talens nous donnera plus de droit à la gloire.

Hélas! Sire , que sont les grands talens , que de grands vices, si , les ayant reçus de Dieu , nous ne les employons que pour nous-mêmes ? Que deviennentils entre nos mains? souvent l'instrument des malheurs publics, toujours la source de notre condamnation et de notre perte.

Qu'est-ce qu'un souverain né avec une valeur bouillante, et dont les éclairs brillent déjà de toutes parts dès ses plus jeunes ans, si la crainte de Dieu ne le conduit et ne le modère? un astre nouveauet malfaisant qui n'annonce quedes calamités à la terre. Plus il croîtra dans cette science funeste, plus les misères publiques croîtront avec lui : ses entreprises les plus téméraires n'offriront

DE LÀ PASSTON. 189 (qu'une faible digne à l'impétuosité de sa Bourse; il croira effacer par Pécla! de ses victoires t^ur témérité ou leur injustice; l'espérance du suce ès sera le seul titre qui justifiera l'équité de ses arme1?; tout ce qui lui paraîtra glorieux deviendra légitime; il regardera les momens d'un repos sage et majestueux comme une oisiveté honteuse et des momens qu'on dérobe à sa gloire; ses voisins deviendront ses ennemis dès qu'ils pourront devenir sa conquête; ses peuples eux-mêmes fourniront de leurs larmes et de leur sang la triste matière de ses triomphes; il épuisera et renversera ses propres états pour en conquérir de nouveaux; il armera contre lui les peuples et les nations; il troublera la paix de l'univers; il se rendra célèbre en faisant des millions de malheureux Quel fléau pour le genre humain! Et s'il y a un peuple sur la terre capab'e de lui donner des éloges, il n j a qu'à lui souhaiter un tel maître.

Repassez sur lous les grands talens

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qui rendent les hommes illustres; s'ils sont donnés aux impies, c'est toujours pour le malheur de leur nation et de leur siècle. Les vastes connaissances empoisonnées par l'orgueil ont enfanté ces chefs et ces docteurs célèbres de mensonge qui dans les âges ont levé l'étendard du schisme et de Terreur, et formé , dans le sein même du christianisme, les sectes qui le déchirent.

Ces beaux esprits si vantés, et qui par des talens heureux ont rapproché leur siècle du goût et de la politesse des anciens; dès que leur cœur s'est corrompu , ils n'ont laissé au monde que des ouvrages lascifs et pernicieux, ou le poison, préparé par des mains habiles , infecte tous les jours les mœurs publiques ^ et où les siècles qui nous suivront viendront encore puiser la licence et la corruption du nôtre.

Tournez-vous d'un autre côté. Comment ont paru sur ia terre ces génies supérieurs, mais ambitieux et inquiets, nés pour faire mouvoir les ressorts des

états et des empires, et ébranler l'univers entier? Les peuples et les rois sont devenus le jouet de leur ambition et de leurs intrigues : les dissensions civiles et les malheurs domestiques ont été les théâtres lugubres où ont brillé leurs grands talens.

Un seul homme obscur , avec ces avantages éminens de la nature, mais sans conscience et sans probité, a pu s'élever les siècles passés sur les débris de sa patrie ; changer la face entière d'une nation voisine et belliqueuse, si jalouse de ses lois et de sa liberté; se faire rendre des hommages que ses citoyens disputent même à leurs rois; ren* verser le trône , et donner à l'univers le spectacle d'un souverain dont la couronne ne put mettre la tête sacrée à couvert de l'arrêt inoui qui le condamna à la perdre.

Esprits vastes, mais inquiets et turbuiens , capables de tout soutenir hors le repos ; qui tournent sans cesse autour du pivot même qui les fixe et qui les

att-îrh^; et qui , semblables à Samsrvn , sans être animés de son esprit, aiment encore mîenx ébranler l'édifice et être écrasés sons ses ruines que de ne pas s'agiter et faire usage de leurs talenset de leur force. Malheur au siècle qui produit de ces homme* rares et merveilleux! Et chaque nation a eu là dessus ses leçons ef ses exemplesdomestiques.

Mais enhn, si ce n'est pas un malheur pour leur siècle, cVst du moins un malheur pour eux-mêmes. Semblables à un navire sans gouvernail que des vents favorables poussent à pleines voiles, plus notre course est rapide, plus le naufrage est inévitable. Rien n'est sidangerenxpour soi que les grands taîens dont la foi ne règle pas l'usage; les vaines louanges qu'attirent ces qualités brillantes corrompent le cœur; et plus on était né avec de grandes qualités , plus la corruption est profonde et désespérée. Dieu abandonne l'orgueil à lui-même : ces hommes si vantés expient souvent , dans la honte d'une

chute éclatante, l'injustice des applaudissemens publics; leurs vices déshonorent leurs talens. Ces vastes génies , nés pour soutenir l'état, ne sont plus, dit Job , que de fâibJes roseaux qui ne peuvent se soutenir eux-mêmes. On a vu plus d'une fois les pierres même les plus brillantes du sanctuaire s'avi'ir et se traîner indignement dans la boue; et les plus grands talens sont souvent livrés aux plus grandes faiblesses : Qui ducit sacerdotes inglorios , et op tintâtes supplantât (i).

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