‹ Petit carême de MassillonChapitre 24 sur 45 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Les succès éclatans et les grands évèliemens qui les suivent , ne méritent pas plus de louanges dans les ennemis de Dieu, et ne leur donnent pas plus de droit à la gloire que leurs talens.

Je sais que le monde y attache de la gloire, et que d'ordinaire chez lui ce ne sont pas les vertus, mais les succès, qui font les grands hommes. Les pro*

(!) Job, > C, I2; V, 19.

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vinces conquises , les batailles gagnées, les négociations difficiles terminées, le trône chancelant affermi , voilà ce que publient les titres et les inscriptions, et à quoi le monde consacre des éloges et des monumens publics pour en immortaliser la mémoire.

Je ne veux pas qu'on abatte ces marques de la reconnaissance publique :

tout ce qui est utile aux hommes est digne en un sens de la reconnaissance des hommes. Comme l'émulation donne les sujets illustres aux empires, il faut que les récompenses excitent l'émulation, et que les succès voient toujours marcher après eux les récompenses.

Le gouvernement politique ne sonde pas les cœurs ; il ne pèse que les actions : il est même en ce genre des erreurs nécessaires à l'ordre public. Tout ce qui l'embellit doit être glorieux , et les mœurs ou les motifs qui ne déshonorent que la personne , ne doivent pas tenir des succès qui ont honoré la patrie. Mais, s'il est permis au monde d'exat-

DE LA PÀSSION. ig$ 1er la gloire de ses héros, il n'est pas défendu à la vérité de ne pas parler comme le monde : hélas! il en est si peu qu'il ne dégrade lui-même ! Ceux que la distance des tems eî des lieux éloigna de ses regards, sont les seuls à couvert de ses traits; ceux qui vivent sous ses yeux n'échappent guère à sa censure , et il cesse de les admirer dès qu'il a le loisir de les connaître : et en cela ne l'accusons point de malignité et d'injustice; il faut l'en croire, puisqu'il parle contre lui-même.

Et, en effet, je ne vous dis pas : Percez jusque dans les motifs des actions les plus éclatantes et des plus grands évènemens. Tout en est brillant au-dehors, vous voyez le héros : entrez plus avant, cherchez l'homme lui-même; c'est là que vous ne trouverez plus, dit le sage , que de la cendre et de la boue : Cinis est enim cor ejus, et terra supervacua spes illius (1).

L'ambition, la jalousie, la témérité^

(1) Sap. c, i5 , v. 10.

le hasard, la crainte souvent et le désespoir ont donné les plus grands spectacles et les évèneraens les plus brillans à la terre. David ne devait peut-être les victoires et la fidélité de Joab qu'à sa jalousie contre Abner. Ce sont souvent les plus vils ressorts qui nous font marcher vers la gloire; et presque toujours les voies qui nous y ont conduits nous en dégradent elles-mêmes.

Aussi, écoutez ceux qui ont approché autrefois de ces hommes que la gloire des succès avait rendus célèbres; souvent ils ne leur trouvaient de grand que le nom; l'homme désavouait le héros; leur réputation rougissait de la bassesse de leurs mœurs et de leurs penchans ; la familiarité trahissait la gloire de leurs succès ; il fallait rappeler l'époque de leurs grandes actions, pour se persuader que c'était eux qui les avaient faites. Ainsi ces décorations si magnifiques qui nous éblouissent et qui embellissent nos histoires, cachent souvent les personnages les plus vils et les plus vulgaires.

DE LA. PASSION. igj Non , Sire , il n'y a de grand dans les hommes que ce qui vient de Dieu. La droiture du cœur, la vérité , l'innocence et la règle des mœurs, l'empire sur les passions, voilà la véritable grandeur, et la seule gloire réelle que personne ne peut nous disputer; tout ce que les hommes ne trouvent que dans euxmêmes, est sali, pour ainsi dire, par la même boue dont ils sont formés. Le sage tout seul, dit un grand roi, est eu possession de la véritable gloire; cei!e du pécheur n'est qu'un opprobre et une ignominie : Gloriam sapientes possidebunt , stultorum exaltatio igaorninia (i).

La religion, la piété envers Dieu P la fidélité à tous les devoirs qu'il nous impose à l'égard des autres et de nousmêmes; une conscience pure et à l'épreuve de tout; un cœur qui marche droit dans la justice et dans la vérité, supérieur à tous les obstacles qui pourraient l'arrêter , insensible à tous les at-

(i) Proy., $• 3 ; y. 35/

traits rassemblés autour de lui pour le corrompre, élevé au-dessus de tout ce qui se passe, et soumis à Dieu seul; voilà la véritable gloire, et la base de tout ce qui fait les grands hommes. Si vous frappez ce fondement, tout l'édifice s'écroule, toutes les vertus tombent ; et il ne reste plus rien, parce qu'il ne reste que nous-mêmes.

Sire , votre règne serait plein de merveilles , vous porteriez la gloire de votre nom jusqu'aux extrémités de la terre, vos jours ne seraient marqués que par vos triomphes , vous ajouteriez de nouvelles couronnes à celles des rois vos ancêtres; l'univers entier retentirait de vos louanges; si Dieu n'était point avec vous, si l'orgueil, plutôt que la justice et la piété, était l'âme de vos entreprises , vous ne seriez point un grand roi , vos prospérités seraient des crimes , vos triomphes, des malheurs publics : vous seriez l'effroi et la terreur de vos voisins, mais vous ne seriez pas le père de votre peuple; vos passions seraient vos

DE LA PASSION. 199 seules vertus; et , malgré les éloges que l'adulation , la compagne immortelle des rois, vous aurait donnés, aux yeux de Dieu, et peut-être même de la postérité , elles ne paraîtraient plus que de véritables vices.

Ce n'est donc pas cette gloire hu* mairie, grand Dieu, que nous vous demandons pour cet enfant auguste; elle paraît déjà peinte sur la majesté de son front, eiie coule même dans ses veines avec le sang des rois ses ancêtres ; et vous l'avez fait naître grand aux jeux des hommes, dès que vous l'avez fait naître du sang des héros : c'est la gloire qui vient de vous, Rehaussez les dons de la nature, dont vous l'avez ennobli , par l'éclat immortel de la piété : ajoutez à toutes les qualités aimables qui le rendent déjà les délices de son peuple, toutes celles qui peu vent le rendre agréable à vos yeux : laissez à sa naissance et à la valeur de la nation le soin de cette gloire qui vient du monde; nous ne vous demandons, grand Dieu, que de

200 >0UR LE DîM. DE LA PASSION.

veiller au soin de sa conservation et de son saint. L'histoire de ses ancêtres est un titre qui nous répond de l'éclat et des prospérités de son règne; mais vous seul pouvez répondre de l'innocence et de la sainteté de sa vie, La gloire du monde est comme l'héritage qu'il a reçu de ses pères selon la chair; mais vous, grand Dieu , qui êtes son père selon la foi, donnez -lui la sagesse, qui est la gloire et l'héritage de vos enfans.

Que son cœur soit toujours entre vos mains, et son cœur sera encore plus grand que ses succès et ses triomphes : qu'il vous craigne, grand Dieu ; ses ennemis le craindront , ses peuples l'aimeront , il deviendra à l'univers un spectacle digne de l'admiration de tous les siècles; et comme nous n'aurons plus rien à craindre pour sa gloire, nous n'aurons plus rien aussi à souhaiter pour notre bonheur. Ainsi soit-il !

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