PREMIERE PARTIE
Sire ,
La piété véritable est l'ordre de la société , laisse chacun à sa place , fait de Féîat où Dieu nous a placés Tunique voie de notre salut , ne met pas une perfection chimérique dans des œuvres que Dieu ne demande pas de nous, ne sort pas de l'ordre de ses devoirs pour s'en faire d'étrangers , et regarde comme des vices les vertus qui ne sont pas de notre état.
Tout ce qui trouble l'harmonie publique est un excès de l'homme , et non un zèle et une perfection de la vertu. La religion désavoue les œuvres les plus saintes qu'on substitue aux devoirs , et Ton n'est rien devant Dieu, quand on n'est pas ce que Pon doit être.
I! y a donc une piété, pour ainsi dire, propre à chaque état. L'homme public n'est point vertueux , s'il n'a que les vertus de l'homme privé : le prince s'égare €t se perd par la même voie qui aurait
DIS RAMEAUX, 2c5 sauvé le sujet; et le souverain en lui peut devenir très-criminel, tandis que l'homme est irréprochable.
Aussi le premier écueil de la piété des grands est de les retirer des soins publics et de les renfermer en eux-mêmes.
Comme l'indolence et l'amour du repos est le vice ordinaire des grands y il devient encore plus dangereux et plus incorrigible quand ils le couvrent du prétextedela vertu. La gloire peut réveiller quelquefois dans les grands l'assoupissement de la paresse; mais celui qui a pour principe une piété mal entendue est en garde contre la gloire même, et ne laisse plus de ressource. Un reste d'honneur et de respect pour le public et pour la place qu'on occupe rompt souvent les charmes d'une oisiveté honteuse, et rend aux peuples le souverain qui se doit à eux ; mais quand ce repos indigne est occupé par des exercices pieu^, il devient à ses yeux honorable : on peut rougir d'un vice, mais on se fajt honneur de ce qu'on croit une vertu.
Mais, Sire, un grand, un prince n'est pas né pour Lui seul; il se doit à ses sujets. Les peuples, en l'élevant , lui ont confié la puissance et l'autorité, et se sont réservé en échange ses soins , son terns , sa vigilance. Ce n'est pas une idole qu'ils ont voulu se faire pour l'adorer, c'est un surveillant qu'ils ont mis à leur tête pour les protéger et pour les défendre : ce n'est pas de ces divinités inutiles qui ont des yeux et ne voient point, une langue et ne parlent point, des mains et n'agissent point; ce sont de ces dieux qui les précèdent, comme parle l'écriture , pour les conduire et les défendre. Ce sont les peuples qui, par l'ordre de Dieu, les ont faits tout ce qu'ils sont; c'est à eux à n'elre ce qu'ils sont que pour les peuples. Oui, Sire, c'est le choix de la nation qui mit d'abord le sceptre entre les'mains de vos ancêtres; c'est elle qui les éleva sur le bouclier militaire , et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite l'héritage de leurs succès-
seurs ; mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets. Leur naissance seule les mit ensuite en possession du trône; mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d'abord ce droit et cette prérogative à leur nais* sance. En un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois n'en doivent faire usage que pour nous. Les flatteurs, Sire , vous rediront sans cesse que vous êtes le maître, et que vous n'êtes comptable à personne de vos actions. Il est vrai que personne n'est en droit de vous en demander compte; mais vous le devez à vousmême, et, si je l'ose dire, vous le devez à la France qui vous attend, et à toute l'Europe qui vous regarde : vous êtes le maître de vos sujets; mais vous n'en aurez que le titre, si vous n'en avez pas les vertus : tout vous est permis; mais cette licence est recueil de l'autorité, loin d'en être le privilège : vous pouvez négliger les soins de la royauté ; mais, comme ces rois fainéans
si déshonorés dans nos histoires, vous n'aurez plus qu'un vain nom de roi , dès que vous n'en remplirez pas les fonctions augustes.
Quel serait donc ce fantôme de piété qui ferait une vertu aux grands et au souverain de craindre et d'éviter la dissipation des soins publics; de ne vaquer qu'à des pratiques religieuses , comme des hommes privés et qui n'ont à répondre que d'eux-mêmes; de se renfermer au milieu d'un petit nombre de confidens de leurs pieuses illusions, et de fuir presque la vue du reste de la terre? Sire, un prince établi pour gouverner les hommes doit connaître les hommes : le choix des sujets est la première source du bonheur public; et, pour les choisir, il faut les connaître. Nui n'est à sa place dans un état où le prince ne juge pas par lui-même ; le mérite est négligé, parce qu'il est, ou trop modeste pour s'empresser , ou trop noble pour devoir son élévation à des sollicitations et a des bassesses \ Tintri-
DES RAMEAUX. 2og gne supplanie les plus grands talens; des hommes souples et bornés s'élèvent aux premières places, et les meilleurs sujets demeurent inutiles. Souvent un David, seul capable de sauver l'état, n'emploie sa valeur dans l'oisiveté des champs que contre des animaux sauvages , tandis que des chefs timides, effrayés de la seule présence de Goliath ? sont à la tête des armées du Seigneur» Souvent un Mardochee , dont la fidélité est même écrite dans les monumens publics , qui , par sa vigilance, a découvert autrefois des complots funestes au souverain et à l'empire, seul en état, par sa probité et par son expérience, de donner de bons conseils et d'être appelé aux premières places , rampe à la porte dupalais, tandis qu'un orgueilleux Aman est à la tête de tout, et abuse de son autorité et de la confiance du maître.
Ainsi les fonctions essentielles aux grands ne sont pas la prière et la retraite. Elles doivent les préparer aux soins publics, et non les en détourner; ils doi-
vent se sanctifier en contribuant aiî sa* lut et à la félicité de leurs peuples; les grâces de leur état sont des grâces de travail , de soins , de vigilance. Quiconque leur promet, dit l'évangile, qu'ils trouveront Jésus-Christ dans le désert, ou dans le secret de leur palais, est un faux prophète : Eccè in deserlo , eccè in penetralibus , nolite credere (i). Ils y seront seuls et livrés à eux-mêmes : Dieu n'est point avec nous dans les situations qu'il ne demande pas de nous; et le calme où nous nous croyons le plus en sûreté, si la main du Seigneur ne nous y conduit et ne nous y soutient, devient lui-même le gouffre qui nous voit périr sans ressource : une piété oisive et retirée ne sanctifie pas le souve-* rain; elle l'avilit et le dégrade.
Eh quoi! Sire , tandis que celui que son rang et sa naissance établissent dépositaire de l'autorité publique , se renfermerait dans l'enceinte d'un petit nombre de devoirs pieux et secrets, les
(i) Math. , c, 24, v. 26,
soins publics seraient abandonnés , les affaires demeureraient, les subalternes abuseraient de leur autorité, les lois céderaient la place à l'injustice et à la violence, les peuples seraient comme des brebis sans pasteur, tout l'état dans la confusion et dans le désordre! et Dieu 7 auteur de l'ordre public, regarderait avec des jeux de complaisance une piété oisive qui le renverse ! et les peuples, exposés à la merci des flots, n'auraient pas droit de dire à ce pilote endormi et infidèle, avec plus de raison que les disciples sur la mer ne le disaient à Jésus-Christ : Seigneur, il vous est donc indifférent que nous périssions, et notre perteou notre salut n'est plus une affaire qui vous intéresse? Magister , non ad te pertinet quia perimus (i).p La religion autoriserait donc des abus que la raison elle-même condamne!
Mais la religion elle-même n'est-elle pas nécessairement liée à l'ordre public? Elle tombe ou s'affaiblit avec lui. Les
(0 Marc, c. 4, v. 38.
âl2 POUR LE DIMANCHE mœurs souffrent toujours de la faiblesse des lois; la confusion du gouvernement est aussi funeste à la piété des peuples qu'au bonheur des empires; le bon ordre de la société est la première base des vertus chrétiennes; l'observance des lois, de l'état doit préparer les voies à celles de l'évangile. L'église ne doit compter sur rien dans un empire où le gouvernement n'a rien de fixe; aussi les états où la multitude gouverne, et ceux oït elle partage la puissance avec le souverain, sans cesse exposés à des révolutions, se départent aussi facilement des lois que du culte de leurs pères : les soulèvemens y sont aussi impunis que les erreurs; et c'est là où l'hérésie a toujours trouvé son premier asite; elle se fortifie au milieu de la confusion des lois et de la faiblesse de l'autorité; elle doit toujours sa naissance ou son progrès aux troubles et aux dissensions publiques. Les règnes les plus faibles et les plus agités ont toujours été parmi nous f comme par-tout ailleurs, les règnes fu-
DES BAMExiUX. 2l3 nestes de son accroissement et de sa puissance; et dès que l'harmonie civile se dément, toute la religion elle-même chancèle.
Aussi les plus saints rois de Juda, Sire , mêlaient les devoirs de la piété avec ceux de la royauté. Le pieux Josaphat, au sortir du temple où il venait tous les jours offrir ses vœux et ses sacrifices au Dieu de ses pères , envoyait, dit l'Ecriture, dans toutes les villes de Juda^ des hommes habiles et des prêtres éclairés, pour rétablir l'autorité des lois et la pureté du culte, que les malheurs des règnes précédens avaient fort altérées.
David lui-même, malgré ces pieux cantiques qui faisaient son occupation et ses plus chères délices, et qui instruiront jusqu'à la fin les peuples et les rois, paraissait sans cesse à la tête de ses armées et des affaires publiques; ses yeux étaient ouverts sur tous les besoins de l'état ; et , ne pouvant suffire seul à tout, il allait chercher jusqu'aux extrémités
214 POUR LE DIMANCHE de la Judée des hommes fidèles pour les faire asseoir à ses côtés, et partager avec eux les soins qui environnent le trône : Oculi mei ad fidèles terrœ , ut se de an t me eu m (i).
Les plus pieux rois vos prédécesseurs ont toujours été les plus appliqués à leurs peu p'es. Celui sur-tout que l'église honore d'un culte public, descendait même dans le détail des difféfens de ses sujets; et comme il en était le père , il ne dédaignait pas d'en êlre l'arbitre. Jaloux des droits de sa couronne, il voulait la transmettre à ses successeurs avec !e même éclat et les mêmes prérogatives qu'il l'avait reçue de ses pères. Ii crevait que l'innocence de la vie seule ne suffit pas au souverain , qu'il doit vivre en roi pour vivre en saint, et qu'il ne saurait être l'homme de Dieu s'il n'est pas l'homme de ses peuples.
II est vrai, Sire , que la piété dans les grands va quelquefois dans un autre excès. Elle les jette dans une multitude
(i) Ps. IOOj y. 6.
DES RAMEAUX. 2ï5 de soins et de détails inutiles ; ils se croient obligés de tout voir de leurs jeux et de tout toucher de leurs mains : les plus grandes a flaires les trouvent souvent insensibles, tandis que les plus petits objets réveillent leur attention et leur zèle; ils ont les sollicitudes de l'homme privé, ils n'ont pas celles de l'homme public ; ils peuvent avoir la piété du sujet, ils n'ont pas celle du prince. Ce n'est pas à eux cependant à abandonner le gouvernail pour vaquer à des fonctions obscures qui n'intéressent pas la sûreté publique : leurs mains sont premièrement destinées à manier ces ressorts principaux des états, qui font mouvoir toute la machine; et tout doit être grand dans la piété des grands^
SECONDE PARTIE- MATS si l'inaction en est le premier écueil, l'incertitude et l'indécision, que traîne d'ordinaire après soi une conscience timide et scrupuleuse, ne pa^ raissent pas moins g craindre.
Èî6 POUR LE DTM\NCHE
Ce n'est pas que je prétende autoriser ici cette sagesse profane qui fait toujours marcher les intérêts de l'état avant ceux de l'évangile , ni cette erreur commune qui îie croit pas l'exactitude des règles de l'évangile compatible avec les maximes du gouvernement et les intérêts de l'état.
Dieu, qui est auteur des empires, ne Te^t-i! pas des lois qui les gouvernent? A-t il établi des puissances qui ne puissent se soutenir que par le crime ? Et les rois seraient-ils son ouvrage s'ils ne pouvaient régner sans que la fraude et l'injustice fussent les compagnes inséparables de leur règne? N'est-ce pas la justice et le jugement qui soutiennent les trônes? La loi de Dieu ne doit elle pas être écrite sur le front du souverain , comme la première loi de l'empire? et, s'il fallait toujours la violer pour maintenir la tranquillité des sociétés humaines, ou la loi de Dieu serait fausse, ou les sociétés humaines ne seraient pas l'ouvrage de Dieu.
Quelle erreur , mes frères , de se persuader que ceux qui sont en place ne doivent pas regarder de si près à la rigidité des règles saintes; que les empires et les monarchies ne se mènent point par des maximes de religion ; que la loi de Dieu est la règle du particulier, mais que les états ont une règle supérieure à la loi de Dieu même; que tout tomberait dans la langueur et dans l'inaction, si les maximes du christianisme conduisaient les affaires publiques; et qu'il n'est pas possible d'être en même tems et l'homme de l'état et l'homme de Dieu !
Quoi! mes frères, la justice, la vérité, la bonne foi seraient funestes au gouvernement des états et des empires! La religion , qui fait tout le bonheur et toute la sûreté des peuples et des rois, en deviendrait eî!e-même i'écueil! Un bras de chair soutiendrait plus sûrement les royaumes que la main de Dieu , qui les a élevés! Les peuples ne pourraient devoir l'abondance et la tranquillité
220 POUR LE DIMÀNCÏÎE
incertaine de l'homme trompeur : une sainte fierté sied Lien à la vérité'.
Aussi, c'est se faire une fausse idée de la piété de se ia figurer toujours timide , faible , indécise , scrupuleuse , bornée, se faisant un crime de ses devoirs et une vertu de ses faiblesses ; obligée d'agir, et n'osant entreprendre ; toujours suspendue entre les intérêts publics et ses pieuses frayeurs, et ne faisant usage de la religion que pour mettre le trouble et la confusion où elle aurait dû mettre Tordre et la règle. Ce sont là les défauts que les hommes mêlent souvent à la piété ; mais ce ne sont pas ceux de la piété même. C'est le caractère d'un esprit faible et borné, mais ce n'est pas une suite de l'élévation et de la sagesse de la religion. En un mot, c'est l'excès de la vertu; mais la vertu finit toujours où l'excès commence.
Non, Sire, la piété véritable élève l'esprit, ennoblît le cœur, affermir le courage. On est né pour de grandes choses quand on a la force de se vain-*
ère soi-même. L'homme de bien est capable de tout dès qu'il a pu se mettre par la foi au-dessus de tout. C'est îe hasard qui fait les héros; c'est une valeur de tous les jours qui fait le juste. Les passions peuvent nous placer bien haut, mais il n j a que la vertu qui nous élève au-dessus de nous-mêmes.
Quel règne, Sip.e, plus glorieux en Israël que celui de Salomon , tandis qu'il demeura fidèle à la loi de ses pères? Quelgouvernement plus sage et plus absolu ? Tous les raffinemens delà poiitiqueontils jamais poussé si loin Pari de régner et de conduire les peuples? Quelle gloire et quelle magnificence environnait son troue! La piété en avilissait-elle la majesté? Quel prince vit jamais ses sujets plus soumis, ses voisins s'estimer plus heureux de son alliance, et des souverains à la tête des empires plus vastes etplus puissans que Je sien avoir pour sa personne des égards et des déférences qu'ils ne devaient pas à sa couronne ? Les sages des autres nations ne se re-
gardaient-ils pas comme des Insensés devant lui? Ne venait-on pas des contrées les pins éloignées admirer Tordre et l'harmonie qui lui faisait gouverner tous ses sujets comme un seul homme ?
N'est-ce pas dans les préceptes divins qu'il nous a laissés que les princes apprennent encore tous les jours à régner? et la piété serait-elle i'éctteil du gouvernement, puisque c'est elle seule qui lui valut la sagesse ?
Heureux s'il ne fût pas sorti de ses premières voies, et si les égaremens de sa vieillesse n'eussent pas flétri la gloire de son règne, et altéré le bonheur de ses sujets! Ils ne commencèrent à éprouver des charges excessives et ne cessèrent d'être heureux que lorsqu'il cessa lui même d'être fidèle à Dieu, et que, corrompu par les femmes étrangères, il ne mit plus de bornes à ses profusions et à l'oppression de ses peuples, et prépara à son fils le soulèvement qui sépara dix tribus du royaume de David ; et leur donna un nouveau maître.
DES RAMEAUX. 223 Hélas ! les hommes ; pour excuser leurs vices , cherchent à décrier la vertu : comme elle est incommode aux passions ; ils voudraient se persuader qu'elle est funeste à la conduiterdes états et des empires, et lui opposer l'intérêt public , pour se cacher à soi-même l'intérêt personnel ? qui seul en nous s'oppose à elle* La crainte du Seigneur est la seule source de la véritable sagesse , et ce qui met Tordre dans l'homme peut seul la mettre dans les états.