‹ Petit carême de MassillonChapitre 30 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire ,

La vérité , toujours odieuse aux grands, trouve encore aujourd'hui sur la terre les mêmes ennemis qui l'attachèrent autrefois avec Jésus-Christ sur ]a croix; la jalousie la persécute, un lâche intérêt la sacrifie, l'indifférence la méprise et la tourne même en risée.

Mais de toutes les passions que les*1!

hommes opposent à la vérité, la jalousie est la plus dangereuse , parce qu'elle est la plus incurable; c'est un vice qui mène à tout , parce qu'on se le déguise

POUR LE VENDREDI SAINT. 289 toujours à soi-même ; c'est l'ennemi éternel du mérite et de la vertu ; tout ce que les hommes admirent l'enflamme et l'irrite; il ne pardonne qu'au vice et à l'obscurité ; et il faut être indigne des regards publics pour mériter ses égards et son indulgence.

Si les prodiges de Jésus-Christ avaient moins éclaté dans la Judée, les princes des prêtres 5 moins éblouis de sa gloire, ne lui eussent pas disputé son innocence, et leur zèle jaloux ne l'aurait pas trouvé digne de mort , s'il ne l'eût été des louanges et des acclamations publiques : Quid Jacimus, quia hic horno multa signa facit (1)?

Telle est l'impression de haine et de jalousie que la grande renommée de I Jésus-Christ fait sur le cœur des pontifes et des prêtres , des dépositaires de la loi et de la religion. Mais, hélas! faut-il que le sanctuaire lui-même de- , vienne presque toujours i'asiie d'une : passion si méprisable; que les dans ecla-

\ (1) Joan. 3 c. 11 j y, 47.

tans de l'esprit de paix et de charité mettent l'amertume et la division parmi ses ministres ; que la moisson , si abondante et qui manque d'ouvriers, excite des sentimens de jalousie parmi le petit nombre de ceux qui travaillent; que les anges destinés au ministère ne puissent arracher les scandales du royaume de Jésus-Christ, sans y en mettre souvent un nouveau ; que dès la naissance de l'évangile cette triste zizanie se soit glissée parmi ses plus saints ouvriers, et que l'église souvent soit presque aussi affligée par le faux zèle qui la défend que par l'erreur même qui l'attaque!

Pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, la gloire n'en est-elle pas commune à tous ceux qui l'aiment? ne partageonsnous pas ses triomphes, dès que nous ne combattons que pour lui? et tous les succès qui agrandissent son royaume ne deviennent-ils pas les nôtres? C'est lui seul qui donne l'accroissement , et nos faibles travaux ne sont plus comptés pour rien dès que nous les comptoirs nous-mêmes pour quelque chose.

ï»OUR LE VENDREDI SAINT. 241 Tous les traits les plus odieux semblent se réunir dans un cœur où domine la passion injuste de l'envie. Cependant c'est le vice et comme la contagion universelle de* cours, et souvent la première source de la décadence des empires : il n'est point de bassesse que cette passion, ou ne consacre ou ne justifia ; elle éteint même les sentimens les plus nobles de l'éducation et de la naissance; et nés que ce poison a gagné le cœur, on trouve des âmes de boue où la nature avait d'abord placédesâmes grandes et bien nées.

La mauvaise foi n'est plus comptée pour rien : ces grands pi êîres cherchent eux mêmes de faux témoignages contre Jé-us-Christ; eux qui devaient proscrire ces hommes infâmes qui font un trafic honteux de la vérité et de l'innocence des autres hommes, ils se les associent, et favorisent le crime qui favorise leur passion.

C'est ainsi que ce vice ne rougit point de se faire des appuis honteux et méprisables. Les hommes les plus décriés

et les plus perdus, on les adopte dés qu'ils veulent bien adopter et servir Pâme* fume secrète qui nous dévore; ils nous deviennent chers dès qu'ils peuvent devenir les vils instrumens de notre pas* sion; et ce qui devait tes rendre enc ore plus hideux à nos veux, efface en un instant toutes leurs tache-. Le monde ne manque jamais de ces hommes vendus à l'iniquité , dont l'unique emploi est de noircir auprès des grands ceux qui ont le malheur de leur déplaire ou qui plaisent trop pour être de leur goût ; et ces hommes corrompus, et qu'on devrait bannir de la société, ne manquent jamais de trouver des grands qui les écoutent et qui les protègent. On érige en mérite le zè!e qu'ils étaient pour nos intérêts, et on leur fait une vertu d'un ministère infâme dont on rougit tout bas soi - même. Doëg l'Iduroéen devient cher à Saiil dès qu'il devient le ministre de sa jalousie et de sa haine contre David.

Mais de quoi n'est pas capable un

POUR LE VENDREDI' SAINT

cœur que la jalousienoircitet envenime!

Non seulement on applaudit à l'imposture , mais on ne craint pas de s'en rendre coupable soi-même. Ces pontifes, témoins des prodiges et de ia sainteté de Jésus Christ, ne pouvant ignorer qu'il est fils de David, et descendu des rois de Juda, ayant ouï de sa propre bouche qu'il fallait rendre à Dieu ce qui est à Dieu , et à César ce qui est à César 9 le font pourtant passer pour un séditieux , un ennemi de César, et qui veut en usurper la souveraine puissance; un impie qni veut renverser la loi et le temple de ses pères; enfin pour un homme de néant, né dans la boue et la plus vile populace.

Cette passion amère est comme une frénésie qui change tous les objets à nos yeux ; rien ne nous paraît plus sous sa forme naturelle. David a beau remporter des victoires sur les Philistins et assure? la couronne à son maître, aux yeux de Saul ce n'est plus qu'un ambitieux qui veut monter lui-même sur le trône. En

vain Jeréraie justifie la vérité de ses prédictions par les événement et par la sainteté de sa vie; les prêtres, jaloux de sa réputation , publient que eV^t un imposteur et un traître qui annonce les malheurs et la ruine entière de Jérusalem, plus pour découragpr ses citoyens et favoriser l'ennemi , que pour prévenir la destruction entière de sa patrie.

Tout s'empoisonne entre les mains de cette funeste passion; la piété !a plus avérée n'est plus qu'une hypocrisie mieux conduite; la valeur la plus éclatante, une pure ostentation , ou un bonheur qui tient lieu d<° mérite; la réputation la mieux établie , une erreur publique où il en^re plus de prévention que de vérité; les talens les plus utiles à l'état, une ambition démesurée qui ne cache qu'un grand fond de médiocrité et d'insuffisance; le zèle pour la patrie, un art de se faire valoir et de se rendre nécessaire; les succès, même les plus glorieux, un assemblage de circonstances heureuses qu'on doit à la

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bizarrerie du hasard plus qu'à la sagesse des mesures; la naissance la plus illustre, un grand nom sur lequel on est enté, et qu'on ne tient pas de ses ancêtres.

Enfin la langue du jaloux flétrit tout ce qu'elle touche, et ce langage si honteux est pourtant ce langage commua des cours : c'est lui qui lie les sociétés et les commerces; chacun se cache la plaie secrète de son cœur , et chacun se la communique; on a honte du nom du vice , et Ton se fait honneur du vice même.

Enfin , il emprunte même les apparences du zèle et de l'amour du bien public; les intérêts de la nation et la conservation du temple et de la loi paraissent consacrer la jalousie des pontifes contre Jésus-Christ.

Le zèle du bien public devient tous les jours comme la décoration et l'apologie de ce vice. Il semble qu'on ne craint que pour l'état , et on n'envie que les places de ceux qui gouvernent : on Blâme les choix du maître comme tom-

bant sur des sujets incapables ; mais ce n'est pas l'intérêt public qui nous pique, c'est la jaïôtîsie et le chagrin de n'avoir pas été nous-mêmes choisis : les places où nous aspirons ne sont jamais, selon nous, données au mérite; la faveur du maître et le bien de l'état ne nous paraissent jamais aller ensemble; on se donne pour amateur de la patrie, et on n'en aime que les honneurs et les prééminences. Aman trouve la puissance et la religion des Juifs dangereuses à l'empire ; mais ce n'est pas l'état qu'il a dessein de sauver, c'est Mardochée qu'il veut perdre. Les courtisans de Darius accusent Daniel d'avoir violé la loi des Perses; mais ce n'est pas de la majesté de lâ loi dont ils sont jaloux, c'est la gloire et la faveur de Daniel qu'ils haïssent.

Tout est plein dans les cours de ces zèles de jalousie : on étale le titre de bon citoyen , et on cache dessous celui de jaloux ; on a sans cesse l'état dans la bouche et la jalousie dans le cœur; on paraît contristé quand les événement

POUR LE VENDE EDI SAINT. 247 sont malheureux et ne répondent pas aux vues et aux mesures de ceux qui sont en place, et Ion s'applaudit plus du blâme qui en retombe sur eux , qu'on n'est touché des maux qui en peuvent revenir à la pairie.

Et voilà un des plus tristes effets de cette passion infortunée. Ces pontifes demandent que le sang du juste soit sur eux et sur leurs en fans : la désolation du temple et de la cité sainte, la cessation sacrifice ; U ^p^on de Juda , la perte de tout ne leur paraît rien , pourvu que l'innocent périsse,

Et combien de fois a-t-on vu des hommes publics sacrifier l'état à leurs jalousies particulières , faire échouer des entreprises glorieuses à la patrie, de peur que la gloire n'en rejaillît sur leurs rivaux; ménager des évèuemens capables de renverser l'empire, pour ensevelir leurs concurrens sous ses ruines \ et risquer de tout perdre pour faire périr un seul homme! Les histoires des cours et des empires sont remplies de

248 SERMON ces traits honteux , et chaque siècle presque en a vu de tristes exemples.

Mais le véritable zèle du bien public ne cherche qu'à se rendre utile; et à l'homme vertueux et qui aime l'état , les services tiennent lieu de récompense.

Première passion dans les pontifes, qui livre aujourd'hui Jésus Christ, la jalousie : mais, en second lieu, c'est un lâche intérêt dans Pilate qui le condamne.

SECONDE PARTIE

Oui , mes frères , la passion , le dieu des grands, c'est la fortune. Ils veulent plaire à César, et c'est le seul devoir qui les occupe ; tout ce qui favorise leur élévation s'accorde toujours avec leur conscience ; la probité, qui nuirait à leur fortune, et qui leur ferait perdre la faveur du maître , n'est plus pour eux que la vertu des sots. Mais dès là qu'on craint plus la disgrâce de César que le reproche de sa conscience , si l'on n'a pas encore sacrifié l'honneur et la probité ;

POUR LE VENDREDI SAINT. 249 ce n'est pas le cœur et la volonté, c'est l'occasion quia manqué aux plus grands crimes.

En effet , îl paraît d'abord dans le caractère de Piiate des restes de droiture et de probité; sa conscience s'élève en faveur de l'innocent ; il semble luimême plaider sa cause; il n'ose le délivrer, et il souhaite pourtant qu'on le délivre : premier degré de l'ambition f la lâcheté. On aime le devoir et l'équité lorsqu'il est utile ou glorieux de se déclarer pour elle, qu'on peut compter sur les suffrages publics , que notre fermeté va nous donner en spectacle au monde, et que nous devenons plus grands aux yeux des hommes par la défense héroïque de la vérité, que nous ne l'aurions été par la dissimulation et la souplesse; nous cherchons la gloire et les applaudissemens dans le devoir, et presque toujours c'est la vanité qui donne des défenseurs à la vérité,

A la lâcheté succède la crainte. On menace Pilate de l'indignation de César :

si hune dimittis, non es amicus Cœsaris (i). A cette raison tous les droits les plus sacre's s'évanouissent , et ne sont plus comptés pour rien. On n'est pas digne de soutenir la justice et la vérité quand on peut aimer quelque chose plus qu'elle : une démarche opposée à l'honneur et à la conscience est bien plus à craindre, pour une âme noble, que la colère de César. Mais d'ailleurs, Sire , c'est servir la gloire du prince que de ne pas servira ses passions; il est beau d'oser s'exposer à son indignation plutôt que de manquer à la fidélité qu'on lui a jurée; et si les princes comme vous peuvent compter sur un ami fidèle, il faut qu'ils le cherchent parmi ceux qui les 4>nt assez aimés pour avoir eu le courage d'oser quelquefois leur déplaire :

plus ceux qui leur applaudissent sans «esse sont nombreux, plus l'homme vertueux qui ne se joint point aux adulations publiques doit leur être respectable. Mais cet héroïsme de fidélité est

(i) Joan. , c. 19, y. ia,

POUR LE VENDREDI SAINT. 2.5 i rare dans les cours : à peine se trouvat-il un Daniel dans l'empire parmi tous les satrapes, qui ne connaissaient point d'autre loi que la volonté du prince.

Telle est la destinée des souverains : la même puissance qui multiplie autour d'eux les adulateurs, y rend aussi les amis plus rares.

Aussi la crainte de déplaire à César conduit Pilate au dernier degré de la lâcheté qui abandonne et livre Jésus- Christ. Les cris de ce peuple furieux ne peuvent être calmés que par le sang du juste : s'exposer à leur violence, ce serait allumer le feu de la sédition ; il vaut encore mieux que l'innocent périsse que si toute la nation allait se révolter contre César, et il faut acheter le bien public par un crime.

Et voi'à toujours le grand prétexte de l'abus que ceux qui sont en place font de l'autorité : it nVst point d'injustice que le bien public ne justifie; il semble que le bonheur et la sûreté publique ne puissent subsister que par des crimes;

que l'ordre et la tranquillité des empires ne soient jamais dus qu'à l'injustice et à l'iniquité, et qu'il faille renoncer à la vertu pour se dévouer à la patrie.

Non, Sire, je l'ai déjà dit ailleurs, et on ne saurait trop le redire , la loi de Dieu est toute la force et toute la sûreté des lois humaines; tout ce qui attire la colère du ciel sur les états ne saurait faire le bonheur des peuples ; Tordre et l'utilité publique ne peuvent être le fruit du crime : on sert mal la patrie quand on sert aux dépens des règles saintes; c'est sapper les fondemens de l'édifice pour l'embellir et l'élever plus haut; c'est, en affaiblissant ses principaux appuis, y ajouter de vains ornernens qui hâîent sa ruine. Les empires ne peuvent se soutenir que par l'équité des mêmes lois qui les ont formés ; et l'injustice a bien pu détrôner des souverains , mais elle n'a jamais affermi les trônes : les ministres qui ont outré la puissance des rois l'ont toujours affaiblie; ils n'ont élevé leurs maîtres que

?OUR LE VENDREDI SAINT. 253 sur la ruine de leurs états; et leur zèle n'a été utile aux Césars qu'autant qu'il a respecté les lois de l'empire.

C'est donc la jalousie dans les princes des prêtres qui persécute aujourd'hui Jésus-Christ, un vil intérêt dans Pilate qui le livre, et enfin une indifférence criminelle dans Hérode qui en fait ua sujet de mépris et de risée.

Hélas ! quelle autre destinée pouvait se promettre la doctrine de l'évangile en se montrant à une cour superbe et voluptueuse ? La doctrine sainte n'offre rien qui ne combatte l'orgueil et la volupté, et il n'y a de grand pour ceux qui habitent les palais des rois, que le plaisir et là gloire. Si vous n'y paraissez pas sous ces étendards^ ou Ton vous prend pour un censeur et un ennemi , ou ils vous méprisent comme un homme d'une autre espèce , et un nouveau venu qui vient porter au milieu d'eux un langage inoui et des manières étrangères.

Nous-mêmes, dans ces chaires chrétiennes qui seules leur parlent encore

2Ô4 SERMON le langage de la vérité, nous mêmes nous venons souvent ici affaiblir ce langage divin, respecter ce que nous devrions combattre , adoucir par des idées humaines la sévérité des règles saintes, autoriser presque leurs préjugés avant d'oser combattre leurs passions, et, sous prétexte de ne pas les révolter contre la vérité, la leur rendre presque méconnaissable.

Héiode, instruit des merveilles qu'on publiait de Jésus-Christ, s'attend à lui voir opérer des prodiges, et, dans cette attente, il le voit arriver à sa cour avec joie; ce n'est pas la vérité qui l'intéresse, c'est une vaine curiosité qu'il veut satisfaire, et faire servir Jésus-Christ de spectacle à son loisir et à son oisiveté. Car c'est de tout tems que la plupart des princes et des grands ont fait de la religion un spectacle : les mystères les plus augustes et les plus terribles , égayés par tous les attraits d'une harmonie recherchée, deviennent pour eux connue des réjouissances profanes qui

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les amusent ; ils ne cherchent que le plaisir des sens, jusques dans les devoirs d'un culte qui n'est établi que pour les combattre; il faut que la religion, pour leur plaire, emprunte les joies et tout l'appareil du siècle, et qu'un spectacle digne des anges ait encore besoin de décoration pour être un spectacle digne d'eux.

Hérode fait à Jésus-Christ des questions vaines et frivoles, interrogabat eum multis sermonibus (i) ; de ces questions où l'orgueil et l'irréligion ont plus de part que l'amour de la vérité, qu'on propose plutôt pour se faire une gloire de ses doutes, que par un désir sincère de les éclaircir; de ces questions où l'on discourt des vérités éternelles du salut commede ces vérités douteuses et peu intéressantes que Dieu a livrées à l'oisiveté et à la dispute des hommes , où Ton traite ce qui doit décider du bonheur ou du malheur éternel, comme un problème indifférent dont les deux

(i) LUC; C. 2$> V. 9.

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