‹ Petit carême de MassillonChapitre 39 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Un jugement très-sévère est réservé à ceux qui sont élevés, dit l'esprit de Dieu : on fera miséricorde aux pauvres et aux petits ; mais le Seigneur déploiera toute la puissance de son bras pour châtier les grands et les puissans : Exiguo conceditur misericordia ; po tentes autan patenter tormenta patientur (i).

Ce n'est pas, mes frères, que le Seigneur rejette les grands et les puissans , comme dit récriture, puisqu'il est puissant lui-même 5 ou que le rang et l'élévation soient auprès de lui des titres

(0 Sap., c. 6, v. 7.

ET LES VERTUS DES GRANDS. 3oi odieux qui éloignent ses grâces, et fassent presque tout seuls notre crime. Il ny a point en lui d'acception de personne; il est le Seigneur des cèdres du Liban ,comme del'hysopequi croîtdans les plus profondes vallées; il fait lever son soleil sur les plus hautes montagnes comme sur les lieux les plus bas et les plus obscurs ; il a formé les astres du ciel comme les vers qui rampent sur la terre; les grands sont même les images plus naturelles de sa grandeur et de sa gloire, les ministres de son autorité, les canaux de ses libéralités et de sa magnificence ; et je ne viens pas ici , mes frères, selon le langage ordinaire, prononcer des anathêmes contre les grandeurs humaines, et vous faire un crime de votre état , puisque votre état vient de Dieu, et qu'il ne s'agit pas tant d'en exagérer les périls que de vous montrer les moyens infinis de sa-

lut attachés à l'élévation où la providence vous a fait naître.

Mais je dis, mes frères, que les pé-

O02 SERMON SUR LES VICES chés des grands et des puissans ont deux caractères d'énormité qui les rendent infiniment pi us punissables devant Dieu que les péchés du commun des fidèles; premièrement, le scandale ; secondement, l'ingratitude.

Le scandale. Il n'est point de crime, mes frères , auquel l'évangile laisse inoins d'espérance de pardon qu'à celui d'être un sujet de chuie à nos frères : a Malheur à l'homme qui scandalise, « dit Jésus Christ; il lui serait plus a avantageux d'être précipité au fond a de la mer, que de devenir une occacc sion de perte et de scandale au plus « petit d'entre mes disciples (i). » Premièrement, parce que vous perdez une âme qui devait jouir éternellement de Dieu. Secondement , parce que vous faites périr votre frère pour lequel Jésus-Christ était mort. Troisièmement , parce que vous devenez le ministre des desseins du démon pour la perte des âmes. Quatrièmement ? parce que vous

(!) Math. ; c. 285 v. 6; 7.

ET LES VERTUS DES GRANDS. 3o3

êtes cet homme de péché , cet antechrist dont parle l'apôtre; car Jésus-Christ a sauvé l'homme , et vous le perdez ; Jésus-Christ a formé de véritables adorateurs à son père, et vous les lui ôtez ; Jésus-Christ nous a acquis par son sang, et vous lui ravissez sa conquête ; Jésus- Christ est le médecin des âmes, et vous en êtes le corrupteur; il est leur voie, et vous êtes leur piège ; il est le pasteur qui vient chercher tes brebis qui périssent, eî vous êtes le loup dévorant qui tuez et perdez les ouailles que son père lui avait données. Cinquièmement enfin, parce que tous les autres péchés meurent, pour ainsi dire, avec le péché; mais les fruits de ses scandales seront immortels, ils survivront à ses cendres, ils subsisteront après lui, et ses crimes ne descendront pas avec lui dans le tombeau cle ses pères.

Achan fut puni avec tant de rigueur pour avoir pris seulement une règle d'or parmi des dépouilles que le Seigneur s'était consacrées; mon Dieu ! quelle

304 SERMON SUR LES VICES sera donc la punition de celui qui ravit à Jésus-Christ une âme qui était sa dépouille précieuse , rachetée non avec de For et de l'argent, mais de tout le sang divin de l'agneau sans tache? Le veau d'or fut réduit en poussière pour avoir fait prévariquer Israël , grand Dieu! et tout l'éclat qui environne les grands et les puissans les mettrait-ii à couvert de votre colère, dès qu'ils ne sont élevés que pour être à votre peuple une occasion de chute et d'idolâtrie?

Le serpent d'airain lui-même, ce monument sacré des miséricordes du Seigneur sur Juda , fut brisé pour avoir été une occasion de scandaleaux tribus, mon Dieu! et le pécheur, déjà si odieux par ses propres crimes, sera-t-il épargné, lorsqu'il devient un piège et une pierre d'achoppement à ses frères?

Or, me.s frères, voilà le premier caractère qui accompagne toujours vos péchés, vous que le rang et la naissance élèvent sur le commun des fidèles : le scandale. Les âmes vulgaires et obscures

ET LES VERTUS DES GRANDS. 3o5 ne vivent que pour elles seules : confondues dans la foule et cachées aux jeux des hommes par la bassesse de leur destinée ? Dieu seul est le témoin secret de leurs voies et le spectateur invisible de leurs chutes; si elles tombent, ou si elles demeurent fermes, c'est pour le Seigneur tout seul qui les voit et qui les juge : le monde, qui ignore même leurs noms, n'est pas plus instruit de leurs exemples : leur vie n'a point de suite; ils peuvent faire des chutes , mais ils tombent tout seuls; et, s'ils ne se sauvent pas, leur perte du moins se borne à eux , et ne devient pas celle de leurs frères,

Mais les personnes nées dans l'élévation deviennent comme un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés : ce sont ces maisons bâties sur la montagne, qui nesauraientse cacher, et que leur situation toute seule découvre; ces flambeaux luisans qui traînent partout après eux l'éclat qui les trahit et qui les montre* C'est le malheur de

3o6 SERMON SUR LES VICES

la grandeur et des dignités ; vous ne vivez plus pour vous seuls ; à votre perte ou à votre salut est attachée la perte ou le salut de tous ceux qui vous environnent; vos mœurs forment les mœurs publiques, vos exemples sont les règles de la multitude*, vos actions ont le même éclat que vos titres ; il ne vous est plus permis de vous égarer à Finsu du public, et le scandale est toujours le triste privilège que votre rang ajoute à vos fautes.

Je dis le scandale, premièrement d'imitation. Les hommes imitent ton* jours le mal avec plaisir, mais sur-tout lorsque de grands exemples le leur proposent; ils trouvent alors une soite de vanité dans leurs égare mens, parce que c'est par-là qu'ils vous ressemblent : le peuple regarde comme un bon air de marcher sur vos traces ; la ville croit se faire honneur en prenant tout le mauvais de la cour; vos mœurs forment un poison qui gagne les peuples et les provinces, qui infecte tous les états, qui

ET LES VERTUS DES GRANDS. 3o7 change les mœurs publiques, qui donne à la licence un air de noblesse et de bon goût, et qui substitue à la simplicité de nos pères et à l'innocence des mœurs anciennes la nouveauté de vos plaisirs, de votre luxe, de vos profusions et de vos indécences profanes. Ainsi c'est de vous que passent jusque dans le peuple les modes immodestes , la vanité des parures, les artifices qui déshonorent un visage où la pudeur toute seule devrait être peinte , la fureur des jeux , la facilité des mœurs, la licence des entretiens, la liberté des passions, et toutQ la corruption de nos siècles.

Et d'où croyez-vous, mes frères, que vienne cette licence effrénée qui règne parmi les peuples? Ceux qui vivent loin de vous, dans les provinces les plus reculées , conservent encore du moins quelque reste de l'ancienne simplicité et de la première innocence ; ils vivent dans une heureuse ignorance de la plupart des abus dont votre exemple a fait des lois. Mais plus les pays se rappro-

3o8 SERMON SUR LES VICES chent de vous, plus les mœurs changent, plus l'innocence s'altère, pins les abus sont communs; et le plus grand crime des peuples , c'est la science de vos mœurs et de vos usages. Dès que les chefs des tribus furent entrés dans les tentes des filles de Madian, tout Juda prévariqua, et il s'en trouva peu qui se conservassent purs de l'iniquité commune. Grand Dieu ! que le compte des riches et des puissans sera un jour terrible, puisque, outre leurs passions infinies, ils se trouveront encore coupa* bles devant vous des désordres publics, de la dépravation des mœurs , de la corruption de leur siècle, et que les péchés des peuples deviendront leurs crimes propres!

Secondement, un scandale de complaisance. On cherche à vous plaire en vous imitant; vos inférieurs, vos créatures , vos esclaves , se font de la ressemblance de vos mœurs un voie pour arriver à votre bienveillance; ils copient vos vices, parce que vous les leurcorop-

ET LES VERTUS DES GRANDS. 3og tez comme des vertus; ils entrent dans vos goûts pour entrer dans votre confiance ; ils s'étudient à Penvi ou de vous suivre ou de vous surpasser, parce que vous n'aimez en eux que ce qui vous ressemble. Hélas ! mes frères , combien d'âmes faibles, nées avec des principes de vertu, et qui, loin de vous, n'auraient trouvé en elles que des dispositions fa vorables au salut, ont trouvé, dans l'obligation où leur fortune les mettait de vous imiter, le piège de leur innocence !

Troisièmement , un scandale d'impunité. Vous ne sauriez plus reprendre, dans ceux qui dépendent de vous, les abus et les excès que vous vous permettez vous-mêmes; vous êtes obligés de leur souffrir ce que vous ne voulez pas vous interdire; il faut fermer les yeux à des désordres que vous autorisez par vos mœurs, et, de peur de vous condamner vous-mêmes, faire grâce à ceux qui vous ressemblent. Une femme mondaine, et tout occupée de plaire, ré-

S 10 SERMON SUR LES VICES pand sur tout son domestique un air de licence et de mondanité; sa maison devient un écueil d'où l'innocence ne sort jamais entière ; chacun imite audedans les passions qu'elle fait éclater au-dehors; et il faut qu'elle dissimule ces dérèglemens, parce que ses mœurs ne laissent plus rien à faire à ses censures. Vous le savez, mes frères , et la dignité de la chaire chrétienne ne me . défend pas de le dire ici, quel désordre j dans ces maisons destinées et ouvertes à un jeu éternel, parmi ce peuple de domestiques que la vanité a multiplié à l'infini! Que vos plaisirs coûtent cher à ces infortunés , qui , loin de vos yeux , n'ayant plus de frein qui les retienne, et cherchant à occuper une oisiveté où vos amusemens les laissent , sentent autoriser par vos exemples les inclinations déréglées qui leur viennent de la bassesse de leur éducation et d'un sang vil et méprisable ! O mon Dieu ! si celui qui néglige le soin des siens est devant vous pire qu'un infidèle ) quel est

ET LES VERTUS DES GRANDS. 3lï donc le crime de celui qui les scandalise , et qui leur fait trouver la mort et la condamnation où ils auraient dû trouver des secours de salut et l'asile de leur innocence !

Quatrièmement , un scandale d'oSce et de nécessité. Combien d'infortunés périssent pour servir à vos plaisirs et à vos passions injustes! Les arts dangereux ne subsistent que pour vous; les théâtres ne sont élevés que pour fournir à vos délassemens criminels; les harmonies profanes ne retentissent de toutes parts, et ne corrompent tant de cœurs que pour flatter la corruption du vôtre; les ouvrages funestes à l'innocence ne passent à la dernière postérité qu'à la faveur de vos noms et de votre protection. C'est vous seuls, mes frères, qui donnez à la terre des poètes lascifs , des auteurs pernicieux, des écrivains profanes; c'est pour vous plaire que ces corrupteurs des mœurs publiques perfectionnent leurs talens, et cherchent, dans un succès qui n'a pour but tjue la

Sl2 , SERMON SUR LES VICES perte des âmes, leur élévation et leur fortune; c'est vous seuls qui les protégez, qui les récompensez, qui les produisez , qui leur ôtez même, en les honorant de votre familiarité, ce caractère de honte et d'infamie que les lois de l'église et de l'état leur avaient laissé, et qui les flétrissait aux jeux des hommes.

Ainsi c'est par vous que les peuples

participent à ces désordres , que ce poison infecta les villes et les provinces, que ces plaisirs publics deviennent la source des misères et de la licence publiques, quêtant de victimes infortunées renoncent à la pudeur pour servir à vos plaisirs, et cherchant à soulager la médiocrité de leur fortune par l'usage des ta! ens que vos pa sslons toutes seules ont rendus utiles et recommandables , viennent sur des théâtres criminels chanter des passions pour flatter les vôtres, périr pour vous plaire, perdre leur innocence en la faisant perdre à ceux qui les écoutent; devenir des éeueiîs publics

TT LES VERTUS DES GRANDS. 3l3 et Je scandale de la religion, porter même le malheur et la dissension dans vos familles, et vous punir, femme du monde , de l'appui et du crédit que vous leur donnez par votre présence et par vos applaudissemens, en devenant l'objet criminel de la passion et de la mauvaise conduite de vos enfans , et partageant peut-être avec vous-même le cœur de votre mari , et ruinant sans ressource ses affaires et sa fortune.

Cinquièmement, un scandale de durée. C'est peu, mes frères, que la corruption de nos siècles soit presque le seul ouvrage des grands et des puissans , les siècles à venir vous devront peutêtre encore une partie de leur licence et de leurs désordres. Ces poésies profanes qui n'ont vu le jour qu'à votre occasion , corrompront encore des cœurs dans les âges qui nous suivront; ces auteurs dangereux que vous honorez de votre protection passeront entre les mains de nos neveux, et vos crimes se multiplieront avec le venin dangereux

3 14 SERMON SUR LES VICES qu'ils portent avec eux, et qui se communiquera d'âge en âge; vos passions même immortalisées dans les histoires, après avoir été un scandale pour votre siècle , le deviendront encore aux siècles suivans ; la lecture de vos égaremens conservés à la postérité se fera encore des imitateurs après votre mort; on ira encore chercher des leçons de crime dans le récit de vos aventures, et vos désordres ne mourront point avec vous. Les voluptés de Salomon fournissent encore des blasphèmes et des dérisions aux impies, et des moûts de sécurité au libertinage: l'emportement de la femme de Putiphar s'est conservé jusqu'à nous, et son rans: a immortalisé sa faiblesse. Telle est la destinée des vices et des passions des grands et des puissans; ils ne vivent pas pour leur siècle seul ; ils vivent pour les siècles à venir , et ia durée de leur scandale n'a point d'autres bornes que celle de leur nom.

Vous le savez vous-mêmes, mes frères-.encore aujourd'hui ne lit-on pas tqus

ET LES VERTUS DES GRANDS. 3l5 les jours avec un nouveau péril ces mémoires scandaleux, faits dans le siècle de nos pères, qui ont conservé jusqu'à nous les désordres des cours précédentes, et immortalisé les passions des principales personnes qui les composaient ?

Les ciérèglemens d'un peuple obscur et du reste des hommes qui vivaient alors , sont demeurés ensevelis dans Foubli ; leurs passions ont fini avec eux ; leurs vices, obscurs comme ieurs noms , ont échappé à l'histoire, et ils sont à notre égard comme s'ils n'avaient jamais été; et tout ce qui nous reste de ces âges passés, ce sont les égaremens de ceux que leur rang et leur naissance distinguaient dans leur siècle; ce sont leurs passions qui en inspirent tous les jours de nouvelles par la naïveté du style et par la licence des auteurs qui nous les ont conservées ; et l'unique privilège de leur condition, c'est que les vices des petits ont fini avec leur vie, au lieu 'que ceux des grands et des puissans renaissent, pour ainsi dire, de leurs cendres,

3î6 SERMON SUR LES VICES passent d'âge en âge, sont gravés dans les mon u mens publics, et ne s'effacent plus de la mémoire des hommes. Quels crimes, grand Dieu! qui sont le scandale de tous les siècles, l'écueil de tous les états, et qui serviront jusqu'à la fine d'attrait au vice , de prétexte au pécheur, et de modèle au dérèglement et à la licence !

Enfin un scandale de séduction. Vos exemples , en honorant le vice, rendent la vertu méprisable; la vie chrétienne devient un ridicule dont on a honte devant vous 5 l'extérieur de la piété est un mauvais air dont on se cache en votre présence comme d'un travers qui déshonore. Combien d'âmes touchées de Dieu ne résistent à sa grâce et à son esprit, que de peur de perdre auprès de vous ce degré de confiance qu'une longue société déplaisir leur a donné!

Combien d'âmes , dégoûtées du monde, n'osent se déclarer et revenir à Dieu , pour ne pas s'exposer à vos dérisions insensées, imitent encore vos mœurs et

ET LES VERTUS DES GRANDS. 3lJ vos plaisirs, dont la grâce les a détrompées, et donnent à la complaisance et â des égards injustes pour votre rang mille démarches dont leur propre goût et leur nouvelle foi les éloigne!

Je ne parle pas, mes frères , des préjugés contre la vertu ) que vous perpétuez dans le monde; de ces discours déplorables contre les gens de bien , que votre autorité confirme, qui de vous passent jusqu'au peuple, et maintiennent dans tous les états ces vieilles préventions contre la piété, et ces dérisions éternelles des justes, quiôtent à la vertu toute sa dignité , et confirment les pécheurs dans le vice.

Et de là, mes frères ^ que de justes séduits! que de faibles entraînés! que d'âmes chancelantes retenues dans le désordre! que d'impies et de libertins rassurés ! quel obstacle devenez-vous au fruit de notre ministère! que de cœurs préparés n'opposent à la force de la vérité que nous annonçons que les longs engagemens qui les lient a vos mœurs

13l8 SERMON SUR LES VICES et à vos plaisirs, et ne trouvent que •vous seuls en eux qui servent comme de mur et de bouclier à f, grâce! Mon Dieu! quel fléau pour un siècle, quel malheur pour les peuples qu'un grand selon le monde, qui ne vous craint pas, qui ne vous connaît pas, et qui méprise vos lois et vos ordonnances éternelles! C'est un présent que vous faites aux hommes dans votre colère, et la plus terrible marque de votre indignation sur les villes et sur les royaumes.

Oui , mes frères, voilà ce que vous êtes quand vous n'êtes pas à Dieu. Voilà le premier caractère de vos fautes, le scandale : votre destinée décide d'ordinaire de celle des peuples; les désordres des petits sont toujours la suite de vos désordres; et les péchés de Jacob, dit le prophète, c'est-à-dire, du peuple et des tribus, ne viennent que de Samarie,îe siège des grands et des puissans : Quod scelus Jacob? nonne Samaria (i).p Mais quand le scandale, inséparable

(i) Micb,P c. i , v. 5,

ET LES VERTUS DES GRANDS. 3 1 9 des péchés des grands et des puissans, n'y ajouterait pas un nouveau degré d'énormité qui leur est propre, l'ingratitude, qui en fait le second caractère, suffirait pour attirer sur eux cet abandon de Dieu qui ferme pour toujours ses entrailles à la bonté et à la miséri* corde,

Je dis l'ingratitude , mes frères : car Dieu vous a préférés à tant de malheureux qui gémissent dans l'obscurité et dans l'indigence; il vous a élevés; il vous a fait naîîre au milieu de l'éclat et de l'abondance; il vous a choisis sur tout La peuple pour vous combler de bienfaits:

il a rassemblé sur vous seuls les biens, les honneurs, les titres, les distinctions et tous les avantages de la terre ; il semble que sa providence ne veille que pour vous seuls, tandis que tant d'infortunés mangent un pain de tribuiation et d'amertume; la terre ne semble produire que pour vous seuls, le soleil ne se lever et ne se coucher que pour vous seuls; le reste des hommes même ne paraît né

que pour vous , et pour servir à voire grandeur et à vos usages; il semble que le Seigneur n'est occupé que de vous seuls, tandis qu'il oublie tant d'âmes obscures dont les jours sont des jours de douleur et de misère, et pour lesquelles il semble qu'il n'y a point de Dieu sur la terre : et cependant vous tournez contre Dieu tout ce que vous civez reçu de lui; votre abondance sert à vos passions; votre élévation facilite vos plaisirs, et ses bienfaits deviennent vos crimes.

Oui, mes frères, tandis que mille malheureux sur lesquels sa main s'appesantit avec tant de rigueur; tandis qu'une populace obscure, pour qui la vie n'a rien que de dur et de triste , l'invoque, le bénit, lève les mains vers lui dans la simplicité de son cœur, le regarde comme son père , et lui donne des marques d'une piété simple et d'une religion sincère; vous, mes frères, qu'il accable de bienfaits; vous, pour qui le monde tout entier semble fair3 vous ne

ET LES VERTUS DES GRANDS. 321 le connaissez pas , vous ne daignez pas lever les yeux vers lui, vous ne pensez pas seulement s'il y a un Dieu au-dessus de vous qui se mêle des choses de la terre, vous lui rendez pour actions de grâces des outrages, et la religion n'est que pour le peuple.

Hélas! mes frères, vous trouvez si noir et si indigne lorsque ceux dont l'élévation était votre ouvrage vous oublient, vous méconnaissent, se déclarent contre vous, et n'usent du crédit dont ils vous sont redevables que pour vous éloigner et vous détruire! Mais, mes frères, ils ne font que vous rendre ce que vous faites envers Dieu. Votre élévation n'est-eîle pas son ouvrage?

N'est-ce pas sa main toute seule qui a séparé vos ancêtres de la foule, et qui les a placés à la tête des peuples? N'estce pas la disposition seule de la providence qui vous a fait naître d'un sang illustre, et qui vous a fait trouver tout d'un coup en naissant, et sans qu'il vous en coûtât rien, ce qu'une vie entière de

soins et de peines n'aurait pas pu même vous faire attendre ? Qn'aviez-vous à ses yeux plus que tant d'infortunés qu'iL laisse dans la misère? Ah! s'il n'avait eu égard qu'aux qualités naturelles de l'âme, à la droiture, à la pudeur, à l'innocence , à la modestie , combien d'âmes obscures, nées avec toutes ces vertus, auraient dû vous être préférées, et occuper la place où vous êtes ! S'il n'eût consulté que l'usage que vous deviez faire un jour de ses bienfaits, combien de malheureux, dans la même situation où vous vous trouvez , auraient été l'exemple des peuples, les protecteurs delà vertu, et glorifié le Seigneur dans leur abondance, eux qui, dans leur indigence même, l'invoquent et le bénissent, au lieu que vous le faites blasphémer, et que votre exemple devient une séduction pour son peuple!

Et cependant il vous choisit, et il les rejette ; il les humilie, et il vous élève ; il est pour eux un maître dur et sévère, et pour vous un père libéral et magni-

ET LES VERTUS DES GRANDS. §zZ fiïjuê. Que pouvait-il faire davantage pour vous engager à le servir et à lui être fidèle? Qu'y a-t-il de plus puissant que les bienfaits pour attirer les cœurs , et pour s'assurer des hommages? C'est de vous seul; Seigneur, disait David au milieu de sa prospérité , que vient la magnificence qui m'environne , la gloire de mon nom , la puissance où le suis élevé; et il est juste, ô mon Dieu , de vous glorifier dans vos dons, de mesurer ce que je vous dois sur ce que vous avez; fait pour moi, et de faire servir mon élévation et. tout ce que je suis à votre gloire : Tua est , Domine, magnificentia 9 et potentiel, et gloria... Nunc igitur, Deûs nostei\ confilemur tibi , et laudamus nomen iuum incljtum

Et cependant, mes frères, plus il a fait pour vous, pius vous vous élevez contre lui. Ce sont lés riches et les puissant qui vivent sans autre Dieu clans ce monde que leurs plaisirs injustes; c'est vous seuls qui lui disputez les plus

(0 I Parais c, 29, y. u; i3,

324 SERMON SUR LES VICES légers hommages, qui vous croyez dispensés de tout ce que sa loi a de pénible et de sévère, qui ne croyez être nés que pour jouir de vous-mêmes, pour faire servir ses bienfaits à vos passions, et qui laissez au simple peuple le soin de le servir , de lui rendre grâce , et d'observer avec religion les ordonnances de sa loi sainte.

Ainsi souvent, mes frères, le peuple l'adore, et vous l'outragez; le peuple l'appaise, et vous l'irritez; le peuple l'invoque, et vous l'oubliez; le peuple le sert avec un bon zèle, et vous méprisez ses serviteurs ; le peuple lève sans cesse les mains vers lui , et vous doutez même s'il existe, vous qui seuls ressentez les effets de sa libéralité et de sa puissance : ses châtimens lui forment des adorateurs, et ses bienfaits ne lui valent que des dérisions et des outrages.

Je dis ses bienfaits, mes frères, car il ne les a pas même tous bornés à votre égard aux biens extérieurs de la fortune; il vous a fait naître encore avec

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