PREMIERE PARTIE
Sire ,
Etre né grand , et vivre en chrétien , n'ont rien d'incompatible , ni dans les fonctions de l'autorité, ni dans les devoirs de la religion; ce serait dégrader révangile et adopter les anciens blasphèmes de ses ennemis , de le regarder comme la religion du peuple et une secte de gens obscurs.
Il est vrai que les Césars, et les puis* sms selon le siècle, ne crurent pas d'abord eu Jésus-Christ : mais ce n'est pas que^ doctrine réprouvât leur état; elle n*3 réprouvait que leurs vices : il fallait même montrer au monde que là puissance de Dieu n'avait pas besoin de celle
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des hommes; que je crédit e| l'autorité du siècle étaient inutiles à une doctrine descendue du eieî; qu'elle se suffisait à elle -merne pour s'établir dans l'univers; que toutes les puissances du siècle, en se déclarant contre elle, et en la persécutant, devaient l'affermir; et que si elle n'eût pas eu d'abord les grands pour ennemis, elle eût manqué du principal caractère qui les rendit ensuite ses disciples.
La loi de l'évangile est donc la loi de tous les états; plus même la naissance nous élève au-dessus des autres hommes, plus la religion nous fournit des motifs de fidélité envers Dieu. Je dis des motifs de reconnaissance et de justice.
Oui, mes frères, ce n'est pas le hasard qui vous a fait naître grands et puissans. Dieu, dès le commencement des siècles , vous avait destiné cette gloire temporelle , marqués du sceau de sa grandeur, et séparés de la foule par l'éclat des titres et des distinctions humaines. Que lui aviez- vousfait; pouç
DE CAREME. 6î
être ainsi préfères au reste des hommes , et à tant d'infortunés sur-tout qui ne se nourrissent que d'un pain de larmes et d'amertume? Ne sont-ils pas, comme vous l'ouvrage de ses mains et rachetés du même prix? n'êtes -vous pas sortis de la même boue ? n'êîes-vous pas peutêtre chargés de plus de crimes? le sang dont vous êtes issus , quoique plus illustre aux jeux des hommes, ne coule^t-ii pas de la même source empoisonnée quiainfecté tout legenrehumain ? Vous avez reçu de la naî ure un nom plus glorieux : mais en avez-vous reçu une âme d'uneautre espèce et destinée à un autre royaume éternel que celle des hommes ]es plus vulgaires ? .Qu'avez - vous audessus d'eux devant celui qui ne connaît de titres et de distinctions dans ses créatures que les dons de sa grâce? Cependant Dieu, leur père comme le vôtre, les livre au travail, à la peine, à la misère et à l'affliction ; et il ne réserve pour vous que la joie , ie repos , l'éclat et l'opulence : ils naissent pouï
souffrir, pour porter le poids du jour et de la chaleur , pour fournir de leurs peines et de leurs sueurs à vos plaisirs et à vos profusions; pour traîner, si j'ose parler ainsi, comme de vils animaux, le char de votre grandeur et de votre indolence. Cetîe distance énorme que Dieu laisse entre eux et vous, a-t-elle jamais été seulement l'objet de vos réflexions , loin de l'être de votre reconnaissance? Vous vous êtes trouvés, en naissant , en possession de tous ces avantages; et, sans remonter au souverain dispensateur des choses humaines, vous avez cru qu'ils vous étaient dûs, parce que vous en aviez toujours joui. Hélas! vous exigez de vos créatures une reconnaissance si vive, si marquée, si soutenue, un assujettissement sidécUréde ceux qui vous sont redevables de quelques faveurs; ils ne sauraient sans crime oublier un instant ce qu'ils vous doivent ; vos bienfaits vous donnent sur eux un droit qui vous les assujettit pour toujours. Mesurez la-dessus ce que vous
DE CARÊME. 63 devez au Seigneur, le bienfaiteur de vos pères et de toute votre race. Quoi ! vos faveurs vous font des esclaves; et les bienfaits de Dieu ne lui feraient que des ingrats et des rebelles !
Ainsi, mes frères, plus vous avez reçu de lui , plus il attend de vous. Mais , hélas! cette loi de reconnaissance que tout ce qui vous environne vous annonce, et qui devrait être , pour ainsi dire , écrite sur les portes et sur les murs de vos palais, sur vos terres et sur vos titres, sur l'éclat de vos dignités et de vos vêîemens , n'e^t point même écrite dans vos cœurs! Dieu reprendra ses propres dons, mes frères , puisque, loin de lui en rendre la gloire qui lui est due , vous les tournez contre lui-même: ils ne passeront point à votre postérité; il transportera cette gloire à une race plus fidèle. Vos deseendans expieront peutêtre d ins la peine et dans la calamité le crime de votre ingratitude; et les débris de votre élévation seront comme un monument éternel y où le doigt de Dieu
écrira jusqu'à la fia l'usage injuste que
vous en avez fait.
Que dis je ! il mutipliera peut - être ses dons; il vous accablera de nouveaux bienfaits; il vous élèvera encore plus haut que vos ancêtres : mais il vous favorisera dans sa colère ; ses bienfaits seront des châtimens ; votre prospérité consommera votre aveuglement et votre orgueil; ce nouvel éclat ne sera qu'up! nouvel attrait pour vos passions; et l'accroissement de votre fortune verra croître dans le même degré vos dissolutions , voire irréligion , et votre impénitence.
C'est donc une erreur , mes frères , de regarder la naissance et le rang commeun privilège qui diminue et adoucit à votre é^ard vos devoirs envers Dieu et les règles sévères de l'évangile. Au contraire, il exigera plus de ceux à qui il aura plus donné; ses bienfaits deviendront ld mesure de vos devoirs; et comme il vous a distingués des autres hommes par des largesses plus abondantes, il demande que vous vous en distinguiez
DE CARÊME. 65 aussi par une plus grande fidélité. Mais outre la reconnaissance qui vous y engage, plus tout allume les passions dans votre état, plus vous avez besoin de vigilance pour vous défendre. Il faut aux grands de grandes vertus : la prospérité est comme une persécution continuelle contre la foi ; et si vous n'avez pas toute la force et le courage des saints , vous aurez bientôt plus de vices et de faiblesse que le reste des hommes.
Mais d'ailleurs, sur quoi prétendezvous que Dieu doit se relâcher en votre faveur, et exiger moins de vous que du commun des fidèles? Avez-vous moins de plaisirs à expier? votre innocence est-elle le titre qui vous donne droit à son indulgence? vous êtes-vous moins livrés aux désirs de la chair , pour vous croire plus dispensés des violences qui la mortifient et la punissent ? Votre élévation a multiplié vos crimes; et elle adoucirait votre pénitence ! Vos excès vous distinguent encore plus du peuple quevotrerang; et vous prétendriez trou-
ver là-dessus dans la religion des exceptions qui vous fussent favorables !
Quelleidée delà divinitéavohs-nous, mes frères! quel dieu de chair et de sang nous formons-nons ! Quoi! dans ce jour terrible où Dieu seul sera grand , où le roi et l'esclave seront confondus , où les , œuvres seules seront pesées, Dieu n'exercerait que des jugemens favorables envers ces hommes que nous appelons grands ! ces hommes qu'il avait comblés de biens, qui avaient été les heureux de la terre, qui s'étaient fait ici- bas une injuste félicité, et qui, oubliant presque tous l'auteur de leur prôspérité , n'avaient vécu que pour eux-mêmes! et il s'armerait alors de toute sa sévérité contre le pauvre qu'il avait toujours affligé ! et il réserverait toute la rigueur de ses jugemens pour des infortunés qui n'avaient passé que des jours de deuil et des nuits laborieuses sur la terre, et qui souvent l'avaient béni dans leur affLcîion, et invoqué dans leur délaissement et ieuramertume! Yousêîes juste.
Seigneur, et vos jugemens seront équitables.
Mais , Sire ? quand ces motifs de justice et de reconnaissante n'engageraient pas les grands à Ja ficlé-ité qu'ils doivent par tant de titres à Dieu , que de motifs n'en trouvent-ils pas encore en eux-mêmes !
N'est-ce pas en effet la sagesse et la crainte de Dieu toute seive qui peut rendre les princes et les grands plus aimables aux peuples ? C'est par elle , disait autrefois un jeune roi , que je deviendrai illustre parmi les nations : que les vieillards respecteront ma jeunesse ; que les princes qui sont autour de mon trône baisseront par respect lis yeux devant moi; que les rois voisins, quelque redoutables qu'ils soient, me craindront ; que je serai aimé dans la paix et redouté dans la guerre : Per hanc timebunt me reges horrendi : in niultitudine videbor bonus et in bello foi Lis (1). C'est par elle que mon règne sera agréa*
(1) Sap. e. 3; t. i3, i5»
bte à votre peuple, ô mon Dieu! que je le gouvernerai justement, et que je serai digne du trône de mes pères : Per hanc disponam populum tuum juste , et ero dignus sediurn p a tris mei (i).
Non , Sire , ce ne sera ni la force de vos armées , ni l'étendue de votre empire, ni la magnificence de votre cour, qui vous rendront cher à vos peuples : ceserontles vertus qui font les bons rois, la justice, l'humanité, la crainte de Dieu. Vous êtes un grand roi par votre naissance; mais vous ne pouvez être un roi cher à vos peuples que par vos vertus. Les passions qui nous éloignent de Dieu nous rendent toujours inj ustes et odieux aux hommes : les peuples souffrent toujours des vices du souverain. Tout ce qui outre l'autorité l'affaiblit et la dégrade : les princes dominés par les passions sont toujours des maîtres incommodes et bizarres : le gouvernement n'a plus de règle , quand le maître lui-même n'en a point. Ce n'est plus la sagesse et
(i) Sap. c. 9, y. 12,
DE CAREME. 69 l'intérêt public qui président aux conseils, c'est l'intérêt des passions : !e caprice et le goût forment les décisions que devait dicter l'amour de l'ordre; et leplaisir devient le grand ressort de toute la prudence de l'empire. Oui , SiRE , la sagesse et la piété du souverain toute seule peut faire le bonheur des sujets ; et le roi qui craint Dieu est toujours cher à son peuple.
Mais si la crainte de Dieu rend dans les princes et les grands l'autorité aimable, c'est elle encore, Sire, qui la rend glorieuse. Tous les biens et tous les succès, disait encore un sage roi , rne sont venus avec elle, et c'est par elle quel'honneur et la gloire m'ont toujours accompagné : Et innumerabilis honestas per manum il/lus (i).Dieu ne prend passous sa protection ceux quine vivent pas sous ses ordres.
Je sais que l'impie prospère quelquefois , qu'il paraît élevé , comme le cèdre du Liban , et qu'il semble insulter le ciel
(1) Sap. e. 7 } y, II,
par une gloire orgueilleuse qu'il ne croît tenir que de lui-même. Mais attendez ; son élévation va lui creuser elle-même son précipice : la main du Seigneur l'arrachera bientôt de dessus la terre, La fin de l'impie est presque toujours sans honneur; tôt ou tard il faut enfin que cet édifice d'orgueil et d'injustice s'écroule. La honte et les malheurs vont succéder ici -bas à la gloire de ses succès : on le verra peut être traîner une vieillesse triste et déshonorée ; il finira par l'ignominie. Dieu aura son tour, et la gloire de l'homme injuste ne descendra pas avec lui dans le tombeau.
Bipassez sur les siècles qui nous ont précédés , comme disait autrefois un prince juif à ses enfans, cogitate generationes singulas Çi); et vous verrez que le Seigneur a toujours soufflé sur les races orgueilleuses , et en a fait sécher la racine ; que la prospérité des impies n'a jamais passé à leur descendans ; que les trônes eux-mêmes , et les succès-
(i) i Mac. c,2;y, 61,
sïons royales ont manqué sous des princes fainéans et efféminés ; et que l'histoire des crimes el des excès des grands est en même tems l'histoire de leurs malheurs et de leur décadence.
Mais enfin , Sire , en quoi les princes et les grands sont moins excusables lorsqu'ils abandonnent Dieu, c'est que d'ordinaire ils naissent avec des inclinations plus nobles et plus heureuses pour la vertu que le peuple.
J'étais encore enfant, disait le roi Salomon, mais je me trouvais déjà les lumières d'un âge avancé, et je sentais que je devais à ma naissance une âme bonne et des sentimens plus élevés crue ceux des autres hommes : Puer aulent eram ingéniosité , et sortitus surn animant bonam (1).
Le sang, l'éducation , l'histoire des ancêtres y jette dans le cœur des grands et des princes des semences et comme une tradition naturelle de vertu. Le peuple livré en naissant à un naturel
(ï) Sap. c. 8, y. 19,
brut et inculte, ne trouve en lui, pour les devoirs sublimes de la foi , que la pesanteur et la bassesse d'une nature laissée à elle-même : les bienséances inséparables du rang , et qui sont comme la première école de la vertu , ne gênent pas ses passions : l'éducation fortifie le vice de la naissance ; les objets vils qui l'environnent lui abattent le cœur et les sentimens ; il ne sent rien au-dessus de ce qu'il est ; né dans les sens et dans la boue, il s'élève difficilement au-dessus de lui même. Il y a. dans les maximes de l'évangile une noblesse et une élévation où les cœurs vils et rampans ne sauraient atteindre : la religion, qui fait les grandes âmes , ne paraît faite que pour elles; et il faut être grand, ou le devenir pour être chrétien.
Je n'ignore pas que la grâce suplée à la nature; que la chair et le sang ne donnent aucun droit au royaume de Dieu ; que les premiers héros de la foi sortirent d'entre le peuple; queles vases de boue , entre les mains de l'ouvrier
souverain , deviennent bien tôt des vases de gloire et de magnificence; et que tout chrétien est né grand, parce qu'il est ne pour le ciel.
Mais une haute naissance nous prépare, pour ainsi dire, aux sentimens nobles et héroïques qu'exige la foi : un sang plus pur s'élève plus aisément ; il en doit moins coûter de vaincre les passions à ceux qui sont nés pour remporter des victoires : le mensonge et la duplicité entrent plus difficilement dans un cœur à qui la -vérité ne saurait nuire, et qui n'a rien à craindre ni à espérer des hommes. L'espérance d'une fortune éclatante ne peut corrompre la probité de ceux qui ne voient plus de fortune au-dessus de la leur, et qui tiennent en leurs mains la fortune M la destinée publique. Le respect humain n'intimide et n'arrête pas la vertu des grands, eux que tout le monde fait gloire d'imiter, et dont les mœurs deviennent toujours la loi de la multitude. La bassesse de la débauche et de la dissolution trouve
moins d'accès dans une âme quela naissance destine à de grandes choses : la règle et les devoirs sont moins étrangers à ceux qui sont établis pour maintenir Tordre et la règle parmi les peuples.
S'ils sont entourés de plus de pièges , ils trouvent en eux plus de freins et plus de ressources; la nature toute seule a environné leur âme d'une garde d'honneur et de gloire : enfin , les premiers penchans dans les grands sont pour la vertu, et ils dégénèrent dès qu'ils les tournent au vice. Ils doivent donc à la religion un respect de fidélité qui leur en fasse observer les maximes; mais ils lui doivent encore un respect de zèle qui les rende défenseurs de sa doctrine et de sa vérité.
SECONDE PARTIE
La religion est la fin de tous les desseins de Dieu sur la terre : tout ce qu'il a fait ici-bas, il ne l'a fait que pour elle; tout doit servir à l'agrandissement de ce royaume de Jésus-Christ. Les vertus et
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les vices, les grands et le peuple , les bons et les mauvais succès , l'abondance ou les calamités publiques, l'élévation ou la décadence des empires, tout enfla dans l'ordre des conseils éternels doit coopérer à la formation et à l'accroissement de cette sainte Jérusalem. Les tyrans l'ont purifiée par les persécutions; les fidèles la perpétuent par la charité; tes incrédules et les libertins l'éprouvent et l'affermissent par les scandales : les justes sont les témoins de sa foi; les pasteurs, les dépositaires de sa doctrine; les princes et les puissans, les protecteurs de sa vérité.
Ce n'est pas assez pour eux d'obéir à ses lois; c'est le devoir de tout fidèle : la majesté de son culte, la sainteté de ses maximes, le dépôt de sa vérité, doivent trouver une sure protection dans leur autorité et dans leur zèle.
Je dis la majesté de son culte. Rien, SiRE , n'honore plus la religion que de voir les grands et les princes confondus au pied des autels avec le reste des
fidèles , dans les devoirs communs et extérieurs de la foi : c'est à eux à opposer leurs hommages publics' et respectueux, dans le temple saint , aux irrévérences et aux profanations publiques, et à venir montrer à la multitude combien il est indécent à des sujets de pa~ raître sans pudeur et sans contrainte au pied du sanctuaire, devant lequel les princes et les rois eux-mêmes s'anéantissent : ils doivent cet exemple aux peuples , et ce respect à la majesté du culte saint. Hélas! ils regardent comme une bienséance de leurraug d'autoriser parleur présence les plaisirs publics, et ils croiraient souvent se dégrader en paraissant à la tête des cantiques de joie des solennités saintes de la religion! Ils se font mi intérêt d'état de donner du crédit parleur exempleauxamusemens du théâtre et aux vains spectacles du siècle : l'église est-elle donc moins intéressée , que leurs exemples en donnant aux spectacles sacrés et religieux de la foi?
Les plaisirs publics n'ont pas besoin de protection. Hélas ! la corruption des hommes leur répond assez de la perpétuité de leur crédit et de leur durée; et s'ils sont nécessaires aux états , l'autorité n'a que faire de s'en mêler : de tous les besoins publics , c'est celui qui court moins de risque.
Mais les devoirs de la religion, qui ne trouvent rien pour eux dans nos coeurs , il faut que de grands exemples les soutiennent : le culte achève de s'a* vilir, dès que les princes et les grands le négligent. Dieu ne paraît plus si grand, si j'ose parler ainsi /dès qu'où ne compte que le peuple parmi ses adorateurs : sa parole n'est plus écoutée, ou perd tous les jours son autorité , dès qu'elle n'est plus destinée qu'à être le pain des pauvres et des petits. Les devoirs publics de la piété sont abandonnés ; tout tombe et languit, si la religion du prince et des grands ne le soutient et ne le ranime. C'est ici où l'intérêt du culte se trouve mêlé avec celui de Té-
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iat, où il importe au souverain de maintenir , et les dehors augustes de la religion , et l'unité de sa doctrine, qui soutiennent eux-mêmes le trône, et d'accoutumer ses sujets à rendre à Dieu et à l'église le respect et la soumission qui^ leur sont dus , de peur qu'ils ne les lui refusent ensuite à lui-même. Les troubles de l'église ne sont jamais loin de ceux de l'état; on ne respecte guère le joug des puissances quand on est parvenu à secouer le joug de la foi : et l'hérésie a beau se laver de cet opprobre , elle a par tout allumé le feu de la sédition ; elle est née dans la révolte ; en ébranlant les fondemens de la foi, elle a ébranlé les trônes et les empires, et par-tout , en formant des sectateurs, elle a formé des rebelles : elle a beau dire <jue les persécutions des princes lui mirent en main les armes d'une juste défense, l'église n'opposa jamais aux persécutions que la patience et la fermeté: sa foi fut le seul glaive avec lequel elle vainquit les tjrans, Ce ne fut pas en
répandant le sang de ses ennemis qu'elle multiplia ses disciples; le sang de ses martyrs tout seul fut la semence de ses fidèles. Ses premiers docteurs ne furent pas envoyés dans l'univers comme des lions pour porter par-tout le meurtre et le carnage, mais comme des agneaux:
pour être eux-mêmes égorgés t ils prou* vèrent , non en combattant, mais en mourant pour la foi, la vérité de tenu mission : on devait les traîner devant les rois pour y être jugés comme des criminels, et non pour y paraître les armes à la main, et les forcer de leuç être favorables : ils respectaient le sceptre dans des mains même profanes et idolâtres, et ils auraient cru déshonorer et détruire l'œuvre de Dieu , en recourant pour l'établir à des ressources humaines.
Les princes affermissent donc leur autorité en affermissant l'autorité de la religion. Aussi c'est à eux que le culte doit sa première magnificence. Ce fut sous les plus grands rois de la i:ace de
8o SECOND DIMANCHE
David que le temple du Seigneur vît revivre sa gloire et sa majesté. Les Césars , sous l'évangile , tirèrent l'église de l'obscurité où les persécutions l'avaient laissée. Les Charlemagne , les St. Louis, relevèrent l'éclat de leur règne, en relevant celui du culte; et les monumens publics de leur pie té , que les tems n'ont pu détruire, et que nous respectons encore parmi nous , font plus d'honneur à leur mémoire que les statues et les inscriptions qui, en immortalisant les victoires et les conquêtes , n'immortajisent d'ordinaire que la vanité des princes et le malheur des sujets.
Mais les mêmes motifs qui obligent les grands à soutenir la majesté et la décence extérieure du culte, les rendent en même tems protecteurs de la sainteté de ses maximes : il faut qu'ils apprennent au peuple à respecter la piété, en respectant eux-mêmes ceux qui la pratiquent ; c'est une protection publique qu'ils doivent à la vertu.
Oui; Sise, les gens de bien sont la
DE CARÊME. 8t seule source du bonheur et de la prospérité des empires : c'est pour eux seuls que Dieu accorde aux peuples l'abondance et la tranquillité. S'il se fût trouvé dix justes dans Sodôme, le feu du ciel ne serait jamais tombé sur cette ville criminelle. L'état périrait , le trône serait renversé, nos villes abîmées et réduites en cendres, et nous aurions le même sort que Sodôme et Gomorrhe> si Dieu ne voyait encore au milieu de nous des serviteurs fidèles, s'il ne nous laissait encore une semence sainte, si l'innocence peut-être de l'enfant auguste et précieux, la seule semence qui nous reste du sang de nos rois, n'arrêtait les foudres que la dissolution publique de nos mœurs aurait dû déjà attirer sur nos têtes : nisi Do minus reliquissei nobis semen , sicut Sodoma facti essemus, et sicut Gornorrha similes fuissemus (i). Les princes, Sire, sont donc intéressés à protéger la vertu, puisque les empires et les monarchies , et le
(0 Roui. >e. 9, y. 29.
monde entier ne subsisteront que tant qu'il y aura de ia vertu sur ia terre.
Mais ce n'est pas ; Sire , par ua simple respect que les princes doivent honorer les gens de bien : c'est par la confiance; ils ne trouveront d'omis fidèles que ceux qui sont fidèles à Dieu : c'est par les emplois publics; l'autorité n'est sûre et bien placée qu'entre les mains de ceux qui le craignent : c'est par des préférences; les grands talens sont quelquefois les plus dangereux , si la crainte de Dieu ne sait les rendre utiles : c'est par l'accès auprès de leur personne ; la familiarité n'a rien à craindre de ceux qui respecteraient même nos rebuts et nos mauvais traitemens: c'est enfin par les grâces ; nos bienfaits ne sauraient faire des ingrats de ceux que le devoir îout seul et la conseiencenousattachent.
Quel bonheur , SlRE , pour un siècle , pour un empire r pour les peuples, lorsque Dieu leur donne dans sa miséricorde des princes favorables à la piété! par eux croissent et s'animent les ta-
DE CAREME. 83
lens utiles à l'église ; par eux se forment et sont protégés des ouvriers fidèles destinés à répandre la science du salut , à arracher les scandales du royaume de Jésus-Christ, et à ranimer la foi pac des ouvrages pleins de l'esprit qui les a dictés ; par eux s'élèvent au milieu de nous des maisons saintes, des établissement pieux où l'innocence est préservée, où le vice sauvé du naufrage trouve un port heureux ; par eux enfin nos neveux trouveront encore des ressources publiques de salut, monumens heureux qui perpétuent la piété dans les empires , qui assurent aux princes la reconnaissance des âges à venir, qui mettent la postérité dans leurs intérêts , et qui les rendent les héros de tous les siècles.
Non , Sire , la gloire des monumens que l'orgueil ou l'adulation ont élevés, sera ou ensevelie dans l'oubli par le tems.ou efïacée par les censures et les
jugemens plus équitables de la postérité : les races futures disputeront à la plupart des souverains les titres et les
honneurs que leur siècle leur aura déférés; mais ia gloire des secours publics accordés à la piété, et qui subsisteront après eux , ne leur sera pas disputée; et quelque grand qu'ait été le roi que nous pleurons encore , de tous les monumens élevés si justement pour immortaliser la gloire de son règne, les deux édifices pieux et augustes où la valeur d'un côté, et la noblesse du sexe de l'autre, trouveront jusqu'à la fin des ressources sûres et publiques, sont les titres qui ni répondent le plus des éloges et des actions de grâces de la postérité.
Tel est le zèle de protection que les princes et les grands doivent à la sainteté des maximes de la religion : mais ils doivent encore au dépôt sacré de sa doctrine et de sa vérité ; et notre siècle sur-tout, où l'irréligion fait tant de progrès, doit encore plus réveiller là-dessus leur attention et leur zèle*
J'avoue que les impies ont été de tous les siècles ; que chaque âge et chaque nation a vu des esprits noirs et superbes
DE CARÊME. 8o dire, non-seulement dans leur cœur et en secret, mais oser blasphémer tout haut qu'il n'y a point de Dieu ; et que , dès le tems même de Salomon , où le souvenir des merveilles du Seigneur en Egypte et dans le désert était encore si récent, ils proposaient déjà, contre tout cuite rendu au Très-haut , cesdouîes impies qui sont devenus le langage vulgaire de l'incrédulité.
Mais s'il a paru autrefois des impies, le monde lui-même lésa regardés avec horreur; et ces ennemis de Dieu n'ont paru sur la terre que pour être comme le rebut et l'anathême de tous les hommes.
Aujourd'hui , hélas ! l'impiété est presque devenue un air de distinction et de gloire : c'est un titre qui honore; et souvent on se le donne à soi-même par une affreuse ostentation, tandis que la conscience n'ose encore secouer îe joug, et nous le refuse. Aujourd'hui c'est un mérite qui donne accès auprès des grands; qui relève, pour ainsi dire 7 la
bassesse du nom et de la naissance; qui donne à des hommes obscurs , auprès des princes du peuple, un privilège de familiarité dont nos mœurs mêmes, toutes corrompues qu'elles sont y rougissent ; et l'impiété , qui devrait avilir l'éclat même de la naissance et de la gloire, décore et ennoblit l'obscurité et la roture. Ce sont les grands qui ont donné du crédit à l'impie ; c'est a eux à le dégrader et à le confondre.
Quelle honte pour la religion, mes frères! Les plus grands hommes du paganisme ne parlaient qu'avec respect des superstitions de l'idolâtrie, dont ils connaissaient la puérilité et l'extravavagance; ils pensaient avec les sages ,et ils n'osaient parler que comme le peuple; ils n'auraient osé, avec toute leur réputation et leurs lumières, insulter tout haut un culte si insensé, mais que la majesté des lois del'empireet l'ancienneté rendaient respectable ; et Socraîe lui-même, l'honneur de la Grèce , ce premier philosophe dumoade, si estimé
DE CARÊME. 87 de tous les siècles, et qui devait être si cher au sien , perd la vie par un arrêt public d'Athènes, pour avoir parlé avec moins de circonspection de ces dieux bizarres auxquels ses citoyens devaient moins de respect et d'honneur qu'à luimême.
Er prjrmi nous le Dieu du ciel et de la terre es! insulté hautement, sans que le zèle public se réveiile ! et, sous rempile même de la foi, des hommes vils et ignorans font des dérisions publiques d'une doctrine descendue du ciel , et on applaudit à l'impiété ! et , dans nu royaume où le titre de chrétien honore nos rois , l'incrédulité impunie devient même un titre d'honneur pourdessujeîs!
Les vaines idoles auraient donc eu le ministère public pour vengeur contre les savans et les sages , et le seul Dieu véritable ne l'aurait pas contre les libertins et les insensés!
Vengez l'honneurdela religion , vous, mes frères, dont les illustres ancêtres en ont été les premiers dépositaires, et dont
vous devez être par conséquent les premiers défenseurs; éloignez Pimpied'auprès de vous; n'ayez jamais pour amis les ennemis de Dieu : il y a tant de dignité pour les grands à ne pas souffrir qu'on insulte et qu'on avilisse devant eux la foi de leurs pères! ce doit être, pour vous, manquer de respect à votre rang, que d'en manquer en votre présence à la religion que vous professez ; c'est un langage indécent qui blesse les égards et les attentions qui vous sont dus: on vous méprise, en méprisant devant vous le Dieu que vous adorez.
N'écoutezdonc qu'avec une indignation qui ferme la bouche à l'incrédule , les discours de l'incrédulité: comme c'est la vanité seule qui fait les impies, ils seront rares dès qu'ils seront méprisés.
Ayez vous-mêmes un noble et religieux respect pour les vérités de la religion. La véritable élévation de l'esprit, c'est de pouvoir senûr toute la majesté et toute la sublimité de la foi. Les grandes lumières nous conduisent elles-mêmes
DE CARÊME. 8f)
à la soumission , l'incrédulité est le vice des esprits faibles et bornés : c'est fout ignorer que de vouloir tout connaître.
Les contradictions et les abîmes del'impiété sont encore plus incompréhensibles que les mystères de la foi ; et il y a encore moins de ressources pour la raison à secouer tout joug, qu'à obéir et à se soumettre.
Que votre respect et votre zèle pour la religion de vos pères cultive et fasse croître celui du jeune prince auprès du* quel vos noms et vos dignités vous attachent, et dont l'éducation est « pour ainsi dire, confiée à tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher de plus près; qu'il retrouve en vous les premiers témoins de la foi que ses ancêtres placèrent sur le trône; que le zèle pour la défense de l'église , qui coule en lui avec le sang, soit encore réveillé et animé par vos exemples; que les erreurs et les profanes nouveautés soient les premiers ennemis qu'il se propose de combattre; et qu'il soit encore plus jaloux qu'on
t)0 SECOND DIMANCHE DE CARÊME, ne touche point aux anciennes bornes de la foi , qu'à celles de la monarchie. Que la tranquillité de son règne , ô mon Dieu , devienne celle de l'église ; que les troubles qui l'agitent soient calmés avant qu'il puisse les connaître ; que la concorde et l'union rétablies parmi nous préviennent la sévérité de ses lois, et ne laissent plus rien à faire à son zèle ; que son règne soit le règne de la paix et de la vérité; que le lion et l'agneau vivent ensemble paisiblement sous son empire; et que cet enfant miraculeux , comme dit Isaïe , les mène encore et les voie réunis dans les mêmes pâturages :
Eùpuerparvulus minabit eos (i). Que le camp des infidèles et des Philistins ne se réjouisse plus de nos dissentions; et que s'ils entendent encore des clameurs autour de l'arche , ce ne soient plus celles qui annoncent ses périls et des malheurs nouveaux, mais ses triomphes et sa gloire. Ainsi soit-il!
(i) Isaïe, c. zi , y. 6t