‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 40 sur 116 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire ,

La piété véritable est l'ordre de la société : elle laisse chacun à sa place , fait de l'état où Dieu nous a placés l'unique voie de notre salut, ne met pas une perfection chimérique dans des œuvres que Dieu ne demande pas de nous, ne sort pas de l'ordre de ses devoirs pour s'en faire d'étrangers , et regarde comme des vices les vertus qui ne sont pas de notre état.

Tout ce qui trouble l'harmonie publique est un excès de l'homme, et non un zèle et une perfection de la vertu. La religion désavoue les œuvres les plus saintes qu'on substitue

aux devoirs, et Ton n'est rien devant Dieu quand on n'est pas ce que Ton doit être.

Il y a donc une piété, pour ainsi dire, propre à cliaque état. L'homme public n'est point vertueux s'il n'a que les vertus de l'homme privé : le prince s'égare et se perd par la même voie qui aurait sauvé le sujet; et le souverain en lui peut devenir très-criminel, tandis que l'homme est irréprochable.

Aussi le premier écueil de la piété des grands est de les retirer des soins publics, et de les renfermer en eux-mêmes. Comme l'indolence et l'amour du repos est le vice ordinaire des grands , il devient encore plus dangereux et plus incorrigible quand ils le couvrent du prétexte de la vertu. La gloire peut réveiller quelquefois dans les grands l'assoupissement de la paresse; mais celui qui a pour principe une piété mal entendue est en garde contre la gloire même , et ne laisse plus de ressource. Un reste d'honneur et de respect pour le public et pour la place qu'on occupe rompt souvent les clTarmos d'une oisiveté honteuse, et rend aux peuples le souverain qui se doit à eux; mais quand ce repos indigne est occupe par des exercices pieux , il devient à ses yeux honorable : on peut rougir d'un vice; mais on se fait honneur de ce qu'on croit une vertu.

Mais, Sire, un grand, un prince n'est |ws né pour lui seul ; il se doit à ses sujets. Les peuples, en l'élevant, lui ont confié la puissance et l'autorité , et se sont réservé en échange ses soins, son temps, sa vigilance. Ce n'est pas une idole qu'ils ont voulu se faire pour l'adorer, c'est un surveillant qu'ils ont mis à leur tête pour les protéger et pour les défendre : ce n'est pas de ces divinités inutiles qui ont des yeux et ne voient point, une langue et ne parlent point, des mains et n'agissent point; ce sont de ces dieux qui les précèdent , comme parle l'Écriture, pour les conduire et les défendre. Ce sont les peuples qui, par l'ordre de Dieu, les ont faits tout ce qu'ils sont; c'est à eux à n'être ce qu'ils sont que pour les peuples. Oui, Sire, c'est le choix de la nation qui mit

d'abord îe sceptre entre les mains de vos ancêtres; c'est elle qui les éleva sur le bouclier militaire , et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite Tbéritage de leurs successeurs; mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets. Leur naissance seule les mit ensuite en possession du trône ; mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d'abord ce droit et cette prérogative à leur naissance. En un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois n'en doivent faire usage que pour nous". Les flatteurs, Sire, vous rediront sans cesse que vous êtes le maître , et que vous n'êtes comptable à personne de vos actions. 11 est vrai que personne n'est en droit de vous en demander compte ; mais vous vous le devez à vousmême, et, si je l'ose dire, vous le devez à la France qui vous attend, et à toute l'Europe qui vous regarde : vous êtes le maître de vos sujets; mais vous n'en aurez que le titre, si vous n'en avez pas les vertus : tout vous est permis; mais cette licence est l'écueil de l'autorité , loin d'en être le privilège : vous pouvez négliger les soins de la royauté; mais, comme ces rois fainéants si déshonorés dans nos histoires, vous n'aurez plus qu'un vain nom de roi, dès que vous n'en remplirez pas les fonctions augustes.

Quel serait donc ce fantôme de piété qui ferait une vertu aux grands et au souverain , de craindre et d'éviter la dissipation des soins publics; de ne vaquer qu'à des pratiques religieuses, comme des hommes privés et qui n'ontà répondre que d'euxmêmes; de se renfermer au milieu d'un petit nombre de confidents de leurs pieuses illusions, et de fuir presque la vue du reste de la terre ! Sire , un prince établi pour gouverner les hommes doit connaître les hommes : le choix des sujets est la première source du bonheur public; et, pour les choisir,

' Tonlc la politiiiue de Machiavel, bonne tout au plus poiu" les petits tyrans de son siècle, ne vaut pas ce passage d'un prédicateur. La saine morale est la bonne politicpie des siècles éclairés. (L\ IIarpk.)

[I.a Harpe cilc encore le [jassagc [irécédent, page 97 : « Ce n"est donc i)a3 le souverain, c'est la loi, Sue, ([ui doit régner sur les pcuiiles. »]

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il faut les connaître. Nul n'est a sa place dans un état où le prince ne juge pas par lui-même : le mérite est négligé , parce qu'il est, ou trop modeste pour s'en)presser ou trop noble pour devoir son élévation à des sollicitations et à des bassesses : l'intrigue supplante les plus grands talents , des bommes souples et bornés s'élèvent aux premières places , et les meilleurs sujets demeurent inutiles. Souvent un David, seul capable de sauver l'État, n'emploie sa valeur dans l'oisiveté des cbamps que contre des animaux sauvages, tandis que des cbefs timides , effrayés de la seule présence de Goliath, sont à la tête des armées du Seigneur. Souvent un Mardochée , dont la fidélité est même écrite dans les monuments publics, qui, par sa vigilance, a découvert autrefois des complots funestes au souveram et à l'empire, seul en état, par sa probité et par son expérience , de donner de bons conseils et d'être appelé aux premières places, rampe à la porte du palais, tandis qu'un orgueilleux Aman est à la tête de tout, et abuse de son autorité et de la confiance du maître,

Ainsi les fonctions essentielles aux grands ne sont pas la prière et la retraite. Elles doivent les préparer aux soins publics, et non les en détourner; ils doivent se sanctifier en contribuant au salut et à la félicité de leurs peuples; les grâces de leur état sont des grâces de travail , de soins, de vigilance. Quiconque leur promet, dit l'Évangile, qu'ils trouveront Jésus-Christ dans le désert, ou dans le secret de leur palais, est un faux prophète : ecce in cleserto , ecce in penetralibus , noliie credere ■. Ils y seront seuls, et livrés à eux-mêmes : Dieu n'est point avec nous dans les situations qu'il ne demande pas de nous ; et le calme où nous nous croyons le plus en sûreté , si la main du Seigneur ne nous y conduit et ne nous y soutient, devient lui-même le gouffre qui nous voit périr sans ressource, une piélé oisive et retirée ne sanctifie pas le souverain , elle l'avilit et le dégrade.

Eh quoi! Sire , tandis que celui que son rang et sa naissance établissent dépositaire de l'autorité publique , se reu-

' HLVTTH., c. 24, V. 26.

fermerait dans rcnceinte d'un petit nombre de devoirs pieux et secrets, les soins publics seraient abandonnés , les affaires demeureraient , les subalternes abuseraient de leur autorité , les lois céderaient la place à l'injustice et à la violence, les peuples seraient comme des brebis sans pasteur, tout l'Etat dans la confusion et dans le désordre! et Dieu, auteur de Toitlre public, regarderait avec des yeux de complaisance une piété oisive qui le renverse! et les peuples , exposés à la merci des flots, n'auraient pas droit de dire à ce pilote endormi et inlidèle, avec plus de raison que les disciples sur la nier ne le disaient à Jésus-Christ : Seigneur, il vous est donc indifférent que nous périssions, et notre perte ou notre salut n'est plus une affaire qui vous intéresse ? Magister, non ad te pertiiiet quia périmas ' ? La religion autoriserait donc des abus que la raison elle-même condamne !

Mais la religion elle-même n'est-elle pas nécessairement liée à l'ordre public? Elle tombe ou s'affaiblit avec lui. Les mœurs souffrent toujours de la faiblesse des lois ; la confusion du gouvernement est aussi funeste à la piété des peuples qu'au bonheur desempires ; lebon ordre de la société est la première base desvertus chrétiennes; l'observance des lois de l'État doit préparer les voies à celles de l'Évangile. L'Église ne doit compter sur rien dans un empire où le gouvernement n'a rien de fixe; aussi les États où la multitude gouverne, et ceux où l'Ile partage la puissance avec le souverain, sans cesse exposés à des révolutions, se départent aussi facilement des lois que du culte de leurs pères : les soulèvements y sont aussi impunis que les erreurs; et c'est là où l'hérésie a toujours trouvé son premier asile; elle se fortifie au milieu de la confusion des lois et de la faiblesse de l'autorité ; elle doit toujours sa naissance ou son progrès aux troubles et aux dissensions publiques. Les règnes les plus faibles et les plus agités ont toujours été parmi nous, coinuie partout ailleurs, les règnes funestes de son accroissement et de sa puissance; et dès que

' mahc, c. 't, V. 38. ,

l'harmonie civile se dément , toute la religion elle même chancelle.

Aussi les plus saints rois de Juda, Sire, mêlaient les devoirs de la piété avec ceux de la royauté. Le pieux .Tosaphat, au sortir du temple oij il venait tous les jours offrir ses vœux et ses sacrifices au Dieu de ses pères, envoyait, dit l'Kcriture, dans toutes les villes de. Tuda, des hommes habiles et des prêtres éclairés , pour rétablir l'autorité des lois et la pureté du culte , que les malheurs des règnes précédents avaient fort altérées.

David lui-même , malgré ces pieux cantiques qui faisaient son occupation et ses plus chères délices , et qui instruiront jusqu'à la fin les peuples et les rois , paraissait sans cesse à la tête de ses armées et des affaires publiques ; ses yeux étaient ouverts sur tous les besoins de l'État; et, ne pouvant suffire seul à tout , il allait chercher, jusqu'aux extrémités de la .Tudée, des hommes fidèles, pour les faire asseoir à ses côtés, et partager avec eux les soins qui environnent le trône : oculi ynei ad fidèles terne, ut sedeant meciim ' .

Les plus pieux rois vos prédécesseurs ont toujours été les plus appliqués à leurs peuples. Celui surtout que l'Eglise honore d'un culte public descendait même dans le détail des différends de ses sujets : comme il en était le père , il ne dédaignait pas d'en être l'arbitre. Jaloux des droits de sa couronne , il voulait la transmettre à ses successeurs avec le ' même éclat et les mêmes prérogatives qu'il l'avait reçue de ses pères. Il croyait que l'innocence de la vie seule ne suffit pas au souverain , qu'il doit vivre en roi pour vivre en saint , et qu'il ne saurait être l'homme de Dieu s'il n'est pas l'homme de ses peuples.

11 est vrai. Sire, que la piété dans les grands va quelquefois dans un autre excès. Elle les jette dans une multitude de soins et de détails inutiles; ils se croient obligés de tout voir de leurs yeux et de tout toucher de leurs mains : les plus grandes affaires les trouvent souvent insensibles,' tandis que les

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plus petits objets réveillent leur attention et leur zèle ; ils ont les sollicitudes de l'homme privé, ils n'ont pas celles de l'homme public; ils peuvent avoir la piété du sujet , ils n'ont pas celle du prince. Ce n'est pas à eux cependant à abandonner le gouvernail pour vaquer à des fonctions obscures qui n'intéressent pas la sûreté publique : leurs mains sont premièrement destmées à manier ces ressorts principaux des États , qui font mouvoir toute la machine ; et tout doit être grand dans la piété des grands.

SECONDE PARTIE

l\Iais si l'inaction en est le premier écueil , l'incertitude et l'indécision, que traîne d'ordinaire après soi une conscience timide et scrupuleuse, ne paraissent pas moins à craindre.

Ce n'est pas que je prétende autoriser ici cette sagesse profane qui fait toujours marcher les intérêts de l'État avant ceux de l'Évangile, ni cette erreur commune qui ne croit pas l'exactitude des règles de l'Évangile compatible avec les maximes du gouvernement et les intérêts de l'État,

Dieu, qui est auteur des empires, ne l'est-il pas des lois qui les gouvernent.' A-t-il établi des puissances qui ne puissent se soutenir que par le crime.' Et les rois seraient-ils son ouvrage, s'ils ne pouvaient régner sans que la fraude et l'injustice fussent les compagnes inséparables de leur règne.' ]N'est-ce pas la justice et le jugement qui soutiennent les trônes? La loi de Dieu ne doit-elle pas être écrite sur le front du souverain, comme la première loi de l'empire.' et, s'il fallait toujours la violer pour maintenir la tranquillité de^ sociétés humaines, ou la loi de Dieu serait fausse, ou les socïélt'S humaines ne seraient pas l'ouvrage de J)ieu.

Quelle erreur, mes frères, de se persuader que ceux qui sont en place ne doivent pas regarder de si près à la rigidité des règles saintes; que les empires et les monarchies ne se mènent point par des maximes de religion ; que la loi de Dieu e.st la règle du particulier, mais que les États ont une règle supérieure n la loi de Dieu même; que tout tomberait dans la

I 2G ■ POUR LE UIMANGHE

laneueur etdaus rinactioii, si les maximes du cliristianisme conduisaient les affaires publiques; et qu'il n'est pas possible d'être en même temps et l'iionniie de l'État et l'iioiiime de Dieu!

Quoi! mes frères, la justice, la vérité, la Iwnue foi, seraient funestes au gouvernement des États et des empires ! La relijiiou, qui fait tout le boiilieur el toute la sûreté des peuples et des rois, eu deviendrait elle-même l'écueil! Un bras de chair soutiendrait plus sûrement les royaumes que la main dé Dieu , qui les a élevés ! Les peuples ne pourraient devoir l'abondance et la tranquillité qu'a la fraude et à la mauvaise foi de ceux qui les gouvernent! Et les ministres des rois ne pourraient acheter que par la perte de leur salut le salut de la patrie ! Quel outrage pour la religion, et pour tant de bous rois qui n'ont régné heureusement que par elle!

J'avoue , Sire, que , lorsque le souverain est ambitieux et médite des entreprises injustes , l'artifice et la mauvaise foi deviennent connue inévitables à ses ministres, ou pour cacher ses mauvais desseins, ou pour colorer ses injustices. Mais que le prince soit juste et craignant Dieu, la justice et la vérité suffiront alors pour soutenir un trône qu'elles-mêmes ont élevé ; l'habileté de ses ministres ne sera plus que dans leur équité et dans leur droiture : on ne donnera plus à la fraude et à la dissimulation les noms pompeux d'art de régner et de science des affaires. En un mot, donnez-moi des David et des Pharaon amis du peuple de Dieu, et ils pourront avoir des Nathan et des Joseph pour leurs ministres.

C'est doue déshonorer la religion, dit saint Augustin ' , de croire qu'elle ne doit pas être consultée dans le gouvernement des républiques et des empires. Mais c'est lui faire un égal outrage de prendre dans une piété mal entendue des motifs d'indécision et d'incertitude qui entrevoient partout les apparences du mal , et qui opposent sans cesse un fantôme de religion aux entreprises les plus justes et aux maximes les plus capitales.

' De civitate Dei.

C'est à la sagesse humaine et corrompue à être incertaine et timide ; toujours envelopée sous de fausses apparences , elle doit toujours craindre qu'un coup d'œil plus lieureux ne la perce entin , et ne la démasque. Mais la sagesse qui vient du ciel nous rend plus décidés et plus tranquilles ; on marche avec bien plus de sécurité quand on ne veut marcher que dans la lumière. L'homme vertueux tout seul a le droit d'aller la tête levée, et de défier la prudence timide et incertaine de l'homme trompeur : une sainte fierté sied bien.à la vérité.

Aussi , c'est se faire une fausse idée de la piété de se la figurer toujours timide , faible, indécise , scrupuleuse , bornée , se faisant un crime de ses devoirs, et une vertu de ses faiblesses; obligée d'agir, et n'osant entreprendre; toujours suspendue entre les intérêts publics et ses pieuses frayeurs, et ne faisant usage de la religion que pour mettre le trouble et la confusion où elle aurait du mettre Tordre et la règle. Ce sont là les défauts que les hommes mêlent souvent à la. piété ; mais ce ne sont pas ceux de la piété même. C'est le caractère d'un esprit faible et borné; mais ce n'est pas une suite de l'élévation et de la sagesse de la religion. En uu mot , c'est l'excès de la vertu; mais la vertu finit toujours où l'excès commence.

Non, Sire, la piété véritable élève l'esprit, ennoblit le 'cœur, affermit le courage. On est né pour de grandes choses quand on a la force de se vaincre soi-même. L'honnne de bien est capable de tout dès qu'il a pu se mettre parla foi au-dessus de tout. C'est le hasard qui fait les héros ; c'est une valeur de tous les jours qui fait le juste. Les passions peuvent nous placer bien haut , mais il n'y a que la vertu qui nous élève au-dessus de nous-mêmes.

Quel règne,Sire, plus glorieux en Israël que celui deSalomon, tandisqu'il demeura fideleàlaloi de ses pères.'' quel gouvernement plus sage et plusabsolu? Tous les raffinements de la politiqueont-ilsjamais poussé si loin l'art de régueretde conduire les peuples ? Quelle gloire et quelle magnificence environnait son troue! La piété eu avilissait-elle la majesté? Quel prince vit

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