DU PARDON DF.S OFFENSES
Les trois principes les plus communs qui lient les hommes les uns avec les autres, et qui forment toutes les unions elles amitiés humaines, sont le goût , la cupidité, et la vanité. Le goût. On suit un certain penchant de la nature, qui , nous faisant trouver en quelques personnes plus de rapport avec nos inclinations, peut-être aussi plus de complaisance pour nos défauts, nous lie à elles, et fait que nous trouvons dans leur société une douceur qui se change en un ennui avec le reste des hommes. La cu])idilé. On cherche
(les amis utiles ; ils sont dignes de notre amitié , dès qu'ils deviennent nécessaires à nos plaisirs ou à notre fortune ; l'intérêt est un grand attrait pour la plupart des cœurs : les litres ([ui nous rendent puissants se changent bientôt en des qualités qui nous font paraître aimables; et l'on ne manque jamais d'amis, quand on peut payer l'amitié de ceux qui nous aiment. Enfin la vanité. Des amis (jui nous font honneur nous sont toujours chers; il semble qu'en les aimant nous entrons en part avec eux de la distinction qu'ils ont dans le monde; nous cherchons à nous parer , pour ainsi dire , de leur réputation ; et , ne pouvant atteindre à leur mérite, nous nous honorons de leur société, pour faire penser du moins ([u'il n"y a pas loin d'eux à nous, et que nous n'aimons que nos semblables.
Quel chaos que la société , si le goût tout seul décidait des devoirs et des bienséances, et s'il n'y avait point d'autre loi qui liât les hommes ensemble ! Or , si les règles de la société même exigent que le goût tout seul ne soit pas l'unique principe de notre conduite envers les autres hommes , l'Évangile serait-il là-dessus plus indulgent? l'Évangile , qui ne nous ■i".rcche que de nous renoncer nousmêmes ; l'Évangile, qui nous ordonne partout de nous faire violence, et de combattre nos goûts et nos affections; l'Évangile enfin, qui veut que nous agissions par des vues supérieures à la chair et au sang, et que nous sachions sacrifier à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses règles non-seulement nos caprices , mais nos penchant, les plus légitimes.
Il est donc insensé de nous alléguer une aversion pour votre frère , qui est elle-même votre crime. Je pourrais vous répondre encore : Vous vous plaignez que votre frère vous déplaît , et qu'il n'est pas en vous de le supporter et de compatir avec lui? mais vous-même, croyez-vous ne déplaire à personne? pouvez-vous nous garantir que vous êtes du goût de tout le momie , et que tout vous applaudit et vous approuve ? Or , si vous exigez cpi'on excuse ce qu'il peut y avoir de chocpiant dans vos manières sur la bonté de votre cœur, et sur les qualités essentielles dont vous vous piquez ; s'il vous parait déraisonnable de se laisser révolter par des riens, et par certaines saillies dont nous ne sommes pas quelquefois les maîtres; si vous voulez qu'on juge de vous par la suite , par le fonds, par la droiture des sentiments et de la conduite, et non par des humeurs qui échappent , et sur lesquelles il est mal-
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aisé d'être toujours en garde contre soi-même; ayez la même équité pour votre frère, appliquez-vous la même règle: supportez-le comme vous avez besoin qu'on vous supporte ; et ne justifiez pas, par votre cloignement pour lui, les aversions injustes (pa'oii peut avoir pour vous-même. Et cette règle est d'autant plus équitable, qu'il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe tous les jours dans le monde, pour être convaincu que ceux qui font sonner le plus haut les défauts de leurs frères sont ceux même avec qui pei'sonne ne peut compatir , qui sont la terreur des sociétés , et à charge au reste des hommes.
Et ici je pourrais vous demander, mon cher auditeur, si ce fonds d'oppositions , qui vous rend votre frère si insupportable , n'est pas plus en vous, c'est-à-dire, dans votre orgueil, dans la bizarrerie de votre humeur, dans l'incompatibilité de votre caractère , que dans le sien propre : vous demander si tout le monde voit en lui ce que vous croyez y voir vous-même : si ses amis, ses proches , ses égaux le regardent des mêmes yeux que vous. Que sais-je encore ? vous demander si ce qui vous déplait en lui ne sont pas peut-être ses bonnes qualités : si ses talents, sa réputation , son crédit et sa fortune n'ont pas peut-être plus de part à votre aversion que ses défauts ; et si ce n'est pas son mérite ou son rang, qui ont fait jusqu'ici auprès de vous tout son crime. Il est si aisé de se faire là-dessus illusion à soi-même ! l'envie est une passion si masquée et si habile à se contrefaire ! Comme elle a quelque chose de bas et de lâche , et qu'elle est un aveu secret que nous nous faisons à nous-mêmes de notre médiocrité , elle se montre toujours à nous sous des dehors étrangers, et qui nous la rendent méconnaissable : mais approfondissez votre cœur, et vous verrez que tous ceux ou qui vous effacent , ou qui brillent trop à vos côtés , ont le malheur de vous déplaire ; que vous ne trouvez aimables que ceux qui n'ont rien à vous disputer; que tout ce qui vous passe , ou vous égale , vous contraint et vous gêne , et que , pour avoir droit à votre amitié, il faut n'en avoir aucun à vos prétentions et à vos espérances.
Mais je vais encore plus loin, et je vous prie de m'écouter. Je veux que votre frère ail encore plus de défauts que vous ne lui en reprochez. Hélas! vous êtes si doux et si complaisant envers ceux de qui vous attendez votre fortune et votre établissement, et dont
l'humeur , la fierté , les manières vous révoltent ; vous souf/rez icur hauteur, leurs rebuts et leurs dédains : vous dévorez leurs inégalités et leurs caprices : vous ne vous rebutez point : votre patience est toujours plus forte que votre opposition et votre répugnance , et vous n'oubliez rien pour plaire. Ah! si vous regardiez votre frère , comme celui de qui dépend votre salut éternel , comme celui à qui vous allez être redevable, non d'une fortune de boue et d'un établissement fragile , mais de la fortune même de votre éternité , suivriez-vous à son égard la bizarrerie de votre goût? ne vaincriez-vous pas l'injuste opposition qui vous éloigne de lui? vous en coùterait-il tant pour mettre vos penchants d'accord avec vos intérêts éternels, et vousfaire une violence utile et nécessaire? Vous souffrez tout pour le monde et pour la vanité ; et vous prétentiez qu'on est injuste, dès qu'on exige de vous une seule démarche pénible pour l'éternité?
Et ne dites pas que ce sont là de ces bizarreries de la nature , dont on ne saurait rendre raison , et que nous ne sommes pas les maîtres de nos goûts et de nos penchants. J'en conviens jusqu'à un certain point; mais il y a un amour de raison et de religion qui doit toujours l'emporter sur la nature. L'Évangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère : il exige que vous l'aimiez , c'est-à-dire que vous le souffriez, que vous l'excusiez, que vous cachiez ses défauts, que vous le serviez; en un mot, que vous fassiez pour lui tout ce que vous voudriez qu'on fit pour vousmême. La cliarité n'est pas un goût aveugle et bizarre, une inclination naturelle, une sympathie d'humeur et de tempérament : c'est un devoir juste, éclairé, raisonnable; un amour qui prend sa source dans les mouvements de la grâce et dans les vues de la foi. Ce n'est pas aimer proprement nos frères, que de ne les aimer que par goût; c'est s'aimer soi-même. Il n'est que la charité qui nous les fasse aimer comme il faut, et qui puisse former des amis solides et véritables. Car le goût cliange sans cesse , et la charilé ne meurt jamais: le goût ne se cherche que lui-même; et la charité ne cherche pas ses propres intérêts , mais les intérêts de ce qu'elle aime: le goût n'est pas à l'épreuve de tout, d'une perte, d'un procédé, d'une disgrâce ; et la charilé est plus forte que la mort : le goût n'aime que ce qui l'accommode , et la charité s'accommode à tout et souffre tout pour ce qu'elle aime : le goût est aveugle ,
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et nous rend souvent aimables les vices mêmes de nos frères; et la charité n'applaudit jamais à l'iniquité , et n'aime dans les autres que la vérité. Les amis de la grâce sont donc bien plus sûrs que ceux de la nature. Le même goût qui lie les cœurs, souvent un instant après les sépare ; mais les liens formés par la charité durent éternellement.
Telle est la première source de nos amours et de nos haines, l'injustice et la bizarrerie de notre goût. L'intérêt est la seconde : car rien n'est plus ordinaire que de vous entendre justifier vos animosités, en nous disant que cet homme n'a rien oublié pour vous perdre , qu'il a fait échouer votre fortune, qu'il vous suscite tous les jours des affaires injustes, que vous le trouvez partout sur votre chemin, et qu'il est difficile d'aimer un ennemi aussi acharné à vous nuire.
Mais je suppose que vous dites vrai, et je vous réponds : Pourquoi voulez-vous ajouter à tous les autres maux que votre frère vous a faits , celui de le haïr , qui est le plus grand de tous , puisque tous les autres n'ont abouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers , et que celui-ci perd votre âme , et vous prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel ? En le haïssant , vous vous nuisez bien plus à vous-même , que toute sa malignité à voire égard n'a jamais su vous nuire. lia renversé votre fortune temporelle , je le veux ; et en le haïssant vous renversez lo fondement de votre salut éternel : il a usurpé le patrimoine de vos pères, j'en conviens; et pour vous venger, vous renoncez à l'héritage du Père céleste et au patrimoine éternel de Jésus-Christ. Vous vous vengez donc sur vous-même ; et pour vous consoler des maux que votre frère vous a faits, vous vous en ménagez à vousmême un , sans fin et sans mesure.
Et, de plus, votre haine envers votre frère vous restitue-t-elle les avantages qu'il vous a ravis? rend-elle votre condition meilleure? Que vous revient-il de votre animosité et de votre amertume ? Vous vous consolez , dites-vous , en le haïssant ; et c'est la seule consolation qui vous reste. Quelle consolation, grand Dieu , que celle de la haine, c'est-k-dire , d'une passion noire et violente qui déchire le cœur , qui répand le trouble et la tristesse au dedans de nous-mêmes , et qui commence par nous punir et nous rendre malheureux ! Quel plaisir cruel que celui de haïr , c'est-à-
dire , de porter sur le cœur un poids d'amertume qui empoisonne tout le reste de la vie ! Quelle manière barbare de se consoler !,Et n'ctes-vous pas à plaindre de chercher à vos maux une ressource qui ne fait qu'éterniser par la haine une offense passagère?
Mais laissons ce langage humain: parions celui de l'Évangile, auquel nos bouches sont consacrées. Si vous étiez chrétien , mon clier auditeur; si vous n'aviez pas perdu la foi , loin de haïr ceux dont Dieu s'est servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune, vous les regarderiez comme les instruments des miséricordes de Dieu sur votre âme , comme les ministres de votre sanctification , et les écueils heureux qui n'ont servi qu'à vous sauver du naufrage. Vous vous seriez perdu dans le crédit et dans l'élévation , vous y auriez oublié Dieu : votre ambition aurait crû avec votre fortune , et la mort vous aurait surpris dans le tourbillon du monde , des passions et des espérances humaines. Mais le Seigneur , pour préserver votre âme , vous a suscité , dans sa grande miséricorde , des obstacles qui vous ont arrêté en chemin : il s'est servi d'un envieux , d'un concurrent pour vous supplanter , vous éloigner des grâces , et se mettre entre vous et le précipice où vous alliez vous abîmer et périr sans ressource : il a secondé pour ainsi dire son ambition; il a favorisé ses desseins , et , par un excès incompréhensible de bonté sur vous , il a traversé les vôtres : il a élevé votre ennemi dans le temps pour vous sauver dans l'éternité. Vous devez donc adorer les desseins de sa justice et de sa miséricorde sur les hommes ; regarder votre frère comme l'occasion heureuse de votre salut ; demander à Dieu que puisqu'il s'est servi de son ambition ou de sa mauvaise volonté pour vous sauver, il lui inspire un repentir sincère ; et qu'il ne permette pas que celui qui a tant contribué à votre salut, périsse lui-même.
Oui , mes frères , nos haines ne viennent que de notre peu de foi. Hélas ! si nous logarilions tout ce qui passe , comme une fumée qui n'a point de consistance ; si nous étions bien convaincus que tout ceci n'est rien , que le salut est la grande affaire , et que notre trésor et nos richesses véritables ne sont que dans l'éternité , où nous nous trouverons en un clin d'oeil ; si nous en étions convaincus, hélas ! nous regarderions les hommes qui s'aigrissent, qui s'échauffent , qui ont entre eux des dissensions cl des (]uerelles pour les tlignités de la terre , comme des enfants qui disputent entre eux
pour des jouets qui servent d'amusement à leur âge, dont les haines et lesanimosités puériles ne roulent que sur des riens, que l'enfance toute seule et la faiblesse de la raison grossit à leurs yeux. Tranquilles sur les plus grands elles plus tristes événements, sur la perte du patrimoine de leurs pères et la décadence de leur famille , et vifs jus(|u',i l'excès dès qu'ils se voient ravir les ohjets petits et frivoles qui réjouissaient leur enfance ! Ainsi , 6 mon Dieu, les hommes insensés et puérils ne sentent point la porte de leur héritage céleste, de ce patrimoine immortel que Jésus-Christ leur a laissé , et dont leurs frères jouissent déjà dans le ciel ! Ils voient de sang-froid le royaume de Dieu et les biens véritables leur échapper; et ils s'arment de fureur comme des enfants les uns contre les autres , dès qu'on touche à leurs biens frivoles , et qu'on leur enlève les jouets puérils , qui n'ont rien de plus sérieux que de tromper leur faible raison , et servir comme d'amusement à leur enfance.
L'intérêt est donc pour un chrétien un prétexte indigne et criminel de ses haines envers ses frères : mais la vanité, qui en est la dernière source , est encore moins excusable.
Car, mes frères , nous voulons qu'on nous approuve , qu'on applaudisse à nos défauts comme cà nos vertus; et, quoique nous sentions nos faiblesses , nous sommes assez injustes pour exiger que les autres ne les voient pas, et qu'Us nous fassent honneur de certaines qualités que nous nous reprochons à nous-mêmes comme des vices. Nous voudrions que toutes les bouches ne s'ouvrissent que pour publier nos louanges, et que le monde , qui ne pardonne rien, qui n'épargne pas même ses maîtres, admirât en nous ce qu'il censure dans les autres.
En effet, vous vous plaignez que votro ennemi vous a décrié en secret et en public; qu'il a ajouté la calomnie à la médisance; qu'il vous a attaqué parles endroits les plus vifs et les plus sensibles, et qu'il n'a rien oublié pour vous perdre d'honneur et de réputation devant les hommes.
Mais , avant que de vous répondre , je pourrais vous dire d'abord : Détiez-vous des rapports qu'on vous a faits de votre frère : les discours les plus innocents nous reviennent tous les jours si empoisonnés par la malignité des langues où ils passent ; il y a tant de flatteurs indignes qui cherchent à plaire aux dépens de
ceux qui ne plaisent pas ; il y a tant d'esprits noirs et mauvais , qui ne trouvent de plaisir qu'à mettre le mal où il n'est pas , et voir la dissension parmi les hommes; il y a tant de caractères indiscrets et légers, et qui disent à contre-temps et d'un air envenime ce qui n'avait été dit d'abord qu'avec des intentions innocentes ; il y a tant d'hommes naturellement outrés , et dans la bouche desquels tout s'enfle , tout grossit, tout sort de la vérité simple et naturelle; j'en appelle ici à vous-même. Ne vous est-il jamais arrivé qu'on ait envenimé vos discours les plus innocents , et ajouté à vos récits des circonstances que vous n'aviez pas même pensées? Ne vous éles-vous pas plaints alors de l'injustice et de la malignité dos redites ? Pourquoi ne pourriez-vous pas avoir été trompés à votre tour ? et si tout ce qui passe par tant de canaux s'altère d'ordinaire, et ne revient jamais h nous comme il a été dit dans sa source, pourquoi voudriez-vous que les discours qui vous regardent vous seul fussent exempts de cette destinée , et méritassent plus d'attention et de créance?
Vous nous répondrez sans doute qu'il ne s'agit pas ici de ces maximes générales, et que les faits dont vous vous plaignez ne sont pas douteux. Je le veux ; et je vous demande si votre frère n'a pas de son côté les mêmes reproches à vous faire ; si ses défauts vous ont toujours trouvé fort indulgent et fort charitable; si vous avez même toujours rendu justice à ses bonnes qualités; si vous n'avez jamais souffert qu'on l'ait déchiré en votre présence ; si vous n'avez pas aidé à la malignité de ces discours par une feinte modération , et par un demi-silence qui n'a fait qu'allumer le feu de la détraction , et fournir de nouveaux traits contre voire frère. Je vous demande si vous usez même de beaucoup do circonspection envers les autres hommes; si vous faites beaucoup de grâce aux faiblesses d'aulrui; si votre langue n'est pas toujours trempée dans le fiel et dans l'absinthe ; si la réputation la mieux établie n'est pas toujours en danger entre vos mains ; et si les histoires les plus tristes et les plus secrètes ne deviennent pas bientôt des événements publics, par votre malignité et par votre imprudence. 0 homme! vous poussez si loin la délicatesse et la sensibilité sur ce qui vous regarde ! Nous avons besoin de toute la terreur de notre ministère , et de tous les motifs les plus graves de la religion , pour vous porter à pardonner à votre frerc un
seul discours , un mot souvent que l'imprudence, que le hasard, que la conjoncture , qu'un juste ressentiment peut-être lui a arraché ; et la licence de vos discours envers les autres ne connaît pas même les bornes de la politesse et de la bienséance que le monde tout seul prescrit.
Mais je veux que vous n'ayez rien à vous reprocher du côté de la modération envers votre frère. Que faites-vous en le haïssant? effacez-vous les impressions sinistres que ses discours ont pu laisser dans l'esprit des autres hommes? Vous faites à votre cœur une nouvelle plaie ; vous vous enfoncez vous-même un trait qui donne la mort à votre âme ; vous lui arrachez le glaive d'entre les mains, si j'ose parler ainsi, pour vous en percer vous-même. Montrez , dans l'innocence de vos mœurs et dans l'intégrité de voire conduite , l'injustice de ses discours ; détruisez par une vie sans reproche les préjugés qu'il a pu donner contre vous; faites retomber sur lui , par les vertus opposées aux défauts qu'-il vous impute, la bassesse et l'iniquité de ses calomnies : voilà une manière juste et licite de vous venger. Triomphez de sa malice par vos mœurs et par votre silence : vous assemblerez des charbons de feu sur sa tête; vous mettrez le public de votre côté; vous ne laisserez à votre ennemi que la honte de ses emportements et de ses impostures. Mais de le haïr , c'est la vengeance des faibles , c'est la triste consolation des coupables; en un mot , c'est la ressource de ceux qui n'en sauraient trouver dans la vertu et dans l'innocence.
Mais enfin laissons toutes ces raisons, et venons au point essentiel. Il vous est ordonné d'aimer ceux qui vous maltraitent et qui vous calomnient; de prier pour eux; de demandera Dieu qu'il les convertisse, qu'il change leur cœur aigri, qu'il leur inspire des sentiments de paix et de charité , et qu'il les mette au nombre de ses saints. Il vous est ordonné de les regarder par avance comme (les citoyens de la céleste Jérusalem , avec lesquels vous bénirez éternellement les richesses de la miséricorde divine, réuni avec eux dans le sein de Dieu , heureux du même bonheur, et avec lesquels vous ne formerez plus qu'une voix pour chanter les louanges immortelles de la grâce. Il vous est ordonné de regarder les injures comme des bienfaits, comme la peine de vos crimes cachés , pour lesquels vous avez tant de fois mérité d'être couvert
(le confusion devant les hommes ; comme le prix du royaume de Dieu , qui n'est promis qu'à ceux qui souffrent avec piélé la persécution et la calomnie.
Car enfin , il faut en venir là. L'amour-propre suffirait pour aimer ceux qui nous aiment , qui nous louent , qui publient nos vertus fausses ou véritables ; c'était là, dit Jésus-Christ, toute la vertu des païens : Konne et Ethnici hoc faciunt? (Matth., y, 47.) Mais la religion va plus loin : elle veut que nous aimions ceux qui nous haïssent et qui nous déchirent : elle met à ce prix les miséricoriles de Dieu sur nous , et nous déclare qu'il n'y a point do pardon à espérer pour nous , si nous ne l'accordons à nos frères.
Et , de bonne foi , voulez-vous que Dieu oublie les crimes et les horreurs de toute votre vie ; qu'il soit insensible à sa gloire que vous avez tant de fois outragée , tandis que vous ne pouvez vous I l'soudre à oublier un mot ; tandis que vous êtes si vif , si délicat , si furieux sur les intérêts de votre gloire , vous qui peut-être jouissez d'une réputation que vous n'avez jamais méritée ; vous qui seriez couvert d'une confusion éternelle, si l'on vous connaissait tel (pie vous êtes ; vous, en un mol , dont les discours les plus injurieux ne représentent qu'à demi les misères secrètes dont Dieu vous connaît coupable :' Grand Dieu ! que les pécheurs auront peu d'excuses à vous alléguer, quand vous leur prononcerez l'arrêt de leur condamnation éternelle !
Vous nous direz peut-être que vous convenez là-dessus des devoirs que la religion impose; mais que les lois de l'honneur l'ont emporté sur celtes de la religion ; qu'il faut s'attendre à être déslionoré à jamais devant les hommes , si l'on souffre tranquillement des discours et des procédés d'une certaine nature ; que la religion qui pardonne , est une lâcheté et une tache que le monde ui! pardonne point , et que Thonneur ne connaît pas là-dessusd'exception et de privilège.
Quel est cet honneur, mes frères, qu'on ne peut acheter qu'au |)rix de son âme et de son salut éternel.' et que l'on est à plaindre, si l'on ne peut se sauver de l'ignominie que par un crime.' Je sais que c'est ici où les fausses lois du monde semblent l'emporter sur celles de la religion ; et que les plus sages même , qui conviennent de la folie de cet abus, sont pourtant d'avis qu'il faut s'y soumettre. Mais je parle devant un prince (pii , plus sage
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que le monde , et justement indigné contre une fureur aussi opposée aux maximes de l'Évangile qu'aux intérêts de l'État, a montré à ses sujets quel est le véritable honneur; et qui, en lui arrachant des armes criminelles , a noté d'une infamie éternelle ces vengeances auxquelles l'erreur publique avait attaché une gloire déplorable.
Quoi ! mes frères , une maxime abominable , que la barbarie des premières mœurs de nos ancêtres toute seule a consacrée et a fait passer jusqu'à nous , l'emporterait sur toutes les règles du christianisme , et sur les lois les plus inviolables de l'État ? On ne serait pas déshonoré en trempant ses mains dans le sang de son frère , et on le serait en obéissant à Dieu, et à celui qui tient sa place sur la terre? La gloire ne serait donc plus qu'une fureur; et la lâcheté , qu'un respect généreux pour la religion et pouf son maître. Vous craignez de passer pour un lâche ? Montrez votre valeur en répandant votre sang pour la défense de la patrie ; allez à la tète de nos armées affronter les périls , et cherchez la gloire dans le devoir; assurez votre réputation par des actions dignes de passer dans nos histoires , et d'être comptées parmi les événements mémorables d'un règne si glorieux : voilà une valeur que l'État exige , et que la religion autorise. Alors méprisez ces vengeances brutales et personnelles : regardez-les comme une ostentation puérile de la valeur, qui cache souvent une véritable lâcheté ; comme la ressource vile et vulgaire de ceux qui n'ont rien qui les signale; comme une preuve forcée et équivoque de courage que le monde nous arrache , et à laquelle souvent le cœur se refuse. Loin de vous l'imputer à la honte, le monde lui-même vous en fera un nouveau titre d'honneur : vous en paraîtrez plus grand , et vous apprendrez à vos égaux que la valeur déplacée n'est plus qu'une brutale timidité; que la sagesse et la modération entrent toujours dans la véritable gloire ; que tout ce qui déshonore l'humanité ne saurait honorer les hommes; et que l'Évangile, qui ordonne de pardonner , a fait plus de héros que le monde luimême , qui veut qu'on se venge.
Vous nous direz encore peut-être que ces maximes ne vous regardent pas; que vous avez oublié les sujets de plainte que vous aviez contre votre frère ; et qu'une réconciliation a fini l'éclat de vos démêlés et de votre rupture. Or, je dis que c'est encore ici ou
VOUS vous abusez ; el , après vous avoir montré l'injuslice de nos haines, il faut vous faire convenir de la fausseté de nos réconciliations.
Il n'est point de précepte dans la loi , qui laisse moins de lieu au doute et à la méprise , que celui qui nous oblige d'aimer nos frères ; et cependant il n'en est point sur lequel on se fasse plus d'illusions et de fausses maximes. En effet , il n'est presque personne qui ne nous dise qu'il a pardonné de tout son cœur à son frère, et que sa conscience là-dessus est tranquille; et cependant rien n'est plus rare que de pardonner, et il n'est guère de réconciliation qui change le cœur, et qui ne soit une fausse apparence de retour, soit qu'on la considère dans son principe , soit qu'on en examine les démarches et les suites.
Je dis dans son principe : car, mes frères, afin qu'une réconciliation soit sincère et réelle , il faut qu'elle prenne sa source dans la charité, et dans un amour chrétien de notre frère. Or, les motifs humains ont d'ordinaire toute la part à un ouvrage qui ne peut être que l'ouvrage de la grâce. On se réconcilie pour céder aux instances de ses amis, pour éviter un certain éclatdésagréabie qu'une guerre déclarée attirerait après soi , et qui pourrait retomber sur nous-mêmes; pour ne pas s'interdire certaines sociétés dont il faudrait se bannir, si l'on s'obstinait à vouloir être irréconciliable avec son frère. On se réconcilie par déférence pour des grands, qui exigent de nous cette complaisance ; pour se faire une repu talion de modération et de grandeur d'àme ; pour ne pas donner des scènes au public , qui ne répondraient pas à l'idée que nous voulons qu'on ait de nous ; pour couper court aux plaintes éternelles et aux discours outrageants d'un ennemi qui peut-être nous connaît trop , et a été trop avant dans noire confidence pour ne pas mériter que nous le ménagions , et qu'une réconciliation lui impose silence. Que dirai-je encore? on se réconcilie peut-être comme Saùl , pour nuire plus sûrement à son ennemi , et endormir ses précautions et sa vigilance.
Tels sont les motifs ordinaires des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde. Et ce que je dis ici est si \Tai, (pu! des pécheurs qui ne laissent paraître d'ailleurs aucun signe de piété , se réconcilient pourtant tous les jours avec leurs Irères ; et eux, (jui ne sauraient se vaincre sur les acvoirs les plus aisés de
1,1 vie chrclieune , paraissent des héros dans l'accomplissement de colui-ci , le plus difficile de tous. Ah ! c'est que ce sont des héros de la vanité et non pas de la charilé, c'est qu'ils laissent de la réconciliation ce qu'elle a d'héroïque et de pénible devant Dieu , (jui est l'oubli de l'injure et le changement de noire cœur envers nolr^ frère; et ils n'en retiennent que ce qu'elle a de glorieux devant les hommes, qui est une apparence de modération, et une facilité à revenir que le monde lui-même loue.
Mais si la plupart des réconciliations sont fausses quand on en examine les motifs , elles ne le sont pas moins si on les considère ilans leurs démarches. Oui, mes frères , que de mesures , que de négociations , que de formalités, que de peines pour les conclure ! que d'attentions à apporter ! que de mérragements à observer ! cjuc d'intérêts à concilier! que d'obstacles à lever ! que do démarches à compasser ! Ainsi votre réconciliation n'est pas l'ouvrage lie la charité, mais de la sagesse et de l'habileté de vos amis ; c'est une affaire du monde , ce n'est pas une démarche de religion ; c'est un traité heureusement conclu, ce n'est pas un devoir de la foi accompli : elle est l'ouvrage de l'homme , mais elle n'est pas l'œuvre de Dieu : en un mot, c'est une paix qui vient de la terre , ce n'est pas la paix qui descend du ciel.
Car, de bonne foi, les hommes, par leurs ménagements et l'habileté de leurs mesures, ont-ils pu , en vous réconciliant avec votre frère, faire revivre la charité qui était éteinte dans votre cœur ? ont-ils pu vous rendre ce trésor que vous aviez perdu? Ils ont bien pu faire cesser le scandale d'une rupture déclarée , et rétablir entre vous et votre frère les devoirs extérieurs de la société ; mais ils n'ont pas changé votre cœur, que Dieu seul tient entre ses mains ; mais ils n'ont pas éteint la haine que la grâce toute seule peut éteindre. Vous vous êtes donc réconcilié , mais vous n'aimez pas encore votre frère: et en effet , si vous l'aimiez sincèrement, aurait-il fallu tant d'entremetteurs pour vous réconcilier avec lui? L'amour est à lui-même son médiateur et son interprète. La charité est cette parole abrégée qui aurait épargné à vos amis ces soins infinis qu'il a fallu employer pour vous ramener : elle n'est pas si mesurée ; elle témoigne simplement ce qu'elle sent sincèrement. Or, vous avez exigé mille conditions avant que de vous rendre ; vous avez disputé toutes vos démarches ; vous n'avez voulu avan-
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cer que jusqu'à un cerlain point; vous avez exigé que votre frore fit les premiers pas pour revenir à vous. La charité ne connaît pas toutes ces règles ; elle n'en a qu'une : c'est d'oublier l'injure , et d'aimer son frère comme soi-même.
Je conviens qu'il y a certaines mesures île prudence à observer, et que souvent des démarches trop précipitées et faites à contretemps pourraient ne pas réussir, et aigrir peut-être davantage notre frère. Mais je dis que la charité doit régler ces mesures, et non pas la vanité : je dis et je répète que toutes ces réconciliations, qu'on a tant de peine à conclure ; où de part et d'autre on ne se relâche que jusqu'à un certain point, et avec tant de précautions si sévères et si précises; où il entre tant d'expédients et tant de mystères , sont des fruits de la prudence de la chair ; corrigent les manières, mais ne touchent point au cœur ; rapprochent les personnes , mais ne rapprochent pas les affections ; rétablissent les bienséances , mais laissent les mêmes sentiments; en un mot , font cesser le scandale de la haine , mais n'en font pas cesser le péché. Aussi Jésus-Christ nous ordonne simplement de nous aller réconcilier avec notre frère : Vacle reconciliori fralri tuo. (Mattii., v , 27. ) Il ne nous dit pas : N'avancez pas trop, de peur que votre frère n'en abuse ; assurez-vous auparavant qu'il fera la moitié du chemin ; ne le recherchez pas, de peur qu'il ne regarde votre démarche comme l'apologie de ses plaintes , comme un aveu tacite de votre tort , et un arrêt que vous prononcez contre vous-même. Jésus-Christ nous dit simplement : Allez vous réconcilier avec votre frère. Il veut que la charité toute seule se mêle de nous raccommoder avec lui : il suppose que poilr aimer nos frères nous n'avons pas besoin d'entremetteur, et que notre cœur doit se suffire à lui-mérae.
Telles sont les démarches des réconciliations ; aussi les motifs en étant presque toujours humains, les démarches vicieuses , les suites n'en peuvent être (|ue vaines et de nul effet. Je dis les suites; car, mes frères , à quoi se terminent la plupart des réconciliations (]ui se font tous les jours dans le monde? quel en est le fruit ? qu'appellc-t-on s'élrc réconcilié avec son eimemi ? Le voici :
Vous nous dites en premier lieu que vous êtes réconcilié avec votre frère, que vous lui avez pardonné de bon cœur; mais que vous avez pris votre parti de ne le plus voir, et de n'avoir désormais aucun commerce avec lui. Et là-dessus vous vivez Iran-
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quille ; vous croyez que l'Évangile ne prescrit rien de plus , et qu'un confesseur n'est pas en droit d'en exiger davantage. Or, je vous déclare que vous n'avez pas pardonné à votre frère , et que vous êtes encore à son égard dans la haine , dans la mort et dans le péché.
Car je vous demande : Craint-on de voir ce qu'on aime? et si votre ennemi est devenu votre frère , que peut avoir pour vous sa présence de si odieux et de si triste? Vous dites que vous lui avez pardonné, que vous l'aimez ; mais que, pour éviter tout accident, et de peur que sa présence ne vous réveille des idées fâcheuses, vous trouvez plus sur de vous l'interdire. Mais quel est cet amour que la seule présence de l'oljjef aimé irrite contre lui , et enflamme de haine et de colère ? Vous l'aimez ! c'est-à-dire, vous ne voudriez pas peut-être lui nuire et le perdre. Mais ce n'est pas assez ; la religion vous ordonne encore de l'aimer : ear, pour ne pas vouloir nuire à un ennemi, l'honneur, l'indolence, la modération, la crainte , le défaut d'occasion suffisent; mais pour l'aimer, il faut être chrétien : et voilà précisément ce que vous ne voulez pas être.
Mais d'ailleurs, les chrétiens sont-ils faits pour ne pas se voir, et s'interdire toute société les uns avec les autres.' Les chrétiens ! les membres d'un même corps , les enfants d'un même père , les disciples d'un même maître , les héritiers d'un mémo royaume , les pierres d'un même édifice , les portions d'une même masse ! Les chrétiens! la participation d'un même esprit, d'une même rédemption et d'une mémo justice ! Les chrétiens ! sortis du même sein , régénérés dans les mêmes eaux , incorporés dans la même Église , rachetés d'un même prix , sont-ils faits pour se fuir, se faire un supplice de se voir, et ne pouvoir se souffrir les uns les autres ? Toute la religion nous lie , nous unit ensemble : les sacrements auxquels nous participons , les prières publiques et les actions de grâces que nous chantons , le pain de bénédiction que nous offrons , les cérémonies du culte dont nous nous glorifions, rassemblée des fidèles où nous assistons ; tous ces dehors ne sont que les symboles de l'union qui nous lie ensemble. Toute la religion ciie-mêmc n'est qu'une sainte société, une communication divine de prières, de sacrifices, d'œuvres et de mérites. Tout nous rassemble, tout nous lie, tout ne fait de nos frères et de nous qu'une famille, qu'un corps , qu'un cœur et qu'une àme ; el vous
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croyez aimer voire frère, et conserver avec lui les liens les plus sacres de la religion , tandis que vous rompez même ceux de la société , et que vous ne pouvez souffrir sa seule présence !
Mais il ne vous est pas ordonné seulement de ne pas blesser envers votre frère les règles de l'honnêteté , et de lui rendre tous les devoirs que la société nous impose les uns envers les autres : c'est le monde qui vous prescrit cette loi; ce sont là ses règles et ses usages. Mais Jésus-Christ vous ordonne de l'aimer; et tandis que votre cœur est éloigné de lui, en vain accordez-vous les dehors à la bienséance. Vous refusez l'essentiel à la religion, et tout ce que vous avez par-dessus les pécheurs qui refusent de voir leurs frères, c'est que vous savez vous contraindre pour le monde, et vous ne savez pas vous faire violence pour le salut.
Et certes , mes frères , si les hommes n'étaient unis ensemble que par les liens extérieurs de la société , il suffirait sans doute de se rendre des devoirs extérieurs, et de maintenir ce commerce mutuel de soins, de politesses et de bienséances, qui font comme toute l'harmonie du corps politique. Mais nous sommes unis ensemble par les liens sacrés et intimes de la foi , de respérance , de la charité, de la religion. Nous formons au milieu du monde une société tout intérieure , et toute séparée de la société civile que les législateurs ont établie, .\insi , en remplissant à l'égard de vos frères les bienséances extérieures, vous satisfaites aux devoirs de la société civile , mais vous ne remplissez pas ceux de la religion ; vous ne troublez pas l'ordre de la politique , mais vous lenversez l'ordre do la charité ; vous êtes un bon citoyen , mais vous n'êtes pas un citoyen du ciel ; vous êtes un homme du siècle, mais vous n'êtes pas un homme du siècle à venir : lo monde peut vous absoudre, et n'en pas demander davantage; mais vous ne faites rien devant Dieu, parce que vous n'êtes pas dans la charité, et votre condamnation est certaine. Venez nous dire après cela que vous ne manquerez point aux bienséances , et que c'est tout ce que la religion exige de nous. Elle n'exige donc que des feintes, que des dehors , que de vaincs apparences.? Elle n'exige donc rien de vrai, rien de réel, rien qui change le cœur? et le grand précepte (.'e la charité, qui seul donne de la réalité à toutes nos œuvres, ne serait donc plus qu'un faux semblant, cl une vaine hypocrisie?
Aussi ne nous en croyez point là-dessus ; consultez le public
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hii-mt'ine. Voyez si, malgré tontes les apparences que vous gardez encore avec votre frère , ce n'est pas une opinion établie dans le monde, que vous ne l'aimez point : si le monde n'agit pas conséquemment à cette persuasion. Voyez si vos créatures, si tous ceux qui vous approchent etqui vous sontaltachés, n'affectent pas de s'éloigner de votre frère. Voyez si tous ceux qui le haïssent, qui sont dans des intérêts opposés aux siens , ne recherchent pas votre amitié , ne forment pas avec vous des liaisons nouvelles ; cl si cette persuasion ne vous donne pas pour amis tous ceux qui ne le sont pas de votre frère. Voyez si ceux qui attendent de vous des grâces ne commencent pas par l'abandonner, et s'ils ne croient pas vous faire leur cour en ne grossissant plus la sienne. Vous voyez que le monde vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même ; qu'il ne prend point le change sur vos sentiments ; et que, malgré toutes ces vaines apparences envers votre frère , il est si vrai que vous êtes dans la haine et dans la mort , que le monde lui-même pense sur cela comme nous ; lui que, partout ailleurs, nous avons toujours à combattre.
Voilà à quoi se terminent la plupart des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde. On se revoit, mais on ne se réunit pas; on se promet une amitié mutuelle, mais on ne se la rend pas; on se rapproche, mais les cœurs demeurent toujours éloignés : et j'ai eu raison de dire que les haines sont éternelles , et que presque toutes les réconciliations sont des feintes ; qu'on pardonne l'offense, mais qu'on n'aime jamais l'offenseur ; qu'on cesse de traiter son frère comme un ennemi, mais qu'on ne le regarde jamais comme un frère.
Et voilà ce qui se passe tous les jours à nos \"eux. On voit dans le monde des personnes publiques, des familles d'un grand nom , garder encore ensemble certaines mesures de bienséance qu'on ne peut rompre sans scandale , et néanmoins vivre dans des intérêts différents , dans des sentiments publics et déclarés d'envie , de jalousie, d'animosité mutuelle ; se croiser, se détruire , se regarder avec des yeux jaloux; faire chacun de ses créatures les partisans de ses ressentiments et de son aversion ; partager le monde , la cour, la ville ; faire de ses dissensions domestiques la querelle du public ; et établir cette opinion et ce scandale dans le monde, qu'on ne s'aime point ; qu'on voudrait se détruire mutuellement; qu'on
garde encore à la vérité les apparences , mais qu'au fond les affections et les intérêts sont pour toujours et sans retour éloignés. El cependant, de part et d'autre, on vit dans une réputation de l)iété, et dans la pratique des bonnes œuvres ; on a des confesseurs distingués, et d'une grande réputation dans le monde : et cependant, en se rendant encore mutuellement certains devoirs , et vivant d'ailleurs dans un éloignement public et déclaré, on fréquente les sacrements, on est tous les jours dans le commerce des choses saintes, on approche de sang-froid de l'autel, on se présente fréquemment et sans scrupule au tribunal de la pénitence ; loin d'y confesser sa haine devant le Seigneur, et de gémir du scandale que le public en reçoit , on y fait des plaintes contre son ennemi ; on l'accuse , loin de s'accuser soi-même ; on fait valoir les devoirs extérieurs qu'on lui rend, comme des marques que le cœur n'est point aigri ; que dirai-je ? et les ministres de la pénitence eux-mêmes, qui auraient dit être les juges de notre haine, en deviennent souvent les apologistes , se partagent avec le public , entrent dans les animosités et dans les préventions de leurs pénitents, publient l'équité de leur querelle, et font que le seul remède destiné à guérir le mal ne sert qu'à le revêtir des apparences du bien, et le rendre plus incurable.
Grand Dieu ! vous seul pouvez fermer les plaies qu'une orgueilleuse sensibilité a faites à mon cœur, en y nourrissant des haines injustes.
Faites, grand Dieu, que j'oublie des offenses légères, afin que vous puissiez oublier les crimes de toute ma vie.
Est-ce à moi , 6 mon Dieu , à être si sensible et si inexorable aux i)lus petits outrages , moi qui ai tant de besoin que vous usiez à mon égard d'indulgence et d'une grande miséricorde.^
Les injures dont je me plains égalent-elles celles dont j'ai mille fois déshonoré votre grandeur suprême.!"
Faut-il, grand Dieu, que le ver de terre s'irrite et s'enflamme des moindres mépris, tandis que votre majesté souveraine souffre depuis si longtemps, et avec tant de bonté, ses rébellions et ses offenses.^
Qui suis-je, pour être si touché des intérêts de ma gloire; moi qui n'ose jeter les yeux devant vous sur mon ignominie secrète ; moi qui mériterais d'être l'oppruiiic des hommes et le rebut de
mon peuple ; moi qui n'ai rien de louable, même selon le monde, que le l)ouhcur de lui avoir caché mes hontes et mes faiblesses ; moi que les outrages les plus sanglants épargneraient encore , et traiteraient avec indulgence ; moi enfin qui n'ai plus de salut à espérer, si vous n'oubliez vous-même votre propre gloire, que j'ai tant de fois outragée ?
Mais non , grand Dieu ! vous mettez votre gloire à pardonner au pécheur, et je mettrai la mienne à pardonner à mon frère. Acceptez, Seigneur, ce sacrifice que je vous fais de mes ressentiments. Ne jugez pas de son prix par les offenses que j'oublie, mais par l'orgueil qui les avait grossies, et me les avait rendues si sensibles. Et puisque vous avez promis de remettre nos fautes , des que nous les remettons à nos frères, accomplissez. Seigneur, vos promesses. C'est dans cette espérance que j'ose compter sur vos miséricordes éternelles. Ainsi soit-il.
( Sermon pour le vendredi après les cendres. )
Sun LA PAROLE DE DIEU.
La première disposition que demande de vous la sainteté de cette parole, lorsque vous venez l'entendre, c'est un désir qu'elle vous soit utile. Vous devez dans le secret de votre maison , avant de venir dans nos temples , vous adresser au Père des lumières , et lui denaander qu'il vous donne ces oreilles du cœur, qui seules font entendre sa voix ; qu'il donne à sa parole cette vertu , cette onction secrète, ces attraits si puissants et si heureux pour la conversion des pécheurs ; qu'il surmonte cette insensibilité que vous avez jusqu'ici opposée à toutes les vérités entendues ; qu'il lixc ces sensibilités d'un moment, que vous avez si souvent éprouvées en nous écoulant, et qui n'ont jamais, eu de suite pour votre salut; qu'il nous donne à nous-mêmes ce zèle, cette sagesse, cette dignité, cette plénitude de son esprit , ces lumières vives, celte véhémence divine, toujours persuasive et qui ne parle jamais en vain; qu'il forme dans nos cœurs le goût des vérités qu'il met dans nos bouches; qu'il nous rende insensibles à vos louanges ou à vos censures , afin que nous soyons plus utiles à vos besoins ; que le désir de votre salut supplée en nous aux ta-
lents que la nature nous refuse; et que nous honorions notre n:iinislère, en ne cherchant pas à vous plaire, mais à vous sauver.
Et certes, mes frères, si les Israélites autrefois, sur le point d'approcher de la montagne de Sinaï, et d'y entendre les paroles de la loi que l'ange devait leur annoncer, furent obligés par l'ordre du Seigneur de se puritîer, de laver leurs vêtements, et de s'abstenir même des saints devoirs du mariage , pour se préparer à cette grande action, et ne rien porter au pied de la montagne qui ne fût digne de la sainteté de la loi qu'ils allaient entendre ; n'est-il pas plus raisonnable, dit saint Chrysostome, lorsque vous venez écouter les paroles divines d'une loi plus sainte , d'y apporter du moins les précautions de foi, de piété, de respect même extérieur, qui marquent en vous un désir sincère de conformer vos mœurs aux maximes que nous allons vous annoncer ? Quoi ! mes frères , les préceptes de Jésus-Christ, les paroles de la vie éternelle seraientelles entendues avec moins de précaution que les ordonnances d'une loitiguralive? Est-ce parce qu'un ange ne descend plus du ciel pour vous les annoncer? Mais ne sommes-nous pas ici comme lui les envoyés de Dieu , et ne vous parlons-nous pas comme lui à sa place ? L'ange sur la montagne portait-il plus de caractère de la Divinité , que nous en portons ? II écrivait la loi sur des tables de pierre; la grâce de notre ministère la grave dans les cœurs. Il promettait le lait et le miel ; et nous annonçons les biens véritables. Il parlait aux chefs des tribus, ces héros qui vainquirent les peuples de Chanaan et conquirent leurs villes; et nous parlons devant les princes et les rois de la terre , et devant un roi encore plus grand par sa piété que par ses conquêtes. Les foudres et les éclairs , (jui accompagnaient ses menaces contre les transgresseurs de la loi , renversaient le peuple frappé de terreur au pied de la montagne ; mais ([u'était-ce que ces menaces et ces malédictions temporelles, leurs villes démolies, leurs femmes et leurs enfants menés en captivité , si vous les comparez au malheur éternel que nous ne cessons de prédire aux violateurs de la loi de Dieu.' Séparez ce que nous sommes du ministère que nous remplissons; qu'y a-t-il ici de moins terrible et de moins respectable que sur la montagne de Sinaï ?
Et cependant (]uciies préparations vous conduisent à une action si sainte et si digne de respect? Une vainc curiosité qu'on veut sa-
lisfaire ; un loisir inutile qu'on est bien aise d'amuser; un spectacle de religion dont on veut avoir le plaisir; une coutume qu'on suit , parce que le monde l'a reçue ; que sais-je? le désir de plaire au maître en imitant son respect pour la parole de l'Évangile , et de s'attirer plutôt ses regards que ceux de la miséricorde divine : que sais-je encore ? des vues peut-être plus criminelles, et dont on n'oserait parler, de peur d'avilir la gravité de notre ministère. Nul motif de salut ne vous conduit ici ; nulle vue de foi ne vous y prépare ; nul sentiment de piété ne vous y accompagne ; en un mol, venir écouter la parole sainte n'est pas même pour vous une œuvre de religion.
Première raison de l'inutilité de notre ministère. Car comment voulez-vous qu'une démarche toute profane serve de disposition à la grâce; et que, dans cette multitude de fidèles assemi)lés en ce lieu saint , la bonté de Dieu aille vous discerner de la foule pour ouvrir votre cœur à la parole de vie , vous qui n'avez apporté ici que les dispositions les plus propres à éloigner de vous cette miséricorde? Mes frères , comme la religion n'a rien de plus grand en un sens que le dépôt de la doctrine et de la vérité , la piété ne connaît rien aussi de plus important, et qui demande des précautions plus religieuses, que de l'écouter et de s'en instruire.
La seconde disposition qui doit vous conduire en ce lieu saint, est une disposition de douleur et de confusion , fondée sur le peu lie fruit que vous avez retiré jusqu'ici de tant de vérités entendues. Grand Dieu , ne vous lasserez-vous pas de me donner un cœur sensible à des vérités qui me touchent toujours , et qui ne me changent jamais -" et ne punirez-vous pas l'abus que je fais de votre pul'ole , en lui ôlant à mon égard cette force que vous lui laissez encore, pour me rappeler à la pénitence? Et certes, mes frères, combien de fidèles qui m'écoutent , sensibles autrefois aux vérités que nous annonçons, ne viennent plus aujourd'hui leur offrir qu'un cœur tranquille et endurci? Ils négligèrent ces temps heureux, où ia grâce voulait encore leur ouvrir cette voie de conversion : et, depuis un J si longue et si funeste négligence , ils nous écoutent de .sang-froid; et les vérités les plus terribles dans nos bouches ne sont plus pour eux qu'un airain sonnant et une cymi)a!e retentissante.
Or, je vous demande , mes frères, ce sentiment de douleur sur
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le peu d'usage que vous avez fait jusqu'ici de tant d'instructions entendues, vous est-il même connu? La seule pompe extérieure que vous portez ici, femmes du monde, nous annonce -t-elle cette disposition? Les mêmes soins d'indécence et de vanité qui vous préparent aux spectacles profanes , ne vous conduisent-ils pas à nos instructions, où le monde est condamné ? Y faites-vous quelque différence ? et ne serable-t-il pas ou que nous devons vous y annoncer les maximes insensées des théâtres, ou que vous n'y veney, vous-même que pour insulter par un appareil indécent , même selon le monde , aux saintes maximes de l'Évangile?
Mais que dis-je, mon cher auditeur? Loin de vous reprocher tant de vérités jusqu'ici entendues sans fruit, hélas! vous vous savez peut-être bon gré d'y être insensible ; peut-être vous faitesvous une espèce de force et de vanité déplorables de nous écouter de sang-froid; vous regardez peut-être comme un bon air et une supériorité d'esprit , que ce qui louche tous les autres vous laisse tout seul calme et tranquille ; vous faites peut-être ostentation de votre insensibilité : il semble que ce serait une faiijlcsse à vous d'être sensible àdes vérités qui triomphèrent autrefois des philosophes et des Césars ; à des vérités descendues du ciel , et qui portent avec elles des caractères si divins d'élévation et de sagesse; à des vérités qui font tant d'honneur à l'homme , et les seules dignes de la raison-, ù des vérités si consolantes pour le cœur, et seules cai>ables de porter la paix et la tranquillité au dedans de nousmêmes ; à des vérités enfin qui nous proposent de si grands intérêts, et pour lesquelles on ne peut être indifférent sans fureur et sans cxtravasance. Vous vous vantez du peu de succès de notre zèle, et (jue tous nos discours vous laissent tels qu'ils vous trouvent ; et vous croyez par là faire honneur à votre raison. Je ne vous dis pas que vous vous vantez d'être dans ce fond de l'abime, et dans cet état de réprobation où il n'est presque plus de ressource , ce qui est digne en même temps d'horreur et de pitié : mais je vous (lis que la marque même la plus sure d'un esprit frivole et léger, d'une raison médiocre et bornée, d'un cœur mal fait, et incapable (le grandeur et d'élévation , c'est de ne trouver rien qui frappe , (|ui étonne , qui satisfasse , (pii intéresse dans les vérités si sages cl si sublimes de la morale de Jésus-Christ.
Hélas I vous ne portez ici qu'un dégoût d'irréligion et de va-
nitë ; les momenls les plus ennuyeux sont ceux que vous employez à écouter des vérités qui devraient faire toute la consolation de votre vie : vous êtes fâchés que la religion du raaitre vous en fasse une espèce de devoir et de bienséance. Nous sommes même obligés de respecter vos ennuis et vos dégoûts, en mêlant souvent à la vérité des ornements humains qui toujours l'affaiblissent : il semble que nous venons ici vous parler pour nous; et vous nous écoulez comme des importuns qui viendraient vous demander des grâces. Au milieu d'un spectacle profane, vous n'avez point de regret aux moments que des plaisirs si frivoles occupent : c'est là que toutes les pensées d'affaires, de fortune , de famille cessent; et que, tout le reste oublié, l'e.iprit, né pour des choses plus sérieuses se repait avidement d'aventures chimériques : c'est de la qu'on sort toujours plein , occupé, transporté des maximes lascives qu'un théâtre criminel a chantées. On en repasse les endroits qui ont fait sur le cœur des impressions plus dangereuses ; on en porte, le souvenir jusqu'au pied des autels. Ces images , si fatales à l'innocence, ne peuvent plus s'effacer ; et, au sortir de la parole sainte, tout ce que vous en avez retenu, ce sont peut-être les défauts de celui qui vous l'a annoncée.
Mes frères , Dieu ne punit plus d'une manière sensible le mépris de sa parole. Il pourrait encore sans doute transporter son Évangile au milieu de ces nations barbares qui n'ont jamais entendu parler de lui , et abandonner de nouveau son héritage : il pourrait tirer du fond de leurs déserts des peuples féroces et infidèles, et leur livrer nos temples et nos foyers, comme il leur livra autrefois ces Églises si célèbres, que les TertuUien , les Cyprien, les Augustin, avaient illustrées, et où il ne reste plus maintenant de trace de christianisme que dans les outrages que Jésus-Christ y reçoit , et dans les fers dont les fidèles y sont chargés : il le pourrait; mais il se venge plus secrètement, et peut-être plus terriblement. Il vous laisse encore le spectacle et tout l'appareil extérieur de la prédication de l'Évangile ; mais il en détourne le fruit sur les simples et sur les ignorants qui habitent les campagnes ; les terreurs de la foi ne sont plus que pour eux. Il ne retire plus ses prophètes du milieu des villes ; mais il leur ôte , si j'ose parler ainsi, la force çt la vertu de leur ministère; il frappe ces nuées saintes d'aridité et de sécheresse ; il vous en suscite qui
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VOUS rendent la vérité belle , mais qui ne vous la rendent pas aimable ; qui vous plaisent , mais qui ne vous convertissent pas : il laisse affaiblir dans nos bouches les saintes terreurs de sa doctrine : il ne tire plus des trésors de sa miséricorde de ces hommes extraordinaires , suscités autrefois dans les siècles de nos [)éres, qui renouvelaient les villes et les royaumes, qui entraînaient les grands et le peuple , qui changeaient les palais des rois en des maisons de pénitence, des Bernard et des Vincent Ferrier dans nos Gaules, des Raymond en Italie, des Dominique dans toute l'Europe , des Xavier dans un nouveau monde ; il permet que nous , hommes faibles, succédions à ces hommes apostoliques.
Que dirai-je encore ? nous assemblons ici , comme autrefois Paul au milieu d'Athènes, des spectateurs oisifs et curieux, qui ne se proposent que d'entendre quelque chose de nouveau ; tandis que ceux qui évangéliscnt vos terres et vos vassaux voient avec consolation à leurs pieds, comme autrefois Esdras, des Israélites simples, qui ne peuvent relenir leurs larmes en entendant seulement les paroles de la loi. Nous amusons le loisir et l'oisiveté des princes et des grands de la terre , tandis que des ministres saints enfantent Jésus-Christ, et recueillent une moisson abondante au milieu des campagnes : en un mot , nous discourons, et ils convertissent. C'est ainsi , 6 mon Dieu , que vous exercez en secret des jugements terribles et sévères.
Mais, mes frères , que ne nous est-il permis de vous dire ici ce que Paul et Barnabe disaient autrefois aux. Juifs infidèles ! Vous étiez les premiers à qui il fallait annoncer les paroles de salut ; mais puisque vous les rejetez , et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, nous allons donc vers les nations abandonnées, vers ces pauvres peuples, ensevelis dans l'ignorance, qui cultivent vos terres, et qui recevront avec foi et avec reconnaissance la grâce que vous rejetez : Vobls oportcbat j^rimiun loqui vcrbitm Dci : sed quoniam repcUitisillud , et indignos vos jiidiratis œlcrnœ vilœ, ccce convcrt'nnur ad gcnlcs. ( AcT., xui , 40. ) Ah ! nos travaux seraient bien plus utiles, notre joug plus adouci, noire ministère plus consolidé : nous ne compterions pas parmi ceux qui nous écoutent des noms célèbres dans l'histoire; mais nous y compteiions les noms de ceux qui sont écrits ilans le ciel : nous n'y verrions pas assemblés tous les titres et toutes les hau-
tes dignités qui forment toute la gloire et toute la figure du noondo qui passe; mais nous y verrions la foi, la piété, rinnocencc , qui font toute la gloire du chrétien qui demeure éternellcmeut : nous n'y entendrions pas de vains applaudissements donnés au langage de riiomrac, et non à celui de la foi ; mais nous y verrions couler des larmes , qui sont la louange immortelle de la grâce : nos chaires ne seraient pas environnées de tant de pompe ; mais nos auditeurs seraient un spectacle digne des anges .et de Dieu.
Vous nous accusez d'ajouter de nouvelles terreurs aux paroles de l'Evangile : mais où sont les consciences que nous troublons ? où sont les pécheurs que nous alarmons ? où sont les ùmes mondaines qui, saisies de frayeur au sortir de nos discours, vont se cacher au fond des solitudes, et expier, par de saints excès do pénitence, les dissolutions de leurs mœurs passées? Les siècles qui nous ont précédés ont vu souvent de ces exemples; les nôtres en voient-ils encore quelquefois? Ah! plût à Dieu que vous pussiez me convaincre d'avoir inspiré à une seule âme ces terreurs salutaires , disait autrefois saint Ambroise à quelques sages mondains de son temps , qui l'accusaient d'exagérer les périls et la corruption du monde , et de faire prendre à trop de filles chrétiennes le parti de la sainte virginité ; et je puis vous le dire ici avec bien plus de raison que ce grand homme ! Utinam convinccrerl (S. Amisr., de Virgijsit., liv. i, ch. 5.) Plût à Dieu qu'on put me montrer les suites d'une indiscrétion si heureuse! Utinam tanti criminis probaretur effectus! Plût à Dieu que vous eussiez des exemples à nous reprocher pour justifier vos censures! Utinam me exemplis potius argneretis , quam sennonibus cœderclis ! Ah ! nous souffririons le blâme avec plaisir , si l'on pouvait nous montrer le succès qu'on nous reproche ! iSon vererer invidium , si efficaciam recognoscerem !
Hélas ! nous ne ménageons peut-être que trop votre faiblesse ; nous respectons peut-être trop des coutumes qu'un long usage a consacrées , de peur de paraître censurer les grands exemples qui les autorisent; nous n'osons presque parler de certains désordres, de peur que nos censures ne paraissent plutôt tomber sur les personnes que sur les vices; nous nous contentons de vous montrer de loin des vérités qu'il faudrait vous mettre sous l'œil ; et voire ';alut même souffre souvent de l'excès de nos précautions et de no-
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tre timide prudence. Quedirai-je? la faiblesse nous arrache souvent des éloges , où le zèle devrait placer des analhèmes et dos censures ; nous nous laissons, comme le monde , éblouir par les noms et par les titres ; ce qui encouragea les Arabroise nous affaiblit; et parce que nous vous devons du respect, nous vous refusons souvent la vérité, que nous devons encore respecter davantage : et après cela , vous nous accusez d'exagérer, d'outrer les vérités , et d'en former des fantômes de noire façon , pour alarmer ceux qui nous écoutent!
Premier devoir qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte, un esprit de docilité.
Vous devez en second lieu , à l'autorité de celte parole , un esprit de sincérité et d'application sur vous-même; c'est-à-dire, cire ici un censeur rigoureux de votre propre conscience; avoir sans cesse sous les yeux d'un côté l'état de votre âme, de l'autre les vérités que nous annonçons ; vous mesurer sur cette règle ; vous approfondir dans celle lumière; vous juger par celle loi ; écouter, comme adressées à vous seul, les sainles maximes annoncées à la raullilude; vous regarder comme seul ici devant Jésus-Christ, qui parle à vous seul par notre bouche, et qui peut-être même ne nous envoie ici que pour vous seul. Car , mes frères , nul ne prend ici pour soi la vérité qui l'attaque et qui le condamne ; nul ne s'y croit un personnage intéressé : il semble que nous nous formons à plaisir des fantômes pour les combattre , et que la réalité du pécheur que nous attaquons ne se trouve nulle part. L'impudique ne se reconnaît point dans les traits les plus vifs et les plus ressemblants de sa passion. L'homme charué d'un bien mal acquis, et peut-être du sang et de la dépouille des peuples, condamne avec nous celle injustice dans les autres , et ne voit pas qu'il se juge lui-même. Le courtisan dévoré d'ambition , et qui sacrifie tous les jours à celle idole la conscience et la probité , convient de la bassesse de cette passion dans ses semblables , cl la regarde comme une vertu , ou comme la grande science de la cour . pour lui-même. Chacun s'envisage toujours par certains côtés favorables, qui l'empêchent de se reconnaître tel qu'il est. Nous avons beau, pour ainsi dire, le montrer au doigt; on trouve toujours en soi certains traits adoucis qui changent la ressemblance. On se dit tout bas à soi-même : .le ne suis pas cet homme. Kl tan-
dis que le public nous ap])lique peut-être des vérités si ressemblantes, seuls, ou nous réussissons à nousy méconnaitre, ou nous n'y découvrons peut-être que les défauts de nos frères ! nous cherchons à nos propres portraits des ressemblances étrangères ; nous sommes ingénieux à détourner sur les autres le coup que la vérité n'avait porté que sur nous; la malignité des applications est l'unique fruit que nous retirons de la peinture que la chair fait de nos vices, et nous jugeons témérairement nos frères, où nous aurions dû nous juger nous-mêmes. Et c'est ainsi, 6 mon Dieu, que les hommes corrompus abusent de tout, et que la lumière même de la vérité ferme leurs yeux sur leurs propres égarements, et ne les ouvre que pour voir dans les autres , ou ce qui n'est pas , ou ce qu'elle aurait dû leur cacher !
Quelque éclairé que vous soyez d'ailleurs , vous ne devez pas vous faire de vos prétendues lumières un titre pour négliger les instructions que l'Église donne aux fidèles. Augustin, déjà si célèbre à Milan par ses talents et par sou éloquence , ne dédaignait pas d'assister assidûment aux instructions publiques du grand Ambroise. L'onction de l'esprit vous apprendra toujours ici ce que vous ignorez peut-être encore. Si vous avez la science qui enfle , vous vous affermirez dans la charité qui édifie. Si votre esprit n'y apprend rien de nouveau, votre cœur y sentira peut-être des choses nouvelles : vous y apprendrez du moins que votre savoir n'est rien , si vous ignorez la science du salut ; que vous n'êtes qu'une nuée sans eau , élevé à la vérité par vos talents et par vos connaissances sur le reste des hommes , mais vide de grâce , et le jouet des vents et des passions devant Dieu ; et qu'enfin une âme simple et pure apprendra tout en un instant dans le sein de Dieu, et sera transformée de clarté en clarté; au lieu que vous, après une vie entière de veilles et de travail , et un amas inutile de connaissances et de lumières , n'aurez peut-être pour partage que les ténèbres éternelles.
Cependant , parmi tous ceux qui nous écoutent, il en est peu aujourd'hui qui ne s'érigent en juges et en censeurs de la parole sainte. On ne vient ici que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent , pour faire des parallèles insensés , pour prononcer sur la différence des jours et des instructions : on se fait honneur d'être difficile ; on passe sans attention sur les vérités les plus étonnantes , et qui
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seraient d'un plus grand usage pour soi; et tout le fruit qu'on retire d'un discours chrétien , se borne à en avoir mieux remarqué les défauts que tout autre. De sorte qu'on peut appliquer à la plupart de nos auditeurs ce que Joseph , devenu le sauveur de l'Egypte , disait par pure feinte à ses frères : Ce n'est pas pour chercher le froment et la nourriture que vous êtes venus ici , c'est comme des espions qui venez remarquer les endroits faibles de cette contrée : Exploratorcs estis ; ut videatis infirniiora terrœ, venistis. (Gen., xLii, 9.) Ce n'est pas pour vous nourrir du pain de la parole , et chercher des secours et des remèdes utiles à vos maux , que vous venez nous écouler; c'est pour trouver où placer quelques vaines censures, et vous faire honneur de nos défauts, qui sont peut-être une punition terrible de Dieu sur vous, lequel refuse à vos crimes des ouvriers plus accomplis, et qui auraient pu vous rappeler à la pénitence : Ex})loratores estis; ut videatis infniniora tcrrœ, venistis.
Mais de bonne foi , mes frères , quelque faible que soit notre langage , n'en disons-nous pas toujours assez pour vous confondre , pour dissiper vos erreurs , et pour vous faire convenir en secret des égarements que vous ne pouvez vous justifier à vous-mêmes ? Faut-il des talents si sublimes pour vous dire que les fornicateurs , les avares, et les hommes sans miséricorde, n'entreront jamais dans le royaume de Dieu ; que si vous ne faites pénitence , vous périrez; et qu'd ne sert de rien d'être possesseur du monde entier, si l'on vient à perdre son àme ? N'est-ce pas la simplicité même qui fait toute la force de ces divines vérités? et dans la bouche du plus obscur (le tous les ministres seraient-elles moins effrayantes?
Et d'ailleurs, s'U était permis de nous recommander ici nousmêmes, comme le disait autrefois l'Apôtre à des fidèles ingrats, plus attentifs à censurer la simplicité de son extérieur et de son langage , et sa figure méprisable , comme il dit lui-même , aux yeux des hommes, que touchés des fatigues et des périls infinis qu'il avait essuyés pour leur annoncer lÉvangile et les convertir à la foi ; s'il était permis, nous vous dirions : Mes frères, nous soutenons pour vous tout le poids d'un ministère pénible; nos soins, nos veilles, nos prières, les travaux infinis qui nous conduisent ;i ces chaires chrétiennes , n'ont point d'autre objet que votre salut : eh! ne méritons-nous pas du moins que vous respectiez nos pei-
nés? le zèle qui souffre tout pour vous assurer le salut, peut-il jamais devenir le triste sujet de vos dérisions et de vos censures? Demandez à Dieu, à la bonne heure, pour la gloire de l'Éiilise et pour l'honneur de son Évangile , qu'il suscite à son peuple des ouvriers puissants en parole ; de ces hommes que l'onction seule de l'esprit de Dieu rend éloquents, et qui annoncent l'Évangile d'une manière digne de son élévation et de sa sainteté. Mais quand nous y manquons , que votre foi supplée à nos discours ; que votre piété rende à la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd dans notre bouche ; et, par vos dégoûts injustes, n'obligez pas les ministres de l'Évangile à recourir, pour vous plaire, aux vains artifices d'une éloquence humaine, à briller plutôt ([u'à instruire , et à descendre chez les Philistins, comme autrefois les Israélites, pour aiguiser leurs instruments destinés à cultiver la terre ; je veux dire , à chercher dans les sciences profanes , ou dans le langage d'un monde ennemi, des ornements étrangers pour embellir la simplicité de l'Evangile, et donner aux instruments et aux talents destinés à faire croître et fructifier la semence sainte , un brillant et une subtilité qui en émousse la force et la vertu, et qui met un faux éclat à la placedu zèle et de la vérité : Descendcbat crgo omn'is fsrael ad Philisthum , ut exacueret uniisqiiisquc vomcrem siinm , et ligonem. (I Reg., XIII, 20.)
Et voilà, mes frères, le dernier défaut opposé à cet esprit de foi, un esprit de curiosité. Vous ne distinguez pas assez la sainte gravité de notre ministère , de cet art vain et frivole , qui ne se propose que l'arrangement du discours et la gloire de l'éloquence : vous n'assistez à nos discours que comme autrefois Augustin, encore pécheur, assistait à ceux d'Ambroise. Ce n'était pas , dit cet illustre pénitent , pour y apprendre de la bouche de l'homme de Dieu les secrets de la vie éternelle, que je cherchais depuis si longtemps, ni pour y trouver des remèdes aux plaies honteuses et invétérées de mon àme, que vous seul connaissiez, ô mon Dieu! c'était pour examiner si son éloquence répondait à sa grande réputation , et si ses discours soutenaient les applaudissements que lui donnait tout son peuple. Les vérités qu'il annonçait ne m'intéressaient point; je n'étais touché que de la beauté et de la douceur du discours: Eerum antem incuriosus et contempler adstabam, ctdelectabar siiavitatc sennonis. (Conf. lib. v, chap. xiii.)
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Et telle est encore aujourd'hui la situation déplorable d'une infinité de fidèles qui nous écoutent, lesquels chargés de crimes comme Augustin , liés comme lui des passions les plus honteuses, loin de venir chercher ici des remèdes à leurs maux , viennent y chercher de vains ornements qui amusent les malades sans les guérir; qui font que nous plaisons au pécheur, mais qui ne font pas que le pécheur se déplaise à lui-même. Ils viennent, ce semhle, nous dire ce que les habitants de Babylone disaient autrefois aux Israélites captifs : Chantez-nous les cantiques de Sion : H-ymmnn cantate nobis de canticis Sion. (Ps. cxxxvi, 3.) Ils viennent chercher l'har' nionie et l'agrément dans les vérités sérieuses de la morale de Jésus-Christ, dans les soupirs de la triste Sion étrangère et captive, et veulent que nous pensions à flatter l'oreille, en publiant les me» naces et les maximes sévères de l'Evangile : Hymnum cantate no^ bis de canticis Sion.
0 vous qui m'écoutez, et que ce discours regarde, rentrez un moment en vous-même : voire sort est comme déploré aux yeux de Dieu; vos plaies invétérées ne laissent presque plus d'espoir de guérison ; vos maux pressent , le temps est court ; Dieu , lassé de vous souffrir depuis si longtemps, va enfin vous fnipper et vous surprendre : voilà les malheurs éternels que nous vous prédisons, et qui arrivent tous les jours à vos semblables. Vous n'êtes pas loin de l'accompliiiseraent ; nous vous montrons le glaive terrible du Seigneur suspendu sur votre tête, et prêta tomber sur vous : et, loin de frémir sur les suites de votre destinée, et prendre des mesiu-es pour vous dérober au glaive qui vous menace , vous vous amusez à examiner s'il brille, et s'il a de l'éclat ; et vous cherchez, dans les terreurs mêmes de la prédiction , les beautés puériles d'une vaine éloquence. Grand Dieu , que le pécheur parait méprisable et digne de risée, quand on l'envisage dans votre lumière?
Car, mes frères , sommes-nous donc ici sur une tribune profane , pour ménager avec des paroles artiticieuses les suffrages d'une assemblée oisive ; ou dans la chaire chrétienne et à la {ilace de Jésus- Christ , pour vous instruire , pour vous reprendre, pour vous sanctifier au nom et sous les yeux de celui qui nous envoie.' Est-ce i'i mie dispute de gloire, un exercice d'esprit et d'oisiveté, ou le plus saint et le plus important ministère de la foi? Eli! pourquoi venez-vous vous arrêter à nos fail)les talents , et chercher des qua-
lilés humaines où Dieu seul parle et agit? Les instruments les plus vils ne sont-ils pas quelquefois les plus propres à la puissance de sa grâce? les murs de Jéricho ne tombent-ils pas , quand il lui jlait , au bruit des plus fragiles trompettes? Eh! que nous importe de vous plaire, si nous ne vous changeons pas? que nous sert d'être éloquents , si vous êtes toujours pécheurs? quel fruit nous revientil de vos louanges, si vous n'en retirez vous-mêmes aucun de nos instructions? Notre gloire, c'est l'établissement du règne de Dieu dans vos cœurs-; vos larmes toutes seules, bien mieux que vos applaudissements, peuvent faire notre elogc; et nous ne voulons point (l'autre couronne que vous-mêmes et votre salut éternel. ,^j)isi soii-'il.
(Stnnon jioitr le i" dimanche de Carême.)
SUR t.\ VKRrrE D'UN AVENIR.
Pour prendre le parti étonnant de ne rien croire , et d'être tranquille sur tout ce qu'on nous dit d'un avenir éternel , il faudrait sans doute des raisons bien décisives et bien convaincantes. Il n'est pas naturel que l'homme hasarde un intérêt aussi sérieux que celui de son éternité , sur des preuves légères et frivoles ; encore moins naturel qu'il abandonne la-dessus les sentiments communs, la foi de ses pères , la religion de tous les siècles , le consentement de tous les peuples , les préjugés de son éducation , s'il n'y a été comme forcé par l'évidence de la vérité. A moins que l'impie ne soit bien sur que tout meurt avec le corps, rien n'approche de sa fureur et de son extravagance. Or, en est-il i)ien assuré? Quelles sont les grandes raisons qui l'ont déterminé à prendre ce parti affreux ? On ne sait, dit-il , ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle ; ie juste meurt comme l'impie , l'homme comme la tête; et nul ne revient pour nous dire lequel des deux avait eu tort. Pressez encore, et vous serez effrayé de voir la faiblesse de l'incrédulité; des discours vagues, des doutes usés , des incertitudes éternelles , des suppositions chimériques , sur lesquelles on ne voudrait pas risquer le malheur ou le bonheur d'un seul de ses jours, et sur lesquelles on hasarde une éternité tout entière.
Voilà les raisons insurmontables que l'impie oppose à la foi de tout l'univers ; voilà cette évidence qui l'emporte, dans son esprit.
sur tout ce qu'il y a de plus évident et de mieux élabli sur la terre. On ne sait ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parie ! 0 homme , ou vrez ici les yeux. Un doute seul suffit pour vous rendre impie , et toutes les preuves de la religion ne peuvent suffire pour vous rendre fidèle. Vous doutez s'il y a un avenir, et vous vivez par avance comme s'il n'y en avait point ! Vous n'avez pour fondement de votre opinion que votre incertitude, et vous nous reprochez la foi comme une crédulité populaire !
Je vais encore plus loin. Quand même, dans le doute que se forme l'impie sur l'avenir , les choses seraient égales , et que les vaines incertitudes qui le rendent incrédule balanceraient les vérités solides et évidentes qui nous promettent l'immortalité : je dis que, dans une égalité même de raisons, il devrait du moins désirer que le sentiment de la foi , sur la nature de nos cames , fût véritahie ; un sentiment qui fait tant d'honneur à l'homme , qui lui apprend que son origine est céleste , et ses espérances éternelles : il devrait souhaiter que la doctrine de l'impiété fût fausse; une doctrine si triste, si humiliante pour l'homme; qui le confond avec la bête; qui ne le fait vivre que pour le corps ; qui ne lui donne ni fin, ni destination, ni espérance; qui borne sa destinée à un pelit nombre de jours rapides , inquiets , douloureux , qu'il passe sur la terre : toutes choses égales, une raison née avec quelque élévavation aimerait encore mieux se tromper en se faisant honneur, qu'en se déclarant pour un partis! ignominieux à son être. Quelle àme a donc reçue l'impie des mains d'une nature peu favorable, pour aimer mieux croire , dans une si grande inégalité de raisons , (|u'il n'est fait que pour la terre , et se regarder avec complaisance, comme un vil assemblage de boue, elle compagnon du bœuf et du taureau? Que dis-je , mes frères.' quel monstre dans l'univers doit être l'impie , de ne se délier même du sentiment commun , que parce qu'il est trop glorieux à sa nature; et de croire que la vanité toute seule des hommes l'a introtluit sur la terre , et leur a persuadé qu'ils étaient immortels?
Mais non , mes frères ; ces hommes de chair et de sang ont raison de refuser l'honneur que la religion fait à leur nature ; et de se persuader que leur àme est toute de boue, et que tout meurt avec le corps. Des hommes sensuels , impudiques , efféminés , qui n'ont plus (l'autre frein qu'un instinct brutal ; jjIus d'autre règle, que
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rempoilement de leurs désirs; plus d'autre oecupation , que de réveiliei", par de nouveaux artifices, la cupidité déjà assouvie : des hommes de ce caractère ne doivent pas avoir beaucoup de peine à croire, qu'ils n'ont en eux aucun principe de vie spirituelle; que le corps est tout leur être : et comme ils imitent les mœurs des bëtes , ils sont pardonnables de s'en attribuer la nature. Mais qu'ils ne jugent pas de tous les hommes par eux-mêmes : il est encore sur la terre des âmes chastes, pudiques, tempérantes (ju'ils ne transportent pas.dans la nature les penchants honteux de feur volonté; qu'ils ne dégradent pas l'humanité tout enlierc, pour s'être indignement dégradés eux-mêmes : qu'ils cherchent leurs semblables parmi les hommes : et, se trouvant presque seuls dans l'univers , ils verront qu'ils sont plutôt les monstres , que les ouviages ordinaires de la nature.
D'ailleurs , non-seulement l'impie est insensé, parce que, dans une égalité même de raison , son cœur et sa gloire devraient le décider en faveur de la foi , mais encore son propre intérêt. Car, mes frères , on l'a déjà dit : que risque l'impie en croyant ? quelle suite fâcheuse aura sa crédulité, s'il se trompe? Il vivra avec honneur, avec jjrobité, avec innocence : il sera doux, affable , juste , sincère, religieux, ami généreux, époux fidèle, maître équitable; il modérera des passions qui auraient fait tous les malheurs de sa vie ; il s'abstiendra des plaisirs et des excès qui lui eussent préparé une vieillesse douloureuse, ou une fortune dérangée : il jouira de la réputation de la vertu, et de l'estime des peuples ; voilà ce qu'il risque. Quand tout finirait avec celle vie , ce serait là le seul secret de la passer heureuse et tranquille ; voilà le seul inconvénient que j'y trouve. S'il n'y a point de récompense éternelle, qu'aura-t-il perdu en l'attendant? Il a perdu quelques plaisirs sensuels et rapides, qui l'auraient bientôt ou lassé par le dégoût qui les suit, ou tyrannisé par les nouveaux désirs qu'ils allument : il a perdu l'affreuse satisfaction d'être , pour l'instant qu'il a paru sur la terre, cruel , dénaturé , voluptueux, sans foi, sans mœurs, sans conscience , méprisé peut-être, et déshonoré au milieu de son peuple. Je n'y vois pas de plus grand malheur ; il retombe dans le néant , et son erreur n'a point d'autre suite.
Mais s'il y a un avenir, mais s'il se trompe en refusant de croire, que ne risque-t-il pas! La perte des biens éternels, la possession
de votre ginire, ô mon Dieu, qui devait le rendre à jamais heureux. Mais ce n'est là même que le commencement de ses malheurs ; il va trouver dos ardeurs dévorantes, un supplice sans fin et sans mesure , une éternité d'horreur et de rage. Or, comparez ces deux destinées : quel parti prendra ici l'impie.^ Risquera-t-il la courte durée de quelques jours .!• risquera-t-il une éternilé tout entière? S'en tiendra-t-il au présent qui doit finir demain , et où il ne saurait même être heui'cux ? craindra-t-il un avenir qui n'a plus d'autres bornes que l'éternité , et qui ne doit finir qu'avec Dieu même? Quel est l'homme sage qui, dans une incertitude même égale, osât ici balancer? et quel nom donnerons-nous à l'impie, qui, n'ayant pour lui que des doutes frivoles, et voyant, du côté de la foi , l'autorité , les exemples , la prescription , la raison , la voix (le tous les siècles, le monde entier, prend seul le parti affreux de ne point croire , meurt tranquille , comme s'il ne devait plus vivre ; laisse sa destinée éternelle entre les mains du hasard, et va tenter mollement un si grand événement?
Si tout doit finir avec, nous, si l'homme ne doit rien attendre après cette vie , et que ce soit ici notre patrie , notre origine , et la seule félicité que nous pouvons nous promettre, pourquoi n'y sommes-nous pas heureux? Si nous ne naissons que pour les plaisirs des sens, pourquoi ne peuvent-ils nous satisfaire , et laissentils toujours un fonds d'ennui et de tristesse dans notre cœur? Si l'homme n'a rien au-dessus de la bêle , que ne coule-t-il ses jours comme elle, sans souci, sans inquiétude, sans dégoût, sans tristesse , dans la félicité des sens et de la chair? Si l'homme n'a point d'autre bonheur à espérer qu'un bonheur temporel , pourquoi ne le trouve-t-il nulle part sur la terre? d'où vient que les richesses l'inquiètent ; que les honneurs le fatiguent; que les plaisirs le lassent ; que les sciences le confondent, et irritent sa curiosité, loin de la satisfaire ; que la réputation le gêne et l'embarrasse , que tout cela ensemble ne peut remplir l'immensité de son cœur, etlui laisse encore quelque chose à désirer? Tous les autres êtres, contents de leur destinée, paraissent heureux, à leur manière, dans la situation où l'auteur de la nature les a placés : les astres, tranquilles dans le firmament, ne quittent pas leur séjour pour aller éclairer une autre terre: la terre, réglée dans ses mouvements, ne s'élance pas en haut pour aller prendre leur place : les animaux rampent
dans les campagnes, sans envier la destinée de l'homme qui liabite les villes et les palais somptueux : les oiseaux se réjouissent dans les airs , sans penser s'il y a des créatures plus heureuses qu'eux sur la terre : tout est heureux , pour ainsi dire, tout est à sa place dans la nature : l'homme seul est inquiet et mécontent; l'homme seul est en proie à ses désirs , se laisse déchirer par des craintes, trouve son supplice dans ses espérances, devient triste et malheureux au milieu de ses plaisirs ; l'homme seul ne rencontre rien ici-bas où son cœur puisse se fixer.
D'où vient cela, ô homme? Ne serait-ce point parce ([ue vous êtes ici-bas déplacé; que vous êtes fait pour le ciel; que votre cœur est plus grand que le monde; que la terre n'est pas votre patrie ; et que tout ce qui n'est pas Dieu , n'est rien pour vous? Répondez si vous pouvez , ou plutôt interrogez votre cœur, et vous serez fidèle.
En second lieu, si tout meurt avec le corps , qui est-ce qui a \m persuader à tous les hommes , de tous les siècles et de tous les pays, que leur âme était immortelle? d'où a pu venir au genre humain cette idée étrange d'immortalité? un sentiment si éloigné de la nature de l'homme , puisqu'il ne serait né que pour les fonctions des sens , aurail-il pu prévaloir sur la terre ? Car si l'homme, comme la béte, n'est fait que pour le temps, rien ne doit être plus incompréhensible pour lui, que la seule idée d'immortalité. Des machines pétries de boue , qui ne devraient vivre, et n'avoir pour objet qu'une félicité sensuelle, auraient-elles jamais pu ou se donner, ou trouver en elles-mêmes de si nobles sentiments , et des idées si sublimes? Cependant cette idée si extraordinaire est devenue l'idée de tous les hommes : cette idée si opposée même aux sens , puisque l'homme , comme la bête , meurt tout entier à nos yeux, s'est établie sur toute la terre : ce sentiment qui n'aurait pas dû même trouver un inventeur dans l'univers, a trouvé une docilité universelle parmi tous les peuples; les plus sauvages, comme les plus cultivés ; les plus polis , comme les plus grossier» ; les plus infidèles, comme les plus soumis à la foi.
Car, remontez jusqu'à la naissance des siècles , parcourez toutes les nations , lisez l'histoire des royaumes et des empires , écoulez ceux qui reviennent des îles les plus éloignées; l'immortalité de IVimc a toujours été et est encore la croyance de tous les peu-
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pies de runivers. La connaissance d'un seul Dicii a pu s'effacer sur Il terre ; sa gloire , sa puissance , son inimensilé ont pu s'anéantir, pour ainsi dire, dans le cœur et dans l'esprit des hommes; des peuples entiers et sauvages peuvent vivre encore sans culte, sans religion, sans Dieu dans ce monde : mais ils attendent tous un avenir ; mais le sentiment de l'immortalité de l'àme n'a pu s'effacer.de leur cœur ; mais ils se figurent tous une région que nos âmes habiteront après notre mort ; et en oubliant Dieu , ils n'ont pu ne pas se sentir eux-mêmes.
Or, d'où vient que des hommes si différents d'humeur, de culte, de pays , de sentiments, d'intérêts , de figure même, et qui à peine paraissent entre eux de même espèce , conviennent tous pourtant en ce point , et veulent tous être immortels ? Ce n'est pas ici une collusion ; car comment ferez-vous convenir ensemble les hommes de tous les pays et de tous les siècles ? Ce n'est pas un préjugé de l'éducation; car les mœurs , les usages, le culte , qui d'ordinaire sont la suite des préjugés , ne sont pas les mêmes parmi tous les peuples ; le sentiment de l'immortalité leur est commun à tous. Ce n'est pas une secte ; car outre que c'est la religion universelle du monde , ce dogme n'a point eu de chef et de protecteur : les hommes se le sont persuadé eux-mêmes, ou plutôt la nature le leur a appris sans le secours des maîtres; et seul depuis le commencement des choses , il a passé des pères aux enfants , et s'est toujours maintenu sur la terre. 0 vous qui croyez être un amas de boue, sortez donc du monde , où vous vous trouvez seul de votre avis ; allez donc chercher dans une autre terre des hommes d'une autre espèce , et semblables à la bête : ou plutôt ayez horreur de vous-même de vous trouver comme seul dans l'univers , de vous révolter contre toute la nature, de désavouer votre propre cœur; et reconnaissez, dans un sentiment commun à tous les hommes , l'impression commune de l'auteur qui les a formés !
Enfin , et je finis avec cette dernière raison : la société universelle des hommes , les lois qui nous unissent les uns aux autres , les devoirs les plus sacrés et les plus inviolables de la vie civile , tout cela n'est fondé que sur la certitude d'un avenir. Ainsi , si lout meurt avec le corps , il faut que l'univers prenne d'autres lois , d'autres mœurs , d'autres usages , et que tout change de face sur la terre. Si tout meurt avec le corps, les maximes de l'équité,
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de rarailic , de l'honneur, de la bonne foi , de la reconnaissance , ne sont donc plus que des erreurs populaires ; puisque nous ne devons rien à des hommes qui ne nous sont rien, auxquels aucun nœud commun de culte et d'espérance ne nous lie, (jui vont domain retomber dans le néant, et qui ne sont déjà plus. Si tout meurt avec nous , les doux noms d'enfant, de père , d'ami , d'époux sont donc des noms de théâtre , et de vains titres qui nous abusent ; puisque l'amitié , celle même qui vient de la vertu , n'est plus un lien durable ; que nos pères qui nous ont précédés ne sopt plus ; que nos enfants ne seront point nos successeurs; car le néant, tel que nous devons être un jour , n'a point de suite : que' la société sacrée des noces n'est plus qu'une union brutale , d'où, par un assemblage bizarre et fortuit, sortent des êtres qui nous ressemblent , mais qui n'ont de commun avec nous que le néant.
Que dirai-je encore ? Si tout meurt avec nous, les annales domestiques, et la suite de nos ancêtres n'est donc plus qu'une suite de chimères, puisque nous n'avons plus d'aïeux , et que nous n'aurons point de neveux; les soins du nom et de la postérité sont donc frivoles; l'honneur qu'on rendà la mémoire des hommes illustres , une erreur puérile , puisqu'il est ridicule d'honorer ce qui n"est plus; la religion des tombeaux, "une illusion vulgaire; les cendres de nos pères et de nos amis , une vile poussière qu'il faut jeter au vent, et qui n'apparlient à personne; les dernières intentions des mourants, si sacrées parmi les peuples les plus barbares , le dernier son d'une machine qui se dissout ; et pour tout dire , en un mot, si tout meurt avec nous, les lois sont donc une servitude insensée; les rois elles souverains , des fantômes que la faiblesse des peuples a élevés; la justice , une usurpation sur la liberté des hommes ; la loi des mariages, un vain scrupule ; la pudeur, un préjugé; l'honneur et la probité, des chimères ; les incestes , les parricides, les pertidies noires, des jeux de la nature , et des noms que la politique des législateurs a inventés.
Voilà où se réduit la philosophie sublime des impies ; voilà cette force, cette raison, cette sagesse qu'ils nous vantent éternellement. Convenez de leurs maximes , et l'univers entier retombe d.ms un affreux chaos ; et tout est confondu sur la terre ; et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées; et les lois les plus inviolables de la société s'évanouissent ; et la discipline des
rnœiiia périt; et le gouvernement des États et des empires n'a plus de règles ; et toute l'harmonie du corps politique s'écroule ; et le genre humain n'est plus qu'un assemblage d'insensés , de barbares, d'impudiques, de furieux, de fourbes, de dénaturés, qui n'ont plus d'autre loi que la force ; plus d'autre frein que leurs passions et la crainte de l'autorité ; plus d'autre lien que l'irréligion et l'indépendance; plus d'autre Dieu qu'eux-mêmes. Voilà le monde des impies ; et si ce plan affreux de république vous plait, formez , si vous le pouvez , une société de ces hom.mes monstrueux. Tout ce qui nous reste à vous dire, c'est que vous êtes digne d'y occuper une place.
Est-il digne de la grandeur de Dieu , dit l'impie , de s'amuser à ce qui se passe parmi les hommes ; de compter leurs vices ou leurs vertus ; d'étudier jusqu'à leurs pensées, et à leurs désirs frivoles et infinis? Les hommes, des vers de terre , qui disparaissent sous la majesté de ses regards , valent-ils la peine qu'il les observe de si près? et n'est-ce pas penser trop humainement d'un Dieu qu'on nous fait si grand, que de lui donner une occupation qui ne serait pas même digne de l'homme ?
Mais avant de faire sentir toute l'extravagance de ce blasphème, remarquez, je vous prie, mes frères, que c'est l'impie lui-même qui dégrade ici la grandeur de Dieu, et le rend semblable à l'homme. Car, Dieu a-l-il besoin d'observer les hommes de près , pour être instruit de leurs actions et de leurs pensées? lui faut-il des soins et des attentions pour voir ce qui se passe sur la terre? N'est-ce pas en lui que nous sommes, que nous vivons , que nous agissons? et pouvons-nous éviter ses regards , ou peut-il lui-même les fermer à nos crimes? Quelle folie donc à l'impie de supposer que ce (pii se passe sur la terre deviendrait un soin et une occupation pour la Divinité , si elle voulait y prendre garde ! Son unique occu pation est de se connaître , et de jouir d'elle-même.
Cette réflexion supposée, je réponds premièrement : S'il est de la grandeur de Dieu de laisser les biens et les maux sans châtiment et sans récompense, il estdonc égal d'être juste, sincère, officieux, charitable , ou cruel, fourbe , perfide , dénaturé : Dieu n'aime donc pas davantage la vertu, la pudeur, la droiture, la religion , que l'inipudicité, la mauvaise foi, l'impiété, le parjure; puisque le juste et l'impie, le pur et l'impur, auront le même sort, et qu'un
anéantissement éternel va bientôt les égaler et les confondre pour toujours dans l'horreur du tombeau.
Que dis-je , mes frères ? Dieu semble même se déclarer ici-bas en faveur de l'impie contre l'Iiomrae de bien. Il élève l'impie comme le cèdre du Liban ; il le comble d'honneurs et de richesses ; il favorise ses désirs; il facilite ses projets : car les impies sont presque toujours les heureux de la terre. Au contraire , il semble oublier le juste ; il l'humilie , il l'afflige ; il le livre à la calomnie et à la puissance de ses ennemis: car l'affliction et l'opprobre sont d'ordinaire ici-bas le partage des gens de bien. Quel monstre de divinité , si tout finit avec Thomme , et s'il n'y a point d'autres maux et d'autres biens à espérer que ceux de celte vie ! Est-elle donc la protectrice des adultères , des sacrilèges , des crimes les plus affreux ; la persécutrice de l'innocence, de la pudeur , de la piété, des vertus les plus pures.' Ses faveurs sont donc le prix du crime, et ses châtiments, la seule récompense de la vertu? Quel Dieu de ténèbres, de faiblesse, de confusion et d'iniquités se forme l'impie !
Quoi , mes frères , il serait de sa grandeur de laisser le monde qu'il a créé dans un désordre si universel ; de voir l'impie prévaloir presque toujours sur le juste ; l'innocent détrôné par l'usurpateur ; <e père devenu la victime de l'ambition d'un fils dénaturé ; l'époux expirant sous les coups d'une épouse barbare et infidèle ? Du haut de sa grandeur, Dieu se ferait un délassement bizarre de ces tristes événements, sans y prendre part ! Parce qu'il est grand , il serait ou faible , ou injuste , ou barbare ? parce que les hommes sont petits , il leur serait permis d'être, ou dissolus sans crime , ou vertueux sans mérite ?
0 Dieu! si c'était là le caractère de votre être suprême ; si c'est vous que nous adorons sous des idées si affreuses ; je ne vous reconnais donc plus pour mon père, pour mon protecteur, pour le consolateur de mes peines , le soutien de ma faiblesse , le rémunérateur de ma fidéhté ! Vous ne seriez donc plus qu'un tyrari indolent et bizarre, qui sacrifie tous les hommes à sa vaine fierté, et qui ne les a tirés du néant que pour les faire servir de jouet à son loisir ou à ses caprices !
Car enfin , mes frères , s'il n'y a point d'avenir , quel dessein donc digne de sa sagesse Dieu aurait-il pu se proposer en créant les hommes ? Quoi ! il n'aurai^ point eu d'autre vue en les formant,
qu'en formant la béte ? L'horams , cet être si noble , qui trouve eu lui (li; si hautes pensées , de si vastes désirs, de si grands sentiments , susceptible d'amour , de vérité , de justice ; l'homme , seul de toutes les créatures , capable d'une destination sérieuse, de cotinaitrc et d'aimer l'auteur de son être; cet homme ne serait fait (|ue pour la terre, pour passer un petit nombre de jours comme la hèle en des occupations frivoles, ou des plaisirs sensuels? Il remplirait sa destinée en remplissant un rôle si méprisable? il n'aurait paru sur la terre que pour y donner un spectacle si risible cl si digne de pitié? et après cela il retomberait dans le néant, sans avoir fait aucun usage de cet esprit vaste et de ce cœur élevé que l'auteur de son être lui avait donnés ? 0 Dieu! où serait ici votre sagesse , do n'avoir fait un si grand ouvrage que pour le temps ; (le n'avoir montré des hommes à la terre que pour faire des essais hadinsde votre puissance, et délasser votre loisir par celle variété de spectacle : Namquid cnim vane consliluisH omncs fdios homlnum? (Ps. i.xxxviii, 48.) I.e Di(U des impies n'est donc grand ([ue i)arce qu'il est plus injuste, plus capricieux et plus méprisable (jue l'homme? Suivez ces idées, et soutenez-en , si vous pouvez , toute l'extravagance.
Qu'il est donc digne de Dieu, mes frères , de veiller sur cet univers ; de conduire les hommes qu'il a créés , par des lois de justice, de vérité, de charité, d'innocence; de faire de la raison et de la vertu , le lien et le fondement des sociétés humaines ! Qu'il est digne de Dieu d'aimer dans ses créatures les vertus qui le rendent lui-même aimable ; de haïr en elles les vices qui défigurent en elles son image ; de ne pas confondre pour toujours le juste avec l'impie ; de rendre heureuses avec lui les âmes qui n'ont vécu que jiour lui ; de livrer à leur projjrc malheur celles qui ont cru trouver une félicité hors de lui ! Voilà le Dieu des chrétiens ; voilà cette divinité sage , juste , sainte , que nous adorons ; et l'avantage que nous avons sur l'impie , c'est que c'est là le Dieu d'un cœur innocent et d'une raison épurée ; le Dieu que toutes les créatures nous annoncent , que tous les siècles ont invoqué , que les sages mêmes du paganisme ont reconnu, cl dont la nature a gravé profondément ridée au fond de notre être.
(.SVi'iiioii pour r /■Ip'iphiiiiic.)
MASSI'ION. 37
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