SUR LAZARE
C'est donc un commencement de justice pour les plus grands pécheurs , que d'aimer les âmes justes ; c'est un préjugé de vertu , que de la respecter dans ceux qui la praticpient ; c'est une cs|iérancc de conversion , que de reciicrcher la société des gens do bien, estimer leur conliancc, et les intéresser à notre salut ; et quand même notre cœur gémirait encore sous des liens injustes, et que l'amour du monde et des plaisirs nous éloignerait encore de Dieu, des que nous commençons à aimer ses serviteurs, nous faisons comme le premier pas dans son service. Il semble que notre cœur se lasse déjà de ses passions , des que nous nous plaisons avec ceux qui les condamnent; et que le goùl de la vertu n'est pas loin, des que nous pouvons goûter ceux que la vertu seule rend aimables.
D'ailleurs, les justes, instruits par nous-mêmes de nos faiblesses, les ont sans cesse présentes devant le Seigneur : ils gémissent devant lui sur les chaînes qui nous lient encore au monde et à ses amusements : ils lui offrent quelques faibles désirs de vertu, que MOUS leur confions quelquefois , pour obliger sa bonté à nous en accorder de plus vifs et de plus cflicaces : ils portent jusqu'au pieddeson trône quelques comiucnccmenls do bien qu'ils ont aperçus en nous, pour nous en obtenir de sa miséricorde la perfection et la plénitude. Plus touchés de nos malheurs que de leurs besoins , ils s'oublient saintement eux-mêmes , pour sauver leurs frères qui périssent à leurs yeux : eux seuls nous aiment pour nous-mêmes , parce qu'eux seuls n'aiment en nous que notre salut : le monde peut nous donner des créatures, des adulateurs, des compagnons do plaisir, de société , de débauche; mais la vertu toute seule nous donne des amis.
Mes frères , la prédiction terrible do Jésus-Christ s'accomplit tous les jours à nos yeux. Des publicains et des pécheurs , des personnes d'une conduite scandaleuse , racme selon le monde , cl aussi éloignées du royaume de Dieu que l'orient l'est do l'occident, se convertissent , font pénitence , surprennent le monde par le spectacle d'un vie retirée, mortifiée, et reposeront dans le sein d'Abraham et de Jacob ; et peut-être que nous , qu'on regarde comme les enfants du royaume ; peut-être que nous , dont les
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mœurs n'offrent nen, aux yeux du monde, que de régulier et de louable; peut-être que nous, qu'on propose comme des modèles de conduite et de vertu ; peut-être que nous , que le monde canonise , et qui nous glorifions du nom et des apparences de la piété , hélas ! peut-être serons-nous rejetés et confondus avec les infidèles, pour avoir toujours opéré notre salut avec négligence, et conservé un cœur encore tout mondain au milieu des œuvres de la piété même : Filii autcm regni cjicienhir in tenebras exteriorcs. (M.VTH., VIII, 12.)
Ainsi , mes frères , vous que ce discours regarde , ne jugez pas de vous-mêmes , en vous comparant en secret à ces âmes désordonnées , que le monde et les passions entraînent. On peut être plus juste que le monde , et ne l'être pas encore assez pour Jésus- Christ ; car le monde est si corrompu , l'Évangile y est si ignoré , la foi si éteinte, les règles et les vérités si affaiblies , que ce qui est vertu par rapport à lui , peut être encore une grande iniquité devant Dieu.
Comparez-vous plutôt à ces saints pénitents , qui édifièrent autrefois l'Église par le prodige de leurs austérités, et dont la vie nous paraît encore aujourd'hui si incroyable ; à ces martyrs généreux qui livraient leurs corps pour la vérité , et qui , au milieu des plus cruels tourments , étaient transportés de joie à la vue des promesses éternelles ; à ces fidèles des premiers temps , qui mouraient tous les jours pour Jésus-Christ, et qui dans les persécutions, et dans la perte de leurs biens, de leurs enfants, de leur patrie, croyaient tout posséder, parce qu'ils n'avaient pas perdu la foi et l'espérance d'une vie meilleure : voilà les modèles sur lesquels vous devez mesurer votre vertu, pour la trouver encore défectueuse et toute mondaine. Si vous ne leur ressemblez pas, en vain ne ressemblez-vous pas au monde , vous périrez comme lui : il ne suffit pas de ne point imiter les crimes des mondains , il faut encore avoir les vertus des justes.
Grand Dieu! souffrez donc que, pour finir enfin les égarements d'une vie toute criminelle, j'élève aujourd'hui ma voix vers vous, du fond de l'abime où je languis depuis tant d'années : les chaînes impures dont je suis lié , m'attachent par tant de nœuds à la profondeur du gouffre où je traîne mes tristes jours, que, malgré tous mes bons désirs, je demeure toujours immobile, et ne saurais
presque plus faire d'effort pour me dégager , et retourner à vous, ômou Dieu ! que j'ai abandonné. Mais, Seigneur, du fond de ce gouffre où vous me voyez lié et enseveli, comme un autre Lazare, j'ai encore du moins la voix du cœur libre pour porter jusqu'au pied de voire trône mes regrets , mes soupirs et mes larmes : D$ profundis clamavi ad te . Domine. (Ps. cxxix , 1 , et seq.)
Sermon pour le vendredi de la i" semaine de Carême),
-■■■ ■ ■■■ tVIDE^XE DE LA LOI DE DIEU. ' ' '
Dieu est trop sage pour ne pas aimer l'ordre; et il est trop bon en même temps pour ne pas vouloir notre bien. 11 faut donc que sa loi porte ces deux caractères ; un caractère d'équité et un caractère de bonté : un caractère d'équité, qui règle tous les devoirs; un caractère de bonté , qui nous fasse trouver ici-bas notre repos et notre bonheur dans le devoir et dans la règle.
Aussi nous sentons, au fond de nos cœurs , que ces règles sont justes et raisonnables; que la loi de Dieu n'ordonne rien qui ne soit conforme aux véritables intérêts de l'homme; que rien ne convient mieux à la créature raisonnable que la douceur, l'humanité, la tempérance , la pudeur, et toutes les vertus recommandées dans l'Évangile; que les passions interdites par la loi, sont la seule source de tous nos troubles; que plus nous nous éloignons de la règle et de la loi , plus nous nous éloignons de la paix et du repos du cœur; et que le Seigneur, en nous défendant de nous livrer aux passions vives et injustes, nous a défendu seulement de nous livrer à nos propres tyrans , et n'a voulu que nous rendre heureux en nous rendant fidèles.
Voilà un témoignage que la loi de Dieu trouve au fond de nos cœurs. En vain , emportés par le charme des sens , secouons-nous le joug des règles saintes ; nous ne pouvons réussir à nous justilier à nous-mêmes nos propres désordres : nous prenons toujours en secret les intérêts de la loi contre nous-mêmes ; nous trouvons toujours au dedans de nous l'apologie des règles contre les passions. Nous ne saurions corrompre ce témoin intérieur de la vérité , qui plaide au dedans de nous pour la vertu ; nous sentons toujours une mésinlclligencc secrète entre nos penchants et nos lumières :
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la loi (le Dieu, née dans noire cœur, s'y élève toujours contre la loi de la chair, étrangère à l'homme ; elle y maintient malgré nous sa vérité , si elle ne peut y maintenir son autorité ; elle nous sert de censeur, si elle ne peut nous servir de règle ; en un mot , elle nous rend malheureux, si elle ne peut nous rendre fidèles.
Ainsi, en vain nous livrons-nous quelciuefois à toute l'amertume de la haine et de la vengeance : nous sentons bientôt que ce plaisir cruel n'est pas fait poàr le cœur de l'homme ; que c'est se punir soi-même que de haïr; et, en revenant à nous-mêmes après les emportements de la passion, nous retrouvons au dedans de nous un fonds d'humanité qui en désavoue la violence, qui nous fait comprendre que la douceur et la bonté étaient nos premiers penchants ; et qu'en nous ordonnant d'aimer nos frères , la loi de Dieu n'a fait que consulter les sentiments les plus droits et les plus raisonnables de notre cœur, et nous réconcilier avec nousmêmes. Vous êtes plus juste que moi, disait Saùl à David, au plus fort de sa haine contre lui : Justior tu es ciuain cjo. (i Ri;g., XXIV , 18. ) La bonté , née dans le cœur de tous les hommes, lui arrachait cet aveu, et désavouait en secret l'injustice et la dureté de sa vengeance.
En vain nous plongeons-nous dans les voluptés brutales et sensuelles, et cherchons-nous avec fureur tout ce qui peut satisfaire des penchants insatiables de plaisir : nous sentons* bientôt que le dérèglement nous mène trop loin, pour être conforme à la nature ; que tout ce qui nous assujettit et nous tyrannise renverse l'ordre de notre première institution ; et que l'Évangile, en nous interdisant les passions voluptueuses , n'a fait que pourvoir à la tranquillité de notre cœur, et nous rendre toute son élévation et toute sa noblesse. Combien de serviteurs dans la maison de mon père (Luc, XV, 17), disait le prodigue encore lié des chaines d'un vice honteux, sont dans la gloire et dans l'abondance ! et je traîne ici, dans l'ennui et dans l'opprobre, l'indignité de ma passion. C'était un reste de raison et de noblesse qui se faisait encore entendre au fond de son cœur.
Enfin , parcourez tous les préceptes de la loi de Dieu , vous sentirez qu'ils ont un rapport nécessaire avec le cœur de l'homme ; que ce sont des règles fondées sur une profonde connaissance de ce qui se passe au dedans de nous; qu'elles ne renferment que les
remcdes de nos maux les plus secrets , et les secours de nos ponclianls les plus justes ; et qu'il n'y avait que celui seul qui connaît le fond des cccurs, qui pût prescrire de telles maximes aux hommes. Les païens eux-mêmes , en qui toute vérité n'était pas encore éteinte , rendaient cette gloire à la morale des chrétiens : ils étaient forcés d'admirer la sagesse de ses préceptes , la nécessité de ses défenses, la sainteté de ses conseils, le bon sens et l'élévation de toutes ses règles: ils étaient surpris de trouver dans les discours de Jésus-Christ une philosophie plus sui)lime que dans les écoles de Rome ou de la Grèce ; et ne pouvaient comprendre que le Fils de Marie eut mieux connu les devoirs, les désirs, les penchants secrets du cœur de l'homme , que Platon et tous ses disciples.
Venez nous dire , après cela , que la nature est notre première loi , et que des penchants de plaisir nés avec nous ne sauraient olre des crimes. Je l'ai dit souvent ; c'est une impiété qui n'est que dans le discours: c'est une ostentation de libertinage, dont la vanité se fait honneur, et que la vérité dément en secret. Augustin , dans ses égarements, n'avait rien oublié pour effacer au fond de son cœur ce reste de foi et de conscience qui le rappelait encore à la vérité ; il avait cherché avidement dans les sentunents les plus impies, et dans les erreurs les plus monstrueuses , de quoi se rassurer contre ses crimes; son esprit, fuyant la lumière qui le poursuivait , errait d'impiété en impiété, et d'égarement en égarement : cependant, malgré tous ses efforts et toutes ses fuites, la vérité, toujours victorieuse au fond de son àme , s'y faisait entendre malgré lui ; il ne pouvait réussir à se séduire, et à se calmer dans ses désordres : Je portais, 6 mon Dieu , dit-il lui-même , une conscience déchirée , et comme toute sanglante encore des plaies douloureuses que mes passions y faisaient sans cesse : Portaham conscissamet cruentam animant meam (S. Auo. , in Conf.) : j'étais à charge à moi-même : je ne pouvais plus soutenir mon propre cœur : je me tournais de tous les cotés , et il ne se trouvait bien nulle part; et je ne savais où le placer, pour m'en décharger, et soulager mon inquiétude : ImpaUcntem j)ortarl a me, et ubi cam ponerem non invenicbam. (S. Aug., Conf.)
Voilà le témoignage que rend de lui-même un pécheur, qui ajou- Lait à la vivacité des passions rimpiété des sentiments et l'abus des lumières. Et ces exemples sont de tous les siècles : le nôtre lui-
mcmc a vu des i)écheurs ct'lèbrcs et déclarés, qui se faisaient une gloire affreuse de ne point croire en Dieu, et qu'on regardait comme (les iiéros dans l'im[)iété et le libertinage ; on les a vus, touchés enfin de repentir connue Augustin , et revenus de leurs égarements; on les a vus, dis-jc , avouer qu'ils n'avaient pu réussir à effacer les règles et la vérité du fond de leur àme ; qu'au milieu de leurs impiétés et de leurs excès les plus affreux , leur cœur encore, chrétien démentait tout bas leurs dérisions et leurs blasphèmes ; qu'ils se faisaient honneur devant les hommes d'une force d'esprit qui les abandonnait en secret ; que cette incrédulité apparente cachait les remords les plus cruels et les frayeurs les plus tristes ; et qu'ils n'avaient jamais été fermes et tranquilles dans le crime.
Êtes-vous calmes de bonne foi, comme vous nous l'assurez, dans cette vie toute de plaisirs , de dissipation , d'oisiveté , de sensualité; en un mot, danscrtte viedumoude, dont vous nous soutenez éternellement l'innocence? Avez-vous pu réussir jusques ici à vous persuader que c'est la voie qui mène au salut? Ne sentezvous pas que l'Évangile exige de vous quelque chose de plus que ce que vous faites ? Voudriez-vous aller paraître devant Dieu , et n'avoir à lui présenter que ces plaisirs, ces amusements que vous appelez innocents , et qui composent presque tout le fond de votre vie? je vous le demanile. Dans ces moments où , touchés quelquefois plus vivement de la grâce , vous vous proposez de penser sérieusement à l'éternité , ne mettez-vous pas, dans le plan que vous vous formez alors d'une nouvelle vie , la privation de toutes les mêmes choses presque auxquelles vous nous dites sans cesse que vous ne voyez point de mal ? Ne commencez-vous pas à vous dire à vous-mêmes, qu'alors uniquement occupés de votre salut, vous renoncerez aux excès du jeu , aux spectacles , aux vanités et à l'indécence des parures, à la dissipation des assemblées et des plaisirs ; vous donnerez plus de temps à la prière , à la retraite, aux lectures saintes, aux devoirs de la religion? Or/ que vous dites-vous par là à vous-mêmes, sinon que, tandis que vous ne renoncez pas à tous ces abus , que vous n'employez pas plus de temps à tous ces devoirs de piété , vous ne pensez pas sérieusement au salut , vous ne devez rien y prétendre , vous êtes dans la voie de mort et de perdition?
Mais d'ailleurs , vous poussez si loin la sévérité de vos censures
contre les gens de bien : rappelez toute la rigueur de vos maximes et de vos dérisions sur leur conduite. Ne blàmez-vous pas, ne censurez-vous pas tous les jours vous-mêmes ces personnes qui veulent allier avec une profession publique de piété ces abus, ces amusements dont vous nous faites sans cesse l'apologie, et qui veulent jouir de la réputation de la vertu , sans rien perdre des plaisirs du monde? ne trailez-vous pas leur piété de chimère et de grimace:' C'est ici où vous étalez avec emphase toute l'auslérilé de la vie chrétienne. Ne dites-vous pas qu'il faut renoncer tout de bon au monde, ou continuer a vivre comme le monde vit; cl que toutes ces vertus ambiguës , ne servent qu'à décrier la vertu véritable? J'en conviens avec vous; mais je vous réponds : Votre conscience vous dicte qu'il n'est pas sûr de se doiiner à demi à Dieu; et votre conscience ne vous reproche rien , à ce que vous nous dites, dans une vie où Dieu ne se trouve point du tout? Vous condamnez ces âmes abusées, qu'un partage du moins apparent entre le monde et Jésus-Christ peut rassurer ; et vous nous faites l'apologie de votre conduite, vous qui n'avez pour la justifier que les abus du monde tout seul, et le danger de ses usages? Croyez-vous donc que la voie du salut soit plus austère pour ceux qui.font profession de piété que pour vous ? que le monde ait làdessus des privilèges qu'on perd dès qu'on veut servir Dieu ? Accordez-vous donc avec vous-même : et, ou ne condamnez plus une vertu mondaine , ou ne nous justifiez plus le monde lui-même , puisque tout ce que vous blâmez dans la vertu , ce n'est que c(; que le monde y met encore du sien.
Et pour vous faire encore mieux sentir combien peu là-dessus vous éles de bonne foi : vous vous faites honneur de redire sans cesse que nous désespérons de la faiblesse humaine ; que, pour s'en tenir à tout ce que nous disons dans ces chaires chrétiennes, il faudrait se retirer dans des déserts , ou être des anges plutôt que des hommes : cependant, rendez gloire à la force de la vérité : si un ministre de l'Évangile venait vous porter ici une doctrine tout opposée à celle que nous vous enseignons ; s'il venait vousannonccr ici les mêmes maximes que vous débitez tous les jours dans le monde ; s'il venait vous prêcher, dans ce lieu de la vérité , que rÉvangilc n'est pas si sévère qu'on le public ; qu'on peut aimer le monde et servir Dieu ; qu'il n'y a de mal dans les iciix . dans
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les plaisirs , dans les speclaclcs , que celui qu'on y met ; qu'il faut vivre comme le monde , quand on vit dans le monde ; que tout ce langage de croix , de pénitence , de mortilication , de renoncement à soi-même , est plus fait pour les cloîtres, que pour la cour et |)Our les personnes d'un certain rang : et qu'enlin , Dieu est trop bon pour nous faire un crime de mille choses (|ui ont passé en usage, et dont nous voulons vous faire un scrupule : s'il venait, dis-je , vous prêcher ces maximes dans ce lieu saint , qu'on pcnseriez-vous ? que diriez-vousde sa nouvelle doctrine ? quelle idée auriez-vous de ce nouvel apôlre? Le regarderiez-vous comme un homme descendu du ciel pour vous annoncer un nouvel Évangile ? le croiriez-vous mieux instruit que nous sur les vérités saintes du salut, et sur les règles de la vie chrétienne ? Vous ririez de son ignorance ou de sa folie : vous auriez peut-être horreur de la profanation qu'il ferait de son ministère.
Ainsi , mes frères , étudiez la loi de Dieu dans votre propre conscience , et vous verrez qu'elle n'est pas plus favorable que nous à vos passions : consultez les lumières de votre cœur, et vous sentirez qu'elles s'accordent parfaitement avec nos maximes : écoutez la voix de la vérité qui s'élève au dedans de vous , et vous conviendrez que nous ne faisons que vous redire ce qu'elle crie sans cesse aux oreilles de votre cœur. Vous n'avez pas besoin, pour vous éclaircir sur la plupart de vos doutes, dit saint Augustin, de consulter des hommes habiles : ne cherchez point hors de vous des éclaircissements et des réponses : ne sortez pas de vous-même pour savoir ce que vous avez à faire : écoutez les décisions de votre cœur; suivez le premier mouvement de votre conscience ; et vous vous déterminerez toujours pour le parti le plus conforme à la loi de Dieu : la première impression du cœur est toujours pour la sévérité de la règle contre l'adoucissement de l'amour-propre : votre conscience ira toujours plus loin, et sera toujours plus sévère que nous-mêmes ; et si vous avez besoin de nos décisions , ce sera plutôt pour en modérer la sévérilé , que pour en détromper la fausse indulgence : Noli foras ire : in tc'ipsum redi : ininteriore homine habitat veritas. (S. AUG. )
Les hommes n'ont appris à douter sur les règles des mœurs , que depuis qu'ils ont voulu les allier avec leurs passions injustes. Hélas! tout était presque décidé pour les premiers fidèles : nous
ne voyons pas que,cians ces siècles heureux, les premiers pasteurs de l'Église eussent beaucoup de difficultés à résoudre sur le délai! des devoirs : ces volumes immenses qui en décident les doutes par des résolutions infinies n'ont paru qu'avec la corruption des mœurs : à mesure que les fidèles ont eu plus de passions à satisfaire, ils ont eu plus de doutes à proposer : il a f.illu grossir des volumes pour résoudre des difficultés que la cupidité toute seule formait ; des difficultés déjà toutes résolues dans l'Évangile , et sur lesquelles les premiers âges de la foi auraient été scandalisés qu'on eût osé même se former des doutes. Nos siècles, encore plus dissolus que ceux qui nous avaient précédés , ont vu encore croître et multiplier à l'infini ces recueils énormes de cas et de résolutions : toutes les règles les plus incontestables de la morale de Jésus-Christ y sont presque devenues des problèmes ; il n'est point de devoir sur lequel la corruption n'ait eu des difficultés à proposer, et auquel une fausse science n'ait trouvé des adoucissements : tout y a été agité , contesté, mis en doute : on y a vu l'esprit de l'homme se jouer de l'Esprit de Dieu , et substituer des doctrines humâmes à la doctrine que Jésus-Christ nous a apportée du ciel : et quoique nous ne prétendions pas blâmer ici universellement tous ces hommes pieux et habiles , qui nous ont laissé ces amas pénibles de décisions ; il eût été à désirer que l'Église se fût passée de ce secours ; et nous ne pouvons nous empêcher de les regarder comme des remèdes qui sont devenus eux-mêmes des plaies , et comme les tristes fruits de la nécessité des temps , de la dépravation des mœurs , et de l'affaiblissement de la vérité parmi les hommes.
Les doutes sur les devoirs naissent donc delà corruption de nos cœurs, bien plus que de l'obscurité des règles. La lumière de la loi, dit saint Augustin, ressemble à celle du soleil; mais elle a beau luire , briller, éclater, un aveugle n'en est pas frappé : or, tout pécheur est cet aveugle ; la lumière est près de lui , l'environne , le pénètre, entre de toutes parts dans son âme; mais il est toujours lui-mcmc loin de la lumière : Prœscns est ilU , sed cum rœco prasens est. Purifiez votre cœur, continue ce Père, ôtez-cn le bandeau fatal des passions; alors vous verrez clair dans vos devoirs , et tous vos doutes seront éclaircis : Removcantur inii]uU(itrs ; sanctur quod sauciiim est ; Icvclur pondus ab oculo ; prçB
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rephtm Domini lucidum. Aussi nous voyons tous les jours que lorsque , touchée de la grâce , une àme commence à prendre des niosurcs solides pour rétcrnité, ses yeux s'ouvrent sur mille vérités qu'elle s'était jusque-là dissimulées à elle-même; a mesure (|uo ses passions diminuent , ses lumières croissent ; elle est surprise d'avoir pu s'aveugler si longtemps sur des devoirs qui lui paraissent alors si évidents et si incontestables ; et , loin qu'un guide sacré ait besoin alors de contester et de soutenir contre elle les intérêts de la loi de Dieu, il faut que sa prudence cache, pour ainsi dire , à cette âme touchée , toute l'étendue et les terreurs des vérités saintes ; qu'elle la calme sur l'horreur des désordres passés , et tempère les frayeurs où la jettent la nouveauté et la surprise de ses lumières. Ce ne sont donc pas les règles qui alors s'éclaircissent , c'est l'àme qui se dégage et sort de ses ténèbres : ce n'est point la loi de Dieu qui devient plus évidente; ce sont les" yeux du cœur qui s'ouvrent à sa clarté ; en un mot , ce n'est point l'Évangile qui change, c'est le pécheur.
Et une nouvelle preuve de ce que j'avance , mes frères , c'est que sur les pointsde la loi sur lesquels nulle passion, nul intérêt particulier ne nous aveugle, nous sommes équitables et clairvoyants. Un avare qui se cache à lui-même les règles de la foi sur l'amour insatiable dos richesses, voit clair dans les maximes qui condamnent l'ambition ou la volupté. Un voluptueux , qui tache de se justifier la faiblesse de ses penchants , ne fait point de grâce aux inclinations basses et aux attachements sordides de l'avarice. Un homme entêté de l'élévation et de la fortune , et qui regarde les mouvements éternels qu'il faut se donner pour parvenir, comme des soins sérieux et solides , et seuls dignes de sa naissance et de son nom , voit toule l'indignité d'une vie d'amusement et de plaisirs ; et comprend clairement qu'un homme né avec un nom , se dégrade et se déshonore par l'oisiveté et par l'indolence. Une femme saisie de la fureur du jeu, et d'ailleurs régulière, est impitoyable sur les fautes les plus légères qui attaquent la conduite, et justifie éternellement l'innocence d'un jeu outré, en l'opposant à des désordres d'une autre nature, dont elle se trouve exemple. Une autre , au contraire , enivrée de sa personne et de sa beauté , tout occupée de ses passions déplorables , regarde cet acharnement à un jeu éternel comme une espèce de maladie et de dérangement d'esprit ; et ne voit dans la honte de ses
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engagements qu'une faiblesse innocente, et des penchants inTOlontaires dont nous trouvons la destinée dans nos cœurs.
Parcourez toutes les passions , et vous verrez qu'à mesure qu'on est exempt de quelqu'une, on la voit, on la condamne dans les autres; on connaît les règles qui la défendent; on va même jusqu'à la rigueur envers autrui sur l'oijsorvance des devoirs qui n'intéressent pas nos propres faiblesses, et on pousse la sévérité jusqu'au delà même de la règle. Les pharisiens , si éclairés et si sévères sur le crime delà femme adultère, et sur les peines attachées par la loi à l'horreur de cette infidélité , ne voyaient [)oint leur orgueil , leur hypocrisie , leur haine implacable , et leur envie secrète contre Jésus-Christ. Les ténèbres ne sont donc que dans notre propre cœur ; et nous ne commençons à douter de nos devoirs , que lorsque nous commençons à aimer les maximes qui les combattent. Seconde réflexion.
En effet, je vous dis en troisième lieu : Vous croyez que l'Évan gile n'est pas si formel que nous le prétendons sur la plupart des règles que nous voulons vous prescrire ; que nous outrons sa sévé* rite , et que nous lui faisons dire ce qu'il nous pkit. Écoutez-le donc lui-même, mes frères : nous consentons que de tous les devoirs (|u'il vous prescrit, vous ne vous croyiez obligés d'observer que ceux qui y sont marqués en termes si clairs et si précis qu'on ne saurait s'y méprendre , et les raéconnaitre : on ne vous en demande pas davantage , et nous vous quittons de tout le reste. Ecoutez-le di)nc : Celui qui ne j)oric pas sa croix chaque joiir, et qui ne me suit pas, ne saurait tire mondisciplc. (Luc, xiv, 27.) Quiconque ne renonce pas de cœur à tout ce qu'il possède , et ne se renonce pas sans cesse lui-nicme, ne doit rien prétendre à mes progresses. (Ibid. 33.) Le royaxime des deux souffre violence , et il n'y a que ceux qui se la font qui en jouiront un jour. (Matth., xi, 12.) Si vous ne faites pénitence , vous périrez tous. (Luc, xin, 5.) Il n'est pas possible de servir Dieu et le monde. (Mattu,. vi, 24. ) Malheur à ceux qui sont dans la joie et dans VabonduTt-xe ; et bienheureux ceux qui pleurent et qui souffrent ici-bas! (Luc, vi, 25.) Celui qui aime son père, sa femme, ses enfants , ses biens , son corps, son dme plus que moi, n'est pas digne de moi. (Ibid. , xiv, 2G.) Le monde se réjouira ; mais vous, mes disciples, vous xj serez toujours dans la tris- Usse de la fo-i, et dam les larmes de la pénitence. (.Iran, xvi, 20.)
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Est-ce moi qui parle ici, mes frères? vicns-je vous tromper par un excès de sévérilc , ajouter à lÉvangile , et vous porter mes propres pensées? Faible comme je suis, j'ai moi-même besoin d'indulgence ; et si je prenais dans la faiblesse de mon cœur la doctrine que je vous annonce , bêlas 1 je ne vous parlerais que le langage de l'homme ; je vous dirais que Dieu est trop bon pour punir des penchants qui naissent , ce semble , avec nous; qu'il n'est pas nécessaire , pour aimer Dieu , d'être l'ennemi de soi-même ; que lors(iu'on a du bien , il faut en jouir, et ne se rien refuser. Voilà le langage que je tiendrais (car l'homme livré à lui-même ne peut parler que ce langage de chair et de sang). Mais me croiriez-vous , mes frères, je vous l'ai déjà demandé? respecteriez-vous mon ministère ? me regarderiez-vous comme un ange du ciel qui viendrait vous annoncer un nouvel Évangile?
Celui de Jésus-Christ vient de vous tenir un autre langage : je ne vous ai rapporté que ses divines paroles mêmes; ce sont les devoirs qu'il vous prescrit en termes clairs et précis. On consent que vous borniez là toute votre i)iété, et que vous laissiez tout le reste comme douteux, ou du moins ordonné en termes moins clairs, et plus susceptibles d'inlerprétations favorables. Ne comptez, parmi vos devoirs, que ces règles saintes et incontestables; nous n'exigeons rien de plus : bornez-vous à faire ce qu'elles vous prescrivent; et vous verrez que vous en ferez encore plus que nous ne demandons ; et que les maximes les plus communes et les plus familières de l'Évangile vont infiniment plus loin que tous nos discours.
Ainsi, mes frères, lisez les livres saints, et lisez-les avec cet esprit de foi, de soumission, de dépendance, que l'Église exige; et vous en saurez bientôt autant sur vos devoirs , et sur les règles des mœurs, que les docteurs eux-mêmes qui vous enseignent : Super omncs doccnlesme inlellcxi , quia testimonia tua meditatio inca est.{?s. cxviii, 99.)
Et certes, mes frères, d'où vient, je vous prie , que les premiers fidèles poussèrent si loin la pureté des mœurs et la sainteté du christianisme? Leur annonça-t-on d'autres maximes que celles que nous vous annonçons? leur prêchait-on un autre Évangile plus clair et plus précis que celui que nous vous prêchons? C'étaient cependant des nations idolâtres et dissolues , qui avaient porté aux vc«
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rites delà loi les préjugés des superstitions et des plus infâmes voluptés, autorisées par le culte même. Si l'Évangile renfermait les moindres obscurités favorables aux passions, c'étaient sans doute ces premiers disciples de la foi , qui devaient y prendre le change. D'où vient cependant qu'ils ne proposaient pas aux apôtres et à leurs successeurs, les mêmes difficultés que vous nous opposez sans cesse pour soutenir les abus du monde et les intérêts des passions ? d'où vient qu'avec plus de penchants et plus de préjugés que nous pour les plaisirs, ces heureux fidèles comprirent d'abord jusqu'où, pour obéir à TÉvangilc, il fallait se les interdire?
Ah! c'est qu'ils avaient nuit et jour le livre de la loi entre les mains : c'est que la patience et la consolation des Écritures étaient la plus douce occupation de leur foi : c'est que les lettres des saints apôtres , et le récit de la vie et des maximes de Jésus-Christ , étaient le seul lien, et l'e.Uretien journalier de ces Églises naissantes : c'est qu'en un mot, pour qui lit l'Évangile , tout ce qui regarde les devoirs est bientôt décidé.
Enfin, je dis en dernier lieu : Quand même il s'y trouverait encore quelque chose d'obscur; la loi de Dieu neretrouve-t-elle pas toute son évidence dans l'instruction etdansle ministère? Les chaires chrétiennes vous annoncent tous les jours la pureté des maximes saintes; les pasteurs les prêchent sur les toits; les guides sacrés des consciences les contient à l'oreille; des hommes pleins de zèle et de lumières les font passer à la postérité , dans des ouvrages dignes des meilleurs temps de l'Eglise : jamais la piété des fidèles n'eut plus de secours , jamais l'ignorance n'eut moins d'excuse , jamais siècle ne fut plus éclairé , et ne connut mieux l'esprit de la foi, et toute l'étendue des devoirs. Nous ne vivons plus dans ces siècles d'ignorance, où les règles ne subsistaient que dans les abus qui les avaient altérées , où le ministère était souvent pour les fidèles une occasion d'erreur et de scandale, et où le prêtre passait pour éclairé, dès qu'il était plus superstitieux que son peuple.
Il semble , ô mon Dieu , que pour nous rendre plus inexcusables , à mesure que la malice des hommes croit d'un côté, la connaissance de la vérité , qui doit les condamner, augmente de l'autre : à mesure que les mœurs se corrompent , les règles se développent : à mesure que la foi s'affaiblit et s'éteint, clles'éclaircit et se purifie ; semblable à ces feux qui en expirant jettent une plus grande
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clarté, et ne font jamais mieux senlir leur force et leur éclat, que lorsqu'ils sont sur le point de s'éteindre.
Ce n'est pas qu'il n'y ait encore parmi nous des guides aveugles, et des prophètes qui annoncent leurs propres songes. Mais le piège n'est h crauulre que pour ceux qui veulent bien y être trompés : quand on veut aller de bonne foi à Dieu, on a bientôt trouvé la main qui sait nous y conduire : ce ne sont donc pas proprement les faux guides qui nous égarent ; c'est nous qui les cherchons, parce que nous voulons nous égarer avec eux; ils ne sont pas les premiers auteurs de notre perte , ils n'en sont que les approbateurs; ils ne nous mènent pas dans la voie de la perdition, ils ne font que nous y laisser; et nous sommes déjà tout résolus de périr, dès que nous venons chercher leur suffrage. En effet, on sent bien soi-même le danger et l'imprudence du choix que l'on fait; plus même l'oracle est complaisant, plus on se délie de ses lumières; plus il respecte nos passions, moins on respecte son ministère : on en fait même souvent le sujet de ses dérisions; on tourne en ridicule une indulgence qu'on a recherchée ; on se vante d'avoir trouvé un protecteur commode des faiblesses humaines; et, par un aveuglement dont on ne peut parler qu'avec des larmes, ou confie son àme et son salut éternel à un homme qu'on ne croit pas même digne, non-seulement de respect, mais même d'ailention et de ménagement : semblables à ces Israélites, qui un moment après avoir fléchi le genou devant le veau d'or, et attendu de lui leur salut et ieur délivrance , le brisèrent avec outrage , et le réduisirent en cendres.
Mais, ajjrès tout, quand l'ignorance ou l'affaiblissement des ministres pourrait être une occasion d'erreur, les exemples des saints vojs détrompent. Vous voyez quelle a été dès le commencement la route de ceux qui ont obtenu les promesses, et dont nous honorons sur la terre la mémoire et les saints travaux : vous voyez que nul d'entre eux ne s'est sauvé par la voie que le monde vous vante comme si sûre et si innocente : vous voyez que tous les saints ont fait pénitence , crucifié leur chair, méprisé le monde avec ses plaisirs et ses maximes : vous voyez que les siècles, si différents entre eux pour les usages et pour les mœurs, n'ont jamais rien changé aux mœurs des justes; que les saints des premiers temps étaient faits comme ceux des derniers; que les pays même les plus dis-
soml)lal)les pour l'huraeiir et pour les manières, ont produit des saints qui se sont tous ressemblés ; que ceux des climats les plus éloignés et les plus différents du nôtre, ressemblaient à ceux de notre nation; que, dans toute langue et dans toute tribu, ils ont tous été les mêmes : qu'enfin leurs situations ont été différentes; que les uns se sont sauvés dans l'obscurité, les autres dans l'élévation ; les uns dans la pauvreté , les autres dans l'abondance ; les uns dans la dissipation des dignités et des soins publics , les autres dans le silence et dans le repos de la solitude : en un mot, les uns sur le fumier, les autres sur le trône; mais que la croix, la violence, le renoncement a été la voie commune à tous.
Ainsi se sont sanctiliés dans tous les siècles et dans tous les pays les princes religieux , les saints conquérants , les courtisans qui ont craint le Seigneur, les magistrats chrétiens, les vierges retirées, les femmes partagées entre Jésus-Christ et les soins du mariage, les solitaires pénitents, les prêtres appliqués à l'autel saint, les maîtres et les esclaves, et jouissent aujourd'hui de la bienheureuse immortalité.
(Sermon pour le dimanche de larussion.)