‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 74 sur 116 · SL'R L EMPLOI DU TEMPS · texte numérisé non relu

SL'R L EMPLOI DU TEMPS

Nous regarderions comme un insensé dans le monde, un homme lequel héritier d'un trésor immense, le laisserait dissiper faute de soins et d'attentions , et n'en ferait aucun usage , ou pour s'élever à des places et à des dignités qui le tireraient de l'obscurité , ou pour s'assurer une fortune solide , et qui le mit pour l'avenir dans une situation à ne plus craindre aucun revers. Mais, mes frères , le temps est ce trésor précieux dont nous avons hérité en naissant , et que le Seigneur nous laisse par pure miséricorde ; il est entre nos mains , et c'est à nous d'en faire usage. Ce n'est pas pour nous élever ici-bas à des dignités frivoles , et à des grandeurs humaines; hélas! tout ce qui passe est trop vil pour être le prix d'un temps qui est lui-même le prix de l'éternité : c'est pour être placé au plus haut des cieux à côté de Jésus-Christ ; c'est pour nous démêler de la foule des enfants d'Adam , au-dessus même des Césars et des rois de la terre, dans celte société immortelle de bienheureux, qui seront tous rois, et dont le règne n'aura point d'autres bornes que celles de tous les siècles.

Quelle folie donc, de ne faire aucun usage d'un trésor si inestimable ; de prodiguer en amusements frivoles un temps qui peut être le prix de notre salut éternel; et de laisser aller en fumée l'espérance de notre immortalité! Oui, mes frères, il n'est point de jour, d'heure, de moment , lequel, misa profit, ne puisse nous

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mériter le ciel. Un seul jour perdu devrait donc nous laisser des regrets mille fois plus vifs et plus cuisants qu'une grande fortune manquée : et cependant , ce temps si précieux nous est à charge ; toute notre vie n'est qu'un art continuel de le perdre; et, malgré toutes nos attentions à le dissiper, il nous en reste toujours assel pour ne savoir encore qu'en faire ; et cependant , la chose dont nous faisons le moins de cas sur la terre , c'est de notre temps : nos offices, nous les réservons pour nos amis; nos bienfaits, pour nos créatures ; nos biens , pour nos proches et pour nos enfants; notre créditct notre faveur, pour nous-mêmes ; nos louanges, pour ceux qui nous en paraissent dignes : notre temps, nous le donnons à tout le monde ; nous l'exposons , pour ainsi dire , en proie à tous les hommes : on nous fait même plaisir de nous en décharger : c'est comme un poids que nous portons au milieu du monde , cherchant sntis cesse quelqu'un qui nous en soulage. Ainsi le temps , ce don de Dieu, ce bienfait le plus précieux de sa clémence , et qui doit être le prix de notre éternité , fait tout l'embarras, tout l'ennui , et le fardeau le plus pesant de notre vie.

Mais une seconde raison qui nous fait encore mieux sentir combien nous sommes insensés de faire si peu de cas du temps que Dieu nous laisse , c'est que non-seulement il est le prix de notre éternité ; mais de plus , il est court, et on ne peut trop se hâter de le mettre à profit. Car, mes frères , si nous avions à vivre une longue suite de siècles sur la terre , ce temps , il est vrai , serait encore trop court pour être employé à mériter un bonheur immortel; mais du moins , nous pourrions regagner sur la longueur ces pertes passagères ; du moins, les jours et les moments perdus ne formeraient que comme un point imperceptible dans coite longue suite de siècles que nous aurions à passer ici-bas. Mais, hélas ! toute notre vie n'est elle-même qu'un point imperceptible : la plus longue dure si peu ; nos jours et nos années ont été renfermés dans des bornes si étroites, qu'on ne voit pas ce que nous pouvons encore en perdre dans un espace si court et si rapide. Nous ne sommes, pour ainsi dire, qu'un instant sur la terre : semblables à ces feux errants qu'on voit dans les airs au milieu d'une nuit obscure , nous ne paraissons que pour disparaître en un clin d'œil, et nous replonger pour toujours dans des

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ténèbres éternelles : le spectacle que nous donnons au montle n'est qu"un éclair qui s'éteint en naissant ; nous le disons tous les jours nous-mêmes. Hélas ! où prendre des moments de reste, dans une vie qui n'est qu'un moment elle-même ? Et encore , si vous retranchez de ce moment ce que vous êtes obligés d'accorder aux besoins indispensables du corps , aux devoirs de votre état , aux événements imprévus , aux bienséances inévitables de la société : que reste-t-il pour vous, pour Dieu , pour l'éternité? et ne sommes-nous pas dignes de pitié de ne savoir encore quel usage faire de ce peu qui nous reste , et de recourir à mille artifices qui nous aident à n'en pas sentir la longueur et la durée ?

Au peu de temps que nous avons à vivre sur îa terre, ajoutez , mes frères , le nombre de nos crimes passés , que nous avons à expier dans ce court intervalle. Que d'iniquités se sont assemblées sur notre tête depuis nos premiers ans ! hélas ! dix vies comme la nôtre suffiraient à peine pour en expier une partie : le temps serait encore trop court; et il faudrait que la bonté de Dieu suppléât ta la durée de notre pénitence. Grand Dieu ! que peut-il donc me rester pour les plaisirs et pour l'inutilité , dans une vie aussi courte et aussi criminelle que la mienne? Grand Dieu! quelle place peuvent donc trouver les jeux et les amusements frivoles dans un intervalle si rapide , et qui ne suffirait pas tout entier pour expier un seul de mes crimes?

Ah! mes frères, y pensons-nous? un criminel condamné à mort , et à qui on ne laisserait qu'un jour pour obtenir sa grâce, y trouverait-il encore des heures et des moments à perdre? se plaindrait-il de la longueur et de la durée du temps que la bonté du juge lui aurait accordé? en serait-il embarrassé? chercherait-il des amusements frivoles, pour l'aider à passer ces moments précieux qu'on lui laisse pour mériter son pardon et sa délivrance? ne mettrait-il pas à profit un intervalle si décisif pour sa destinée? ne remplacerait-il pas par le sérieux, par la vivacité, par la continuité des soins , ce qui manquerait à la brièveté du temps qu'on lui aurait accordé? Insensés que nous sommes! notre arrêt est prononcé , nos crimes rendent notre condamnation certaine : on nous laisse encore un jour pour éviter ce malheur, et changer la rigueur de notre sentence éternelle ; et ce jour unique , et ce jour rapide, nous le passons indolemment en des occupations vaines ,

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oiseuses, puériles; et ce jour précieux nous est à charge, nous ennuie ; nous clierchons comment l'ai)réger ; à peine trouvons-nous assez d'amusements pour en remplir le vide : «ous arrivons au soir sans avoir fait d'aulre usage du jour qu'on nous laisse, que de nous être rendus encore plus dignes de la condamnation que nous avions déjà méritée.

Et encore, mes frères, que savons-nous si l'abus que nous faisons du jour que la bonté de Dieu nous laisse, n'obligera pas sa justice de l'abréger, et d'en retrancher une partie? Que d'accidents imprévus peuvent nous arrêter au milieu de cette course si limitée , et moissonner dans nos plus beaux ans l'espérance dune plus longue vie ! que de morts soudaines et étonnantes , et toujours la juste peine de l'usage indigne qu'on faisait de la vie ! Quel siècle, quel règne vit jamais tant de ces tristes exemples? C'étaient autrefois des accidents rares et singuliers; ce sont aujourd'hui des événements de tous les jours : soit que nos crimes nous attirent ce châtiment ; soit que nos excès , inconnus à nos pères , nous y conduisent; ce sont aujourd'hui les morts les plus communes et les plus fréquentes. Com.ptez, si vous le pouvez , ceux de vos proches , de vos amis , de vos maitrcs, que la mort terrible a surpris tout d'un coup sans préparation , sans repentir, sans avoir eu un instant, sans penser à eux-mêmes , au Dieu qu'ils avaient outragé , à leurs crimes qu'ils n'ont pas eu loisir de connaître , loin de les détester ; sans le secours des derniers remèdes de l'Église , qu'on a été obligé de hasarder sur leur cadavre , et à qui le temps a été refusé à la mort, parce qu'ils en avaient toujours abusé pendant leur vie.

Venez nous dire, après cela , qu'il y a bien des moments vides dans la journée ; qu'il faut savoir s'amuser et passer le temps à quelque chose.

Il y a bien des moments vides dans la journée ? mais c'est là' votre crime de les laisser dans ce vide affreux : les jours du juste sont toujours pleins. Des moments vides dans la journée? mais tous vos devoirs soul-ils remplis? vos maisons sont-elles réglées, vos enfants instruits , les affligés secourus , les pauvres visités , les soins de vos places et de vos dignités acquittés, les œuvres de la piété accomplies , les prières terminées , les lectures saintes finies? Le temps est si court , vos obligations si infuiies ; ol vous

pouvez encore trouver tant de moments vides dans la journée? Mon Dieu , que de saints solitaires se plaignaient que les jours passaient trop rapidement ! ils reprenaient sur la nuit ce que la brièveté du jour avait ôté à leurs travaux et à leur zèle : ils trouvaient mauvais que l'aurore vint interrompre la ferveur de leurs oraisons et de leurs cantiques ; il ne leur restait pas assez de temps dans le calme et le loisir de leur solitude, pour publier vos louanges et vos miséricordes éternelles : et nous , chargés d'une multiplicité pénible de soins ; et nous , au milieu des sollicitudes et des engagements du siècle, qui absorbent presque tous nos jours et nos moments ; et nous , redevables à nos proches , à nos enfants , à nos amis , à nos inférieurs , ta nos maîtres , à nos places , à la patrie , d'une infinité de devoirs ; nous trouvons encore du vide dans notre vie , et le peu qui nous en reste nous parait trop long, pour être employé à vous servir et à bénir votre saint nom !

Mais on est trop heureux , dites-vous , de savoir s'amuser innocemment , et passer le temps à quelque chose : mais que savezvous si tout votre temps n'est pas déjà passé , et si vous ne touchez point au moment fatal où l'éternité commence? mais votre temps vous appartient-il, pour en disposer à votre gré? mais le temps passe lui-même si rapidement ; et faut-il tant d'amusement pour l'aider à passer encore plus vite? Mais le temps ne vous estil donné pour rien de sérieux , rien de grand, rien d'éternel , rien de digne de l'élévation et de la destinée de l'homme ? Et le chrétien et l'héritier du ciel n'est-il sur la terre que pour s'amuser?

Mais n'y a-t-il pas , ajoutez-vous , des délassements innocents dans la vie ? Il y en a , j'en conviens : mais les délassements supposent les peines et les soins qui les ont précédés ; et toute votre vie n'est qu'un délassement perpétuel : mais les délassements sont permis à ceux qui , après avoir rempli tous les devoirs, sont obligés d'accorder quehiues moments de relâche à la faiblesse humaine; mais vous , si vous avez besoin de vous délasser, c'est de la continuité de vos plaisirs et de vos délassements mêmes; c'est de la fureur d'unjeu outré , dont la durée , le sérieux , l'application , outre la perte du temps, vous rend inhabile , au sortir de là, à vaquer à tous les autres devoirs de votre état. Quel délassement qu'une passion effrénée qn\ occupe presque toute votre vie , qui épuise votre santé , qui dérange votre fortune , qui vous rend le jouet éternel de

ASS MOBCEAUX CHOISIS

la bizarrerie du hasard ! Et n'est-ce pas dans ces maisons où règne un jeu éternel et public , qu'on ne voit nul ordre , nulle règle , nulle discipline , tous les devoirs sérieux oubliés , des enfants rBal élevés, des domestiques déréglés , des affaires en décadence , les murmures de ceux qui ont autorité sur vous, le scandale des gens de bien , la risée du public, les soupçons , etpeut-étre les discours sur vos mœurs , sur votre conduite , sur une vie qui vous livre , pour ainsi dire, au public, à des inconnus comme à vos citoyens, à des sociétés qui ne siéent ni à votre rang ni à votre sexe , à des familiarités dont la réputation souffre toujours? La passion du jeu n'est presque jamais seule , et dans les personnes du sexe surtout , elle est toujours la source ou l'occasion de toutes les autres ; voilà ces délassements que vous crojTZ innocents et nécessaires , pour remplir les moments vides de vos journéps.

Ah! mes frères, combien de réprouvés au milieu des flammes éternelles ne demandent à la miséricorde de Dieu qu'un seul de ces moments dont vous ne savez que faire ! et si leur dumande pouvait être exaucée, quel usage ne feraient-ils pas d'un moment si précieux ? Que de larmes de componction et de pénitence ! que de prières et de supplications pour toucher le Père des miséricordes , et engager ses entrailles paternelles à leur rendre sa bionveWlance ! Cependant on leur refuse ce moment unique ; on leur répond qu'il n'3' a plus de temps pour eux : et vous , vous êtes embarrassés de celui qu'on vous laisse. Dieu vous jugera , mes frères : et au lit de la mort , et dans cette heure terrible qui vous surprendra, vous demanderez en vain -du temps, vous promettrez en vain à Dieu un usage plus chrétien que celui que voustâclierez d'obtenir; sa justice coupera sans pitié le ru de vos jours; et ce temps qui vous pèse , qui vous embarrasse , vous sera aloi's refusé.

Mais en quoi notre aveuglement est ici plus grand, mes frères, c'est que non-seulement le temps que nous perdons avec tant d'insensibilité est court et précieux, mais encore irréparable; et ce que nous en avons une fois perdu est perdu sans ressource.

Je dis irréparable : car premièrement , les biens, les honneurs, la réputation , la faveur, quand on les perd , on peut encore les recouvrer; on peut même remplacer chacune de ces pertes par d'autres endroits qui nous en dédommagent avec usure : mais ces temps perdus et passés dans l'inutilité , sont autant de moyens de salut

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qu-^ nous n'aurons plus , et qui sont retranchés du nombre de ceux que Dieu nous avait préparés dans sa miséricorde. En effet , dans un espace aussi court que celui que nous avons à vivre , nous ne pouvons pas douter que Dieu n'ait eu des desseins particuliers sur chacun de nos jours et de nos moments ; qu'il n'ait marqué l'usage que nous en devions faire, le rapport qu'ils devaient avoir avec notre salut éternel , et qu'il n'ait attaché à chacun des grâces et des secours pour consommer l'ouvrage de notre sanctification. Or, ces jours et ces moments étant perdus , les grâces qui leur étaient attachées le sont aussi : les moments de Dieu sont finis , et ne reviennent plus ; le cours de ses miséricordes est réglé : nous avons cru ne perdre que des moments inutiles ; et avec eux nous avons perdu des grâces inestimables , qui se trouvent rabattues de celles que la bonté de Dieu nous avait destinées.

Irréparable , secondement , parce uue chaque jour> chaque moment devait nous avancer d'un degré vers le ciel : or, les jours et les moments perdus nous laissant en arrière , et la durée de noire course étant d'ailleurs déterminée, la fin arrive, que nous sommes encore fort loin ; qu'il n'y a plus assez de temps pour fournir le reste de la carrière ; ou que du moins, pour regagner les moments perdus et arriver, il faut doubler la marche , avancer à pas de géant, remplir en un jour la carrière de plusieurs années , faire des efforts héroïques , nous hâter au delà même de nos forces ; en venir à de saints excès , qui sont des miracles delà grâce , et dont le commun des hommes n'est pas d'ordinaire capable; et consommer dans un court intervalle ce ([ui devait être l'ouvrage laborieux de la vie entière.

Irréparable enfin par rapport aux œuvres de pénitence et de satisfaction dont on est capable en certaine saison de la vie , et dont on ne l'est plus , quand on a attendu les infirmités d'un âge pins avancé. Car, après tout , on a beau dire alors que Dieu ne demande point l'impossible; qu'il y a une pénitence pour tous les âges , et (jue la religion ne veut pas qu'on avance ses jours sous prétexte d'expier ses fautes : c'est vous-mêmes qui vous êtes mis dans cette impossibilité : vos fautes ne diminuent pas vos obligations; il faut que le péché soit puni, pour être effacé. Dieu vous avait laissé du temps et des forces pour satisfaire à cette loi immuable et éternelle : ce temps , voiis l'avex passé à accumuler de nouvelles

dettes ; ces forces , vous les avez usées , ou par do nouveaux excès, ou du moins sans en faire aucun usage par rapport aux desseins de Dieu sur vous : il faut donc (jue Dieu fasse ce ipic vous n'avez point fait vous-mêmes , cl qu'il piniissc :ii)rès votre mort les crimes que vous n'avez pas voulu expier pondant votre vie.

C'est-à-dire, pour recueillir toutes ces réflexions, qu'il en est de chaque moment de notre vie , comme de celui de notre mort : on ne meurt qu'une fois ; et de là on conclut qu'il faut bien mourir, parce qu'il n'y a plus moyen de revenir, et de réparer par une seconde mort le malheur de h. première : ainsi, on ne vit qu'une fois un tel et tel moment ; on ne saurait donc plus revenir sur ses pas , et réparer, en recommençant le même chemin , les fautes de la première marche : ainsi , chaque moment de notre vie que nous perdons, devient un point lixe pour notre éternité : ce momeni perdu ne changera plus : éternellement il sera le même, nous sera rappelé tel (jue nous l'avons passé , et sera marqué de ce caractère ineffaçable. Quel est donc notre aveuglement, mes frères, nous dont toute la vie n'est qu'une attention continuelle à perdre un temps qui ne revient plus, et qui va d'un cours si rapide se précipiter dans les abîmes de l'éternité !

Grand Dieu , vous qui êtes le souverain dispensateur des temps et des moments ! vous entre les mains do qui sont nos jours et nos années! de quel œilnous voyez-vous perdre, dissiper des moments dont vous seul connaissez la durée , dont vous avez marqué en caractères irrévocables le cours et la mesure ; des moments que vous tirez du trésor de vos miséricordes éternelles , pour nous laisser le temps de faire pénitence ; des moments que votre justice vous presse tous les jours d'abréger, pour nous punir d'en avoir jusques ici abusé; des moments que vous refusez chaque jour h nos yeux à tant de pécheurs moins coupables que nous, que la mort terrible surprend et entraine dans le gouffre de vos vengeances éternelles ; des moments enfin dont nous ne jouirons peut-être pas longtemps, et dont vous allez au premier jour terminer la triste carrière ! Grand Dieu , voilà déjà la plus grande et la plus belle partie de ma vie passée, et toute perdue : il n'y a pas eu jusques ici dans tous mes jours un seul jour sérieux, un seul jour pour vous, pour mon salut , pour l'éternité : toute ma vie n'est qu'une fumée qui ne laisse rien, de réel cl de solide à la main (jui

la rappelle, et qui la ramasse. Grand Dieu ! traîtierai-je jusqu'à la fin mes jours dans cette triste inutilité, dans cet ennui qui me poursuit au milieu de mes plaisirs , et des efforts que je fais pour l'éviter? la dernière heure me surprendra-t-elle chargé du vide de toutes mes années ? et n'y aura-t-il dans toute ma course de sérieux que le dernier moment qui la terminera, et qui décidera de mes destinées éternelles? Quelle vie, grand Dieu , pour une àme destinée à vous servir, appelée à la société immortelle de votre Fils et de vos saints , enrichie de vos dons , et par eux capable de faire des œuvres dignes de l'éternité ! quelle vie qu'une vie qui n'est rien, qui ne se propose rien , qui ne remplit un temps qui décide de tout pour elle, qu'en ne faisant rien , qu'en ne comptant pour bien passés que les jours et les moments qui lui échappent !

Mais si l'inutilité est opposée au prix du temps , le dérangement et la multitude des occupations ne l'est pas moins au bon ordre du temps , et à l'usage chrétien que nous en devons faire. Vous venez de voir les périls de la vie oiseuse; il faut vous exposer les inconvénients de la vie occupée.

A tout ce que nous avons dit jusqu'ici , mes frères , la plupart de ceux qui m'écoutent ont , sans doute , opposé en secret , que leur vie n'est rien moins qu'oiseuse et inutile; qu'à peine peuvent-ils suftire aux devoirs, aux bienséances , aux engagements infinis de leur état ; qu'ils vivent dans une vicissitude éternelle d'occupations et d'affaires , qui absorbe toute leur vie ; et qu'ils se croient heureux quand il leur reste un moment pour être à eux-mêmes, et jouir d'un loisir que la situation de leur fortune leur refuse.

Et voilà , mes frères, une nouvelle manière d'abuser du temps, plus dangereuse encore que l'inutilité et la paresse. En effet, l'usage chrétien du temps n'est pas d'en remplir tous les moments; c'est de les remplir dans l'ordre , et suivant la volonté du Seigneur qui nous les donne : la vie de la foi est une vie de règle et de sagesse : l'humeur, l'imagination, l'orgueil, la cupidité, sont de faux principes de conduite, puis([u'ils ne sont eux-mêmes que le dérèglement de l'esprit et du cœur , et que l'ordre et la raison doivent être nos seuls guides.

Cependant , la vie de la plupart des hommes est une vie toujours occupée et toujours inutile ; une vie toujours laborieuse et toujours vide : leurs passions forment tous leurs mouvements. Ce sont là les

grands ressorts qui agitent les hommes; qui les font courir oà et là , comme des insensés ; qui ne les laissent pas un moment tranquilles : et, en remplissant tous leurs moments , ils ne cherchent pas à remplir leurs devoirs , mais à se livrer à leur inquiétude , et satisfaire leurs cupidités injustes.

Mais en quoi consiste cet ordre qui doit régler la mesure de nos occupations, et sanctifier l'usage de notre temps? Il consiste premièrement , à nous borner aux occupations attachées à notre état ; à ne pas chercher les places et les situations qui les multiplient ; et ne pas compter parmi nos devoirs, les soins et les embarras que l'inquiétude, ou nos passions toutes seules, nous forment. Secondement , quelque agitée que soit notre situation , parmi toutes nos occupations, regarder comme les plus essentielles et le» plus privilégiées , celles que nous devons à notre salut.

Je dis premièrement, à ne pas compter parmi les occupations qui sanctifient l'usage de nôtre temps, celles que Tinquiélude, ou les passions toutes seules, nous forment.

L'inquiétude; oui , mes frères , nous voulons tous nous éviter nous-mêmes : rien n'est plus triste pour la plupart des hommes (pic de se retrouver avec eux seuls, et retomber sur leur pro|)rc cœur. Comme des passions vaines nous emportent ; que des attachements criminels nous souillent; que mille désirs illégitimes occupent tous les mouvements de notre cœur, en rentrant en nous-mêmes, nous n'y trouvons qu'une réponse de mort , qu'un vide affreux , (\ue des remords cruels, des pensées noires, et des réflexions tristes. Nous cherchons donc dans la variété des occupations , et dans des distractions éternelles , l'oubli de nous-mêmes : nous craignons le loisir comme le signal de l'ennui ; et nous croyons trouver, dans le dérangement et la multiplicité des soins extérieurs , cette ivresse heureuse qui fait que nous marchons sans nous en apercevoir , et que nous ne sentons plus le poids de nous-mêmes.

Mais , hélas ! nous nous trompons : l'ennui ne se trouve que dans le dérangement, et dans une vie d'agitation, où jamais rien n'est à sa place ; c'est en vivant au hasard, que nous nous sommes à charge à nous-mêmes ; que nous cherchons toujours de nouvelles occupations , et que le dégoût nous fait bientôt repentir de les avoir cherchées; que nous changeons sans cesse de situation pour nous fuir , et que nous nous portons partout nous-mêmes ; en un mol ,

que toute notre vie n'est qu'un art diversiiic d'éviter l'ennui , et un talent malheureux de le trouver. Partout où n'est pas l'ordre , il faut nécessairement que se trouve l'ennui ; et, loin qu'une vie de dérangement et d'agitalion en soit le remède , elle en est au con* iralrc la source la plus féconde et la plus universelle.

Les âmes justes qui vivent dans l'ordre, elles qui ne donnent rien aux caprices et à l'humeur, elles dont toutes les occupations sont à leur place , dont tous les moments sont remplis selon leur destination et la volonté du Seigneur qui les dirige , trouvent dans l'ordre le remède de l'ennui. Celte sage uniformité dans la pratique des devoirs, qui parait si triste aux yeux du monde, est la source de leur joie, et de cette égalité d'humeur que rien n'altère : jamais embarrassées du temps présent , que des devoirs marqués occupent : jamais en peine sur le temps à venir, pour lequel de nouveaux devoirs sont marqués : jamais livrées à elles-mêmes par la variété des occypalions qui se succèdent les unes aux autres : les jours leur paraissent des moments , parce que tous les moments sont à leur place : le temps ne leur pèse pas , parce qu'il a toujours sa destination et son usage; et elles trouvent, dans l'arrangement d'une vie uniforme et occupée, cette paix et celte joie que le reste des hommes cherche en vain dans le dérangement et dans une agitation éternelle.

L'inquiétude, en multipliant nos occupations, nous laisse donc livrés à l'ennui et au dégoût; et elle ne sanclilie pas pour cela l'usage de notre temps. Car si les moments que l'ordre de Dieu ne règle point, sont des moments perdus, quelque remplis qu'ils soient d'ailleurs ; si la vie de l'homme doit être une vie sage et réglée , où chaque occupation ait sa place fixe ; quoi de plus opposé à une telle vie que cette inconstance, ces variations éternelles, dans lesquelles l'inciuiétudo nous fait passer notre temps? Mais les passions qui nous mettent dans un mouvement perpétuel, ne nous forment pas des occupations plus légitimes.

Oui, mes frères, je sais qu'il n'est qu'un certain âge de la vie où l'on paraisse occupé du frivole et des plaisirs; des soins plus sérieux et des occupations plus solides succèdent à l'oisiveté et aux amusements des premières mœurs ; et après avoir donné la jeunesse à la paresse et aux plaisirs , on donne les années de maturité à la patrie , à la fortune, à soi-même : mais c'est encore ici

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que nous prônons le change. J'avoue que nous nous devcas à l'État, au prince, aux soins publics; que la religion met au nombre des devoirs quelle nous prescrit, le zclc pour le service du souverain , pour les intérêts et la gloire de la patrie ; et même qu'elle seule sait former des sujets fidèles, et des citoyens prêts à tout sacrifier pour la cause commune. Mais la religion ne veut pas que l'orgueil et l'ambition nous jett'cnt témérairement dans les soins publics, et (ju'on s'efforce i)ar toutes sortes de voies, d'intrigues, de sollicitations , de parvenir à des places où, nous devant tout entiers aux autres , il ne nous reste plus de temps pour nous-mè mes : la religion veut qu'on craigne ces situations tumultueuses ; qu'on s'y prête à regret et en tremblant , quand l'ordre de Dieu el l'autorité de nos maîtres , nous y appelle ; et que, par son propre choix, on préfère toujours la sûreté et le loisir d'un état privé, au péril et à l'éclat des dignités et des places. Hélas ! nous avons si peu de temps à vivre sur la terre , et le salut , ou la condamnation éternelle qui nous attend, est si proche, que tous les autres soins , hors celui-là , devraient être , pour nous , tristes et onéreux, et que tout ce qui nous distr'àt <le cette grande affaire, pour laquelle on ne nous laisse qu'un petit nombre de jours , devrait nous paraître , pour nous , un grantl malheur. Ce n'est pas là une maxime de spiritualité; c'est la première maxime de la foi, et le fond div christianisme.

Cependant , l'ambition , l'orgueil , toutes nos passions , font que nous ne pouvons supporter une condition privée. Ce que nous craignons le plus dans la vie, et à la cour surtout, c'est une destinée et im état qui nous laisse à nous-mêmes , et ne nous établit point sur les autres. Nous ne consultons , ni l'ordre de Dieu , ni les vues de la religion, ni les périls des situations trop agitées, ni le bonheur que la foi découvre dans un état tranquille et privé, où l'on n'a à répondre que de soi-même ; ni souvent même nos talents : nous ne consultons que nos passions; que ce désir insatiable de nous élever au-dessus de nos frères : nous voulons paraître sur la scène, et devenir des personnages; et sur une scène qui va finir demain, et qui ne nous laissera de réel, que la peine puérile de l'avoir jouée. Plus même les places sont environnées de tumulle et d'embarras , plus elles nous paraissent dignes de nos recherches : nous voudrions être de tout : le loisir si cher à une àme fidèle nous

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parait honteux : tout ce qui nous partage entre nous et le public; tout ce qui donne aux autres hommes un droit absolu sur notre temps; tout ce qui nous jette dans l'abime de soins et d'agitations que traînent après soi le crédit, la faveur, la considération , nous touche , nous attire , nous transporte. Ainsi la plupart des hommes se font inconsidérément une vie tumultueuse et agitée , que Dieu ne demandait pas d'eux ; et cherchent avec empressement des soins où l'on ne peut être en sûreté, que lorsque l'ordre de Dieu nous les ménage.

A la vérité , nous les entendons quelquefois se plaindre des agitations intinies, inséparables de leurs places, soupirer après k repos, envier la destinée d'un état tranquille et privé; et redire sans cesse qu'il serait temps' enfin de vivre pour soi, après avoir si longtemps vécu pour les autres. Mais ce ne sont là que des discours : ils paraissent gémir sous le poids des affaires ; mais ils porteraient avec bien plus de douleur et d'accablement le poids du loisir et d'une condition privée : ils ont employé une partie de leur vie à briguer le tumulte des places et des emplois ; et ils emploient l'autre à se plaindre du malheur de les avoir obtenus : c'est un langage de vanité : ils voudraient paraître supérieurs à leur fortune, et ils ne le sont pas au moindre revers et au plus léger refroidissement qui la menace. Voilà comme nos passions seules nous forment des embarras et des occupations que Dieu ne demandait pas de nous , et nous ôtent un temps dont nous ne connaîtrons le prix , que lorsque nous serons arrivés à ce dernier moment , où le temps finit et l'éternité commence.

Encore , mes frères , si au milieu des occupations infinies , attachées à votre état , vous regardiez comme les plus privilégiées, celles qui se rapportent au salut , vous répareriez du moins , en quelque manière , la dissipation de cette partie de votre vie , que le monde et les soins d'ici-bas occupent tout entière. Mais c'est encore ici où notre aveuglement est déplorable : nous ne trouvons liouit de temps pour notre salut éternel : ce qu'on donne au prince, à la fortune, aux devoirs d'une charge, aux bienséances de son état, aux soins du corps et de la parure, à l'arailié , à la société, au délassement, à l'usage ; tout cela parait essentiel et indispensable : on n'oserait y touclicr, y retrancher : on le prolonge même au delà des bornes de la raison et do la nécessité ; cl comme la vie

est Irop courte, et les jours trop rapides pour suffire à tout, C6 qu'on en retranche, ce sont les soins du salut; dans la multiplicité de nos occupations , ce sont toujours celles qu'on devrait donner à l'éternité qui sont sacrifiées. Oui , mes frères , au lieu de prendre sur nos délassements, sur des devoirs que l'ambilion multiplie, sur des bienséances que l'oisiveté seule a établies, sur les soins d'une vainc parure, que l'usage et la mollesse ont rendus interminables; au lieu do prendre là-dessus chaque jour quelque temps du moins pour Dieu et pour nos intérêts éternels, à peine leur donnons-nous quelques faibles restes , qui ont échappé par hasard au monde et aux plaisirs ; quelques moments rapides dont le monde ne veut plus, dont nous sommes peut-être embarrassés, et que nous ne trouverions pas à placer ailleurs. Tant que le monde veut de nous ; tant qu'il se présente des plaisirs , des devoirs, des bienséances, des inulilités , nous nous y livrons avec goût. Quand tout est fini, et que nous ne savons plus que faire de notre loisir, alors nous consacrons a quelques pratiques languissantes de religion , ces moments de rebut, que la lassitude, ou le défaut de plaisirs, nous laisse : ce sont proprement des moments de repos que nous nous donnons à nous-mêmes plutôt qu'à Dieu, un intervalle que nous mettons entre le monde et nous, pour y rentrer avec plus de goût , et respirer un peu de la fatigue , du dégoût , de la satiété , où nous jetterait la vie du monde et des plaisirs trop soutenue, et prolongée outre une certaine mesure au delà de laquelle se trouve l'ennui et la lassitude.

Voilà l'usage que les personnes mêmes qui se parent d'une réputation de vertu font , à la cour surtout, de leur temps : toute leur vie est une préférence criminelle qu'elles donnent au monde, à la fortune, aux bienséances, aux plaisirs, aux affaires, sur l'affaire da leur salut : tout est rempli par ce qu'on donne à ses mailrcs, à ses places, à ses amis, à son goût , et il ne reste plus rien pour Dieu et pour l'éternité : il semble que le temps nous est premièrement donné pour le monde , pour l'ambition , pour nos places , pour les soins de la terre , et qu'ensuite ce que nous pouvons avoir de trop , on nous sait bon gré si nous le donnons au salut.

Grand Dieu ! et pourquoi nous laissez-vous sur la terre , que pour mériter votre possession éternelle .^ Tout ce que nous faisons p«ur le monde périra avec le monde ; tout ce que nous faisons pour

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VOUS ser.i immoilel : tous les soins d'ici-bas ont pour objet des maîtres souvent ingrats, injustes, difiiciles, impuissantsdu moins, el qui ne peuvent nous rendre heureux : les devoirs que nous vous rendons, nous les rendons à un maître elà un seigneur fidèle, juste, miséricordieux, tout-puissant, et qui seul peut récompenser ceux qui le servent : les soins de la terre, quelque brillants qf ils |)uissenl èlre , nous sont étrangers ; ils ne sont pas dignes de nous ; ce n"e.-5t pas pour eux que nous sommes faits ; nous devons seulement nous y prêter en passant, pour satisfaire aux liens passagers qui les exigent de nous , et qui nous lient aux autres hommes ; les soins de l'éternité tout seuls sont dignes de la noblesse de nos espérances , et remplissent toute la grandeur et toute la dignité de notre destinée. Bien plus , 6 mon Dieu! sans les soins du salut, tous les autres sont profanes et souillés : ce ne sont plus que des agitations vaines, stériles , presque toujours criminelles : les soins du salut tout seuls les consacrent, les sanctifient, leur donnent la réalité, l'élévation, le prix et le mérite (]ui leur manque. Que diraije encore? tous les autres soins nous déchirent , nous troublent , nous inquiètent , nous aigrissent ; mais les devoirs que nous vous rendons nous laissent une joie véritable dans le cœur, nous soutiennent ,nous calment , nous consolent, et adoucissent même les peines elles amertumes des autres. Enfin, nous nous devons à vous , 6 mon Dieu , avant que d'être à nos maîtres , à nos inférieurs, a nos amis, à nos proeiies : c'est vous qui avez les premiers droits sur notre cœur et sur notre raison , qui sont les dons de votre main libérale : c'est donc pour vous premièrement que nous de- \ ons en faire usage ; et nous sommes chrétiens avant que d'être |)iinces , sujets , hommes pu])lics , ou quehpio autre chose sur la terre.

Vous nous direz peut-être, mes frères, que vous croj^ez , en remplissant les devoirs [)énibles et infinis attachés à votre état, servir Dieu , remplir toute justice , et travailler à votre salut : j'en conviens; mais il faut remplir ces devoirs dans la vue de Dieu, par des motifs de foi , et dans un esprit de religion et de piété. Dieu ne compte ([ue ce (pi'on fail|)our lui : il n'accepte de nos peines , de nos fatigues , de nos assujettissements , de nos sacrifices , que ceux qui sont offerts à sa gloire , et non pas à la nôtre; et nos jours ne sont pleins à ses yeux , que lorsqu'ils sont pleins pour

rélornité. Toiiles les aclions qui n'ont pour objet que le monde, que l'éclat qui vient de la terre, qu'une fortune périssable , quelques louanges qu'elles nous attirent de la part des hommes , à quelque degré de grandeur, de réputation , qu'elles nous élèvent ici-bas, ne sont rien devant lui, ou ne sont que des amusements puérils, indignes de la majesté de ses regards.

Ainsi, mes frores, que les jugements de Dieu sont différents de ceux du monde ! On appelle une belle vie dans le monde , une vie éclatante, où l'on compte de grandes actions, des victoires remportées , des négociations difticilcs conclues , des entreprises conduites avec succès , des emplois illustres soutenus avec réputation , des dignités éminentes acquises par des services importants, et exercées avec gloire ; une vie qui passe dans les histoires, qui remplit les monuments publics, et dont le souvenir se conservera jusqu'à la dernière postérité : voilà une belle vie selon le monde. Mais si dans tout cela on a plus cherché sa gloire propre que la gloire de Dieu ; si l'on n'a eu en vue que de se bâtir un étlifice périssable de grandeursur la terre , en vain a-t-on fourni une carrière éclatante devant les hommes; devant Dieu c'est une vie perdue : en vain les histoires parleront de nous ; nous serons effacés du livre de vie et des histoires éternelles : en vain nos actions feront l'admiration des siècles à venir; elles ne seront point écritessurles colonnes immortelles du temple céleste : Etin scriptnrd domus Israël non srribcntur (Ézéch., xiii , 9) : en vain nous jouerons un grand rôle sur la scène de tous les siècles ; nous serons dans les siècles éternels comme ceux qui n'ont jamais été : en vain nos litres et nos dignités se conserveront sur le marbre et sur le cuivre ; comme ce sera le doigt des hommes qui les aura écrites, elles périront avec eux ; et ce que le doigt de Dieu tout seul aura écrit, durera autant que lui-même : en vain notre vie sera proposée comme un modèle à l'ambition de nos neveux ; comme elle n'aura de réalité que dans les passions des hommes, dès qu'il n'y aura plus de passions , et que tous les objets qui les allument seront anéantis , cette vie ne sera plus rien , et retombera dans le néant avec le monde qui l'avait admirée.

Car de bonne foi , mes frères , voudriez-vous que dans ce jour terrible , où Icsjustices elles-mêmes seront jugées. Dieu vous tint compte de toutes les peines, de tous les soins, de tous les dégoûts

DE MASSILLOiN. 513

que VOUS dévorez pour vous élever sur la terre? qu'il regardât comme un temps bien employé, le temps que vous avez sacrifie au monde , à la fortune , à la gloire , à l'élévation de votre nom et de votre race , comme si vous n'étiez sur la terre que pour vousmêmes? qu'il mit au nombre de vos œuvres de salut celles qui n'ont eu que l'ambition , l'orgueil , l'envie , l'intérêt pour principe, et qu'il comptât vos vices parmi vos vertus ?

Et quepourrez-vous lui dire au lit de la mort, lorsqu'il entrera en jugement avec vous, et qu'U vous demandera compte d'un temps qu'il ne vous avait donné que pour l'employer à le glorifier e^ .1 le servir ? Lui direz-vous : Seigneur, j'ai remporté des victoires : j'ai servi utilement et glorieusement le prince et la patrie : je me suis fait un grand nom parmi les hommes? Hélas! vous n'avez pas su vous vaincre vous-même : vous avez servi utilement les rois de la terre , et vous avez méprisé le service du Roi des rois : vous vous êtes fait un grand nom parmi les hommes, et votre nom est inconnu parmi les élus de Dieu : temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : J'ai conduit des négociations pénibles : j'ai conclu des traités importants : j'ai ménagé les intérêts et la fortune des princes : je suis entré dans les secrets et dans les conseils des rois? Hélas! vous avez conclu des traités et des alliances avec les homnoes , et vous avez violé mille fois l'alliance sainte que vous aviez faite avec Dieu ; vous avez ménagé les intérêts des princes , et vous n'avez pas su ménager les intérêts de votre salut : vous êtes entré dans le secret des rois, et vous n'avez pas connu les secrets du royaume des cieux : temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : Toute ma vie n'a été qu'un travail et une occupation pénible et continuelle? Hélas ! vous avez toujours travaillé, et vous n'avez rien fait pour sauver votre àme : temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : .l'ai établi mes enfants : j'ai élevé mes proches : j'ai été utile à mes amis : j'ai augmenté le patrimoine de mes pères ? Hélas ! vous avez laissé de grands établissements à vos enfants, et vous ne leur avez pas laissé la crainte du Seigneur, en les élevant et les établissant dans la foi et dans la piété : vous avez augmenté le patrimoine de vos pères , et vous avez dissipé les dons de la grâce et le patrimoine de Jésus-Christ : temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : J'ai fait des études profondes : j'ai enrichi, le public d'ouvrages utiles et curieux : j'ai perfectionné

les sciences par de nouvelles découvertes : j'ai fait valoir mes grands talents, cl les ai rendus utilesaux hommes? Hélas! le grand talent qu'on vous avait confié était celui de la foi et de la grâce, dont vous n'avez fait aucun usage : vous vous êtes rendu habile dans les sciences des hommes, et vous avez toujours ignoré la science des saints : temps perdu pour rélernilé. Lui direz-vous enfui : J'ai passé la vie à remplir les devoirs et les bienséances de mon état : j'ai fait des amis : j'ai su plaire à mes maîtres? Hélas ! vous avez eu des amis sur la terre , et vous ne vous en êtes point fait dans le ciel : vous avez tout mis en œuvre pour plaire aux hommes , et vous n'avez rien fait pour plaire à Dieu : temps perdu pour l'éternité.

Non , mes frères, quel vide affreux la plupart de ces hommes , qui avaient gouverné les États et les empires ; qui semblaient faire mouvoir l'univers entier ; qui en avaient rempli les premières places ; qui faisaient tout le sujet des entretiens , des craintes , des désirs , des espérances des hommes ; qui occupaient presque seuls les attentions de toute la terre ; qui portaient tout seuls le poids des soins et des affaires publiques : quel vide affreux trouverontils dans toute leur vie au lit de la mort ? tandis que les jours d'une âme sainte et retirée , qu'on regardait comme des jours obscurs et oiseux, paraîtront pleins, occupés, marqués chacun par quelque victoire de la foi , et dignes d'être célébrés par les cantiques éternels.

Méditez ces vérités saintes , mes frères : le temps est coui l , il est irréparable; il est le prix de votre éternelle félicité ; il ne vous est donné que pour vous en rendre dignes : mesurez là-dessus ce que vous en devez donner au monde , aux plaisirs , à la fortune , àvotre salut. Mes frères, dit l'Apôtre, le temps est court (Cor., vu, 29 ) ; usons donc du monde comme si nous n'en usions pas : possédons nos biens, nos places, nos dignités, nos titres, comme si nous ne les possédions pas ; jouissons delà faveur de nos maîtres et de l'estime des hommes , comme si nous n'en jouissions jias ; ce n'est là qu'une ombre qui s'évanouit et nous échappe : et ne comptons de réel dans toute notre vie , que les moments cpic nous aurons employés pour le ciel. Ainsi soit-il.

{Sermon pour le lundi de la Ihission. )

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