‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 75 sur 116 · SUR LE SALUT · texte numérisé non relu

SUR LE SALUT

C'est une erreur bien déplorable, mes frères, que les homrucs aient aitachc des noms pompeux à toutes les entreprises des passions, et que les soins du salut n'aient pu mériter auprès d'eux le même bonneur et la même estime. Les travaux militaires sont regardés parmi nous comme la voie de la réputation et de la gloire : les intrigues et les mouvements qui l'ont parvenir, sont comptés parmi les secrets d'une profonde sagesse : les projets et les négociations, qui arment les hommes les uns contre les autres, et qui font souvent de l'ambition d'un seul l'infortune publique, passent |)our étendue de génie , et pour supériorité de talents : l'art d'élever sur un patrimoine obscur une fortune monstrueuse, aux dépens souvent de l'équité et de la bonne foi , est la science des affaires, et la bonne conduite domestique : enfin , le monde a trouvé le secret de rehausser par des titres honorables tous les soins qui se rapportent aux choses d'ici-bas : les actions de la foi toutes seules, (jui demeureront éternellement , qui formeront l'histoire du siècle à venir , et qui seront gravées durant toute l'éternité sur les colonnes immortelles de la sainte Jérusalem , passent pour des occupations oiseuses et obscures , pour le partage des càraes faibles et bornées, et n'ont rien qui les relève aux yeux des hommes. Et voilà, mes frères , la première raison de notre indifférence pour l'affaire du salut : nous n'estimons pas assez cette sainte entreprise pour y travailler avec vivacité.

Or , je ne crois pas devoir m'arréter ici à combattre une illusion si indigne même de la raison. Car, qu'est-ce qui peut rendre un ouvrage glorieux à celui qui l'entreprend? Est-ce la durée et l'immortalité qu'il promet dans la mémoire des hommes? ah ! tous les monuments de l'orgueil périront avec le monde qui les a élevés : tout ce que nous faisons pourlaterre aurala même destinée qu'elle : les victoires et les con(|uclcs , les entreprises les plus éclatantes , et toute l'histoire des pécheurs , qui embellit le siècle présent , sera effacée du souvenir des hommes ; les œuvres du juste toutes seules seront immortelles, écrites à jamais dans le livre de vie , et survivront à la ruine entière de l'univers. Est-ce la récompense (pi'on nous y propose? mais tout ce qui ne peut nous rendre heureux , ne peut aussi nous récompenser ; et on n'en a pas d'autre ici oue Dieu

même. Est-ce la dignité des occupations auxquelles on vous engage? mais les soins de la terre les plus honorables sont dos jeux auxquels notre erreur a donné des noms sérieux : ici tout est grand; on n'aime que l'Auteur de son être; on n'aime que le Souverain de l'univers; on ne sert qu'un Maître tout-puissant; on ne désire que des biens éternels; on ne fait des projets que pour le ciel ; on ne travaille que pour une couronne immortelle.

Qu'y a-t-il donc de plus glorieux sur la terre, et de plus digne de l'homme , que les soins de l'éternité ? Les prospérités sont d'honorables inquiétudes ; les emplois éclatants, un esclavage illustre : la réputation est souvent une erreur publique; les litres et les dignités sont i-arement le fruit de la vertu , et ne servent tout au plus qu'à orner nos tombeaux et embellir nos cendres. Les grands talents, si la foi n'en règle l'usage, sont de grandes tentations; les vastes connaissances , un vent qui enfle et qui corrompt , si la foi n'en corrige le venin ; tout cela n'est grand que par l'usage qu'on en peut faire pour le salut ; la vertu toute seule est eslimable pour elle-même.

Cependant si nos concurrents sont plus heureux et plus élevés que nous dans le monde, nous les regardons avec des yeux d'en vie; et leur élévation, en humiliant notre orgueil, ranime la viva cité de nos prétentions et de nos espérances : mais lorsque les complices quelquefois de nos plaisirs, changés soudain en de nouveaux hommes , rompent généreusement tous les liens honteux des passions, et , portés sur les ailes de la grâce , entrent à nos yeux dans la voie du salut , tandis qu'ils nous laissent derrière eux errer encore tristement au gié de nos désirs déréglés ; nous voyons d'un œil tranquille le prodige de leur changement ; et, loin que leur destinée nous fasse envie, et réveille en nous de faibles désirs de salut , nous ne pensons peut-être qu'à remplacer le vide que leur retraite. laisse dans le monde ; qu'à nous élever à ces postes périlleux d'où ils viennent de descendre par des vues de foi et de religion : que dirai-je? nous devenons peut-être les censeurs de leur vertu, nous cherchons ailleurs que dans les trésors infinis de la grâce, les motifs secrets de leur changement; nous donnons à l'œuvre de Dieu des vues tout humaines ; et nos censures déplorables deviennent la plus dangereuse tentation de leur pénitence. C'est ainsi, ô mon Dieu , que vous répandez des ténèbres venge-

resses sur des ciipitlités injustes ! D'où vient cela ? nous manquons d'estime pour la sainte entreprise du salut : première cause de notre indifférence.

En second lieu , nous y travaillons avec indolence , parce que nous n'en faisons pas une affaire principale, et que nous ne lui donnons jamais la préférence sur tous nos autres soins. En effet, mes frères , nous voulons tous nous sauver ; les pécheurs les plus déplorés ne renoncent pas à cette espérance : nous voulons même que parmi nos œuvres, il s'en trouve toujours quelques-unes qui se rapportent au salut ; car nul ne s'abuse jusqu'à croire qu'il méritera la gloire des saints , sans avoir jamais fait une seule démarche pour s'en rendre digne : mais où nous nous trompons, c'est dans le rang que nous donnons à ces œuvres parmi les occupations qui partagent notre vie.

Et certes, mes frères , les bienséances et les inutilités des commerces , les fonctions d'une charge, les eml)arras domestiques , les passions et les plaisirs, ont leurs temps et leurs moments raai'qués dans nos journées. Où plaçons-nous l'ouvrage du salut .^ quel rang donnons-nous à ce soin unique sur tous nos autres soins ? en faisons-nous une affaire seulement? Et, pour entrer dans le détail de vos mœurs, t|uc faites-vous pour l'éternité, que vous ne rendiez au monde au centuple ? Vous employez quelquefois une légère portion de vos biens en des largesses saintes; mais qu'est-ce , si nous le comparons à ce que vous en sacrifiez tous les jours à vos plaisirs , à vos passions , et à vos caprices? Vous élevez peut-être au commencement de vos journées votre esprit au Seigneur par la prière ; mais le monde , au sortir de là, ne prend-il pas sa place dans votre cœur, et tout le reste du temps n'est-il pas pour lui.^ Vous assistez peut-être exactement chaque jour aux mystères saints ; mais , sans entrer ici dans les motifs qui souvent vous y conduisent , cet unitiue exercice de religion n'est-il pas compensé par une journée entière de vie oiseuse et mondaine ? Vous vous faites quelcjuefois une violence passagère; vous souffrez peut-être une injure; vous prenez sur vous pour une obligation de piété : mais ce sont là quelques faits uniques et singuliers qui sortent de l'ordre commun, et qui n'ont jamais de suite; vous n'en sauriez produire un seul devant le Seigneur, qu'il ne s'en offre mille de l'autre coté que l'ennemi compte pour lui : le salut n'a que vos in-

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Icrvalles ; le monde a , pour ainsi dire , l'élat et le fonds : les moments sont pour Dieu ; la vie tout entière est pour nous-mêmes.

Je sais, mes Itères, que vous sentezvous-mêraes là-dessus l'injustice et le danger de votre conduite. Vous convenez que les agitations du monde, des affaires , des plaisirs , vous occupent presque tout entiers, et qu'il vous reste peu de temps pour penser au salut : mais vous dites , pour vous calmer , que lorsqu'un jour vous serez plus trancpiille; que des affaires d'une certaine nature seront terminées; que vous vous serez décharge sur un aîné des soins de cette dignité; que certains embarras seront finis; en un mot, que certaines circonstances ne se trouveront jiius, vous penserez tout de bon à votre salut , et que l'affaire de l'éternité devicu (Ira alors votre principale affaire.

Mais ce qui vous abuse , c'est que vous regardez le salut comm-! incompatible avec les occupations attachées à l'état où la Providence vous a placé. Car ne pouvez-vous pas en faire des moyens de sanctification? ne pouvez-vous pas y exercer toutes les vertus chrétiennes? la pénitence, si ces occupations sont pénibles? la clémence, la miséricorde , la justice, si elles vous établissent sur les hommes? la soumission aux ordres du ciel, si le succès ne répond pas quelquefois à votre attente? le pardon des injures, si vous y souffrez l'oppression , la calomnie et la violence? la confiance en Dieu seul , si vous y éprouvez l'injustice ou l'inronsfance de vos maîtres ? N'est-il pas des âmes de votre rang et de votre état, qui , dans la même situation où vous êtes , mènent une vie pure et chrétienne? Vous savez bien vous-même qu'on peut trouver Dieu partout : car, dans ces moments heureux cù vous avez été touché quelquefois de la grtàce, n'est-il pas vrai que tout vous rappelait à Dieu; que les périls mêmes de votre état devenaient pour vous des instructions et des remèdes; que le monde vous dégoûtait du monde même ; que vous trouviez partout le secret d'offrir à Dieu mille sacrifices invisibles , et de faire de vos occupations les plus tumultueuses des sources de réflexions saintes, ou des occasions salutaires de mérite? Que ne cultivez-vous ces impressions de grâce et de salut ? Ce n'est pas votre situation , c'est votre infidélité et votre faiblesse , qui les ont éteintes dans votre cœur.

.Toseph était chargé de toutes les affaires d'un grand royaume: lui seul soutenait tout le poids du gouvernement : cependant ou-

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l)lia-t-il ie Seigneur, qui avait rompu ses liens , et justifié son iniioeeiice? ou attendit-il, pour servir le Dieu de ses pères, qu'un successeur vint lui rendre ie loisir que sa nouvelle dignité lui avait ôté? il sut faire servir à la consolation de ses frères, et à l'avantage du peuple de Dieu , une prospérité qu'il ne reconnaissait tenir que de sa main toute-puissante. Cet officier de la reine d'Ethiopie , dont il est parlé aux Actes des Apôtres, était établi sur les richesses immenses de cette princesse : le détail des tril)uts et des subsides, et foute l'administration des deniers publics était confiée à sa fidélité : or cet abime de soins et d'embarras ne lui laissait-il pas le loisir de chercher dans les prophéties d'Isaie le salut qu'il attendait, et les paroles de la vie éternelle? Placez-vous dans les situations les plus agitées, vous y trouverez des justes qui s'y sont sanctifiés : la cour peut devenir l'asile de la vertu comme lecloitre ; les places et les emplois peuvent être les secours comme les écueils de la piété; et quand pour revenir à Dieu on attend qu'on puisse changer de. places, c'est une marque qu'on ne veut pas encore changer son cœur.

Aussi, lorsque nous vous disons que le salut doit être l'unique affaire, nous ne prétendons pas que vous renonciez à toutes les autres; vous sortiriez de l'ordre de Dieu. Nous voulons seulement que vous les rapportiez toutes au salut ; que la piété sanctifie vos occupations ; que la foi les règle ; que la religion les anime ; que la crainte du Seigneur les modère ; en un mot , que le salut soit comme le centre où elles aboutissent toutes. Car d'attendre que vous soyez plus Iranquil'e et plus débarrassé de tous soins, pour être plus homme de bien , outre que c'est une illusion dont le démon se sert pour reculer votre pénitence; c'est un outrage même que vous faites <à la religion de Jésus-Christ; vous justifiez les reproches que les ennemis des chrétiens faisaient autrefois contre elle ; il semble que vous la regardez comme incompatible avec les devoirs de prince, de courtisan, d'homme public, de pi-re de famille : vous semblez croire comme eux que l'Évangile ne propose que des maximes funestes à la république; et que s'il en était cru, il faudrait tout quitter, sortir de la société, renoncer à tous les soins imblics, rompre tous les liens de devoir, de bienséance, d'autorité qui nous unissent aux autres hommes , et vivre comme si on était seul sur la terre : au lieu que c'est l'Hvangile tout seul

(jiii nous fait remplir ces devoirs comme il faut : au lieu que c'est la religion de Jésus-Christ toute seule qui peut former dos princes religieux , des courtisans chrétiens , des magistrats incorruptibles, des maîtres modérés, des sujets fidèles; et maintenir dans une juste harmonie cette variété d"élats et de conditions, d'où dépend la tranquillité des peuples elle salut des empires.

Mais pour vous faire mieux sentir l'illusion de ce prétexte, quand vous serez libre d'embarras, et dégage de ces soins extérieurs qui vous détournent aujourd'hui du salut; votre cœur sera-t-il libre de passions? les liens injustes et invisibles qui vous arrêtent selont-ils rompus? serez-vous rendu à vous-même? plus humiile, plus patient , plus modéré , plus chaste , plus mortifié? Ah ! ce ne sont pas les agitations du dehors qui vous retiennent ; c'c-^t le dérèglement du dedans ; c'est le tumulte et la vivacité des passions : ce n'est pas dans les soins de la fortune et dans l'embarras des événements et des affaires, dit saint Chrysoslorae , qu'est la con fusion et le (rouble; c'est dans les inclinations déréglées de l'âme ; un cœur où Dieu règne est partout tranquille : Non in rcriun crentu pertiirbalio ac tumnllus, sed in nobis et in animis nostris. (Ilo.M. LXi , ad pop. Ant. ) Vos soins pour la terre ne sont incompatibles avec le salut , que parce que les affections qui vous y attachent sont criminelles. Ce ne sont pas vos places, ce sont vos penchants, qui sont pour vous des écueils : or ces penchants , vous ne vous en dépouillerez pas comme de vos soins et de vos embarras; ils seront même alors plus vifs, plus indomptables que jamais; ils auront, outre ce fonds de faiblesse, qu'ils tirent de votre propre corruption , la force du temps et des années : vous croirez avoir tout fait en vous ménageant du repos, et vous verrez que vos passions , plus vives à mesure qu'elles ne trouveront plus de quoi s'occuper au dehors, tourneront toute leur violence contre vousmême ; et vous serez surpris de trouver dans votj'e propre cœur les mêmes obstacles que vous ne croyez voir aujourd'hui que dans ce qui vous environne. Cette lèpre , si j'ose parler ainsi , n'est pas attachée à vos vêtements, à vos charges, aux murs de vos palais, de sorte que vous puissiez vous en défaire en les quittant ; elle a gagné votre propre chair : ce n'est donc pas en renonçant à vos soins , qu'il faut travailler à vous guérir ; c'est en vous purifiant vous-même, qu'il faut sanctifier vos soins; tout est pur à ceux qui

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sont purs : autrement votre plaie vous suivra jusque dans le loisir de votre solitude; semblable à ce roi de Juda dont il est parlé au livre des Rois , lequel eut beau abdiquer sa couronne, remettre tous les soins de la royauté entre les mains de son fils, et se retirer dans le fond de son palais, il y porta la lèpre dont le Seigneur l'avait frappé, et vit cette plaie honteuse le suivre jusque dans sa retraite. Les soins extérieurs ne trouvent leur innocence ou leur malignité que dans notre cœur; et c'est nous seuls qui rendons les occupations de la terre dangereuses , comme c'est nous seuls qui rendons celles du ciel insipides et dégoûtantes.

Et voilà, mes frères, la dernière raison pourquoi nous faisons paraître si peu de vivacité pour la grande affaire de notre salut éternel ; c'est que nous en accomplissons les devoirs sans plaisir et comme à regret. Les plus légères obligations de la piété nous paraissent dures : tout ce que nous faisons pour le ciel nous gène, nous ennuie, nous déplaît ; la prière captive trop nos esprits; la retraite nous jette dans l'ennui ; les lectures saintes lassent d'abord l'attention ; le commerce des gens de bien est languissant , et n'a rien qui fasse plaisir; la loi des jeûnes altère le tempérament; en un mot , nous ti'ouvons je ne sais quoi de triste dans la vertu , qui fait que nous n'en remplissons les obligations que comme des dettes odieuses qu'on paye toujours de mauvaise grâce, et seulement lorsqu'on s'y voit contraint.

Mais premièrement , mes frères, vous êtes injustes d'attribuer^ à la vertu ce qui prend sa source dans votre propre corruption ; ce n'est pas la piété qiui est désagréable , c'est votre cœur qui est déréglé; ce n'est pas le calice du Seigneur qu'il faut accuser d'amertume, dit saint Augustin , c'est votre goût qui est dépravé. Tout est amer à un palais malade ; corrigez vos penchants, et le joug vous paraîtra léger : rendez à votre cœur le goût que le péché lui a ôtc , et vous goûterez combien le Seigneur est doux : haïssez le monde , et vous comprendrez à quel point la vertu est aimable ; en un mot, aimez Jésus-Christ , et vous sentirez tout ce que je dis.

Voyez si les justes ont le même dégoût que vous pour les œuvres de la piété. Interrogez-les; demandez-leur s'ils regardent votre condition com.me la plus heureuse : ils vous répondront que vous leur paraissez disne de compassion; qu'ils sont touchés de votre

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égarement et de vos peines, de vous voir tant souffrir pour un monde , ou (jui vous méprise , ou qui vous ennuie , ou qui ne peut vous rendre heureux ; courir ajjrès des plaisirs souvent plus insipides pour vous que la vertu même que vous fuyez : ils vous répondront qu'ils ne changeraient pas leur tristesse prétendue contre toutes les félicités de la terre. La prière les console , la retraite les soutient, les lectures saintes les animent ; les œuvres de la piété répandent dans leur àme une onction sainte, et leurs jours les plus heureux sont ceux (juils passent avec le Seigneur. C'est le cœur qui décide de nos plaisirs : tandis que vous aimerez le monde , vous trouverez la vertu insupportable.

En second lieu, voulez-vous savoir encore pourquoi le joug de Jésus-Christ est pour vous si dur et si accablant? c'est que vous le portez trop rarement : vous ne donnez au soin du salut que quelques moments rapides ; certains jours que vous consacrez à la piété ; certaines œuvres de religion dont vous vous acquittez quelquefois, et en vous déchargeant aussitôt vous ne sentez que le désagrément des premiers efforts ; vous ne laissez pas à la grâce le loisir d'en adoucir le poids, et vous prévenez les douceurs et les consolations qu'elle ne manque jamais de répandre sur les suites. Ces animaux mystérieux que les Philistins choisirent pour porter l'arche du Seigneur hors de leurs frontières , ligures des âmes infidèles peu accoutumées à porter le joug de Jésus-Christ, mugissaient, dit l'Écriture, et semblaient gémir sous la gi'andcur de ce poids sacré : Pcrgentcs cl mugicntcs (i Reg., vi , 12) ; au lieu que les enfants de Lévi , image naturelle des justes, accoutumés à ce ministère saint , faisaient retentir les airs de cantiques d"allégresse et d'actions de grâces , en la portant avec majesté , même à travers les sables brûlants du désert. La loi n'est pas un fardeau pour l'àme juste accoutumée à l'observer: il n'est que l'âme mondaine, peu familiarisée avec ses saintes observances, ([ui gémisse sous un poids si aimable : Pergenlcs et mugienles. Lorsque Jésus-Christ a assuré que son joug était doux et léger, il nous a ordonné en même temps de le porter chaque jour : l'onction est attachée à l'accoutumance : les armes de Saûl n'étaient pesantes |)Our David , que parce qu'il n'en avait' point l'usage : I\'on nsnm Uabeo. (Ibid., xvii, 39.) Il faut se familiariser avec la vertu |)our en connaître les saints attraits; il faut percer avant dans cette

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terre heureuse pour y trouver le lail et le miel,; ce n'est qu'à l'entrée qu'on Irouve.des géants et des monstres qui dévorent ses habitants. Les plaisirs des pécheurs ne sont doux que sur la surface; ils n'ont d'agréables que les premiers moments : si vous allez plus avant, ce n'est plus que fiel et qu'amertume ; et plus vous les approfondissez , plus vous y trouvez le vide, l'ennui , la satiété qui en est inséparable ; la vertu , au contraire , est une manne cachée ; pour en goûter toute la douceur, il faut l'approfondir : mais aussi , plus vous avancez, plus les consolations abondent ; plus les passions se calment , plus les voies s'aplanissent , plus vous vous apj)!audissez d'avoir rompu des chaînes qui vous accablaient , et que vous ne traîniez plus qu'à regret et avec une secrète tristesse. Ainsi tandis que vous vous en tiendrez à de simples essais de vertu, vous n'en goûterez que les répugnances et les amertumes ; et comme vous n'aurez pas la lidélité du juste , vous n'en devez pas aussi attendre les consolations.

Enfin , vous accomplissez les devoirs de la piété sans goùl , non-seulement parce que vous les accomplissez trop rarement , mais parce que vous ne les accomplissez qu'à demi. Vous piiez , mais sans recueillement ; vous jeûnez, mais c'est sans entrer dans un esprit de componction et de pénitence; vous vous abstenez dC' imire à votre ennemi, mais c'est sans l'aimer comme votre frère : vous approchez des mystères saints, mais sans y ajjporter celte ferveur, qui seule y fait trouver des douceurs ineffables : vous vous séparez quelquefois du monde, mais vous ne portez pas dans la retraite le silence des sens et des passions , sans quoi elle n'est plus qu'un triste ennui ; en un mot, vous ne portez le joug qu'à demi. Or Jésus-Christ n'est pas divisé; ce Simon le Cyrénéon qui ne portait qu'une partie de la croix en était accablé, et il fallait que les soldats lui fissent violence, pour l'obliger de continuer au Sauveur ce triste ministère : Et auijariavenint ut tollcrel cniccm ejus. (Matt., XXVII, 32.) 11 n'est que la plénitude de la loi qui soit consolante ; plus vous en retranchez, plus elle devient pesante et onéreuse ; plus vous voulez l'adoucir, plus elle accable; au lieu qu'en y ajoutant même des rigueurs de surcroit vous en sentez diminuer la pesanteur, comme si vous y ajoutiez de nouveaux adoucissements : d'où vient cela ? c'est que l'observance imparfaite de la loi prend sa source dans un cœur que les passions partagent

encore : or un cœur divisé et qui nourrit deux amours , ne peut être, selon la parole de Jésus-Christ, qu'un royaume cl un lliéàtre plein de trouble et de désolation.

En voulez-vous une image naturelle tirée des livres saints ? Rebecca, sur le point d'enfanter Jacob etÉsaù, souffrait des douleurs mortelles , dit l'Écriture ; les deux enfants se faisaient déjà la guerre dans son sein : Et collidebanlur in ntew cjus parvuU (Gen., XXV ,22); et, comme lassée de ses maux, elle demandait au Seigneur sa mort ou sa délivrance : Ne soyez point surprise lui dit la voix du ciel, si vos douleurs sont si extrêmes, et s'il vous en coûte tant pour devenir mère ; c'est qu'il y a deux peuples dans votre sein : Duce gentes et duo populi sunt in utero tua. (Ibid., 23. ) Voilà votre histoire, mon cher auditeur : vous êtes surpris qu'il vous on coûte tant pour accomplir une œuvre de piété, pour enfanter Jésus-Christ, le nouvel homme, dans votre cœur : ah ! c'est que vous y conservez encore deux amours irréconciliables, Jacob et Ésaû , l'amour du monde et l'amour de Jésus-Christ ; c'est que vous portez au dedans de vous deux peuples, pour ainsi dire , qui se font une guerre éternelle : Duœ gentes et duo populi sunt in utero tuo ; voilà la source de vos douleurs et • de vos peines. Si l'amour de Jésus-Christ tout seul possédait votre cœur, tout y serait calme et paisible : mais vous y nourrissez encore des passions injustes; vous aimez encore le monde, les plaisirs, les distinctions de la fortune ; vous ne pouvez souffrir ceux qui vous effacent ; votre cœur est plein de jalousies, d'animosilés, de désirs frivoles , d'attachements criminels : Duœ gentes et dun populi sunt in utero; et de là vient que vos sacrifices étant toujours iniparfaits comme ceux de Cain , sont toujours tristes et pénibles comme les siens.

Servez donc le Seigneur de tout votre cœur, et vous le servirez avec allégresse : donnez-vous à lui sans réserve , sans vouloir encore retenir un droit sur toutes vos passions ; observez les justices de la loi avec plénitude , et elles répandront , dit le Prophète , de saints plaisirs dans votre cœur : Justitiœ Domini rectœ, lœt'tjican' tes corda. (Ps. xviii , 9. ) Ne croyez pas que les larmes de la pénitence soient toujours tristes et amères : le deuil n'est qu'au deliors; elles ont mille dédommagements secrets lorsqu'elles sont sincères : le juste ressemble au buisson sacré; vous n'en voyez que les ron-

ces et les épines , mais vous ne voyez pas la gloire du Seigneur qui réside au dedans ; vous voyez des raacéralions et des jeunes , mais vous ne voyez pas l'onction sainte qui les adoucit ; vous voyez le silence, la retraite, la fuite du monde et des plaisirs, mais vous ne voyez pas le consolateur invisible , qui remplace avec tant d'usure le commerce des hommes, devenu insupportable depuis que l'on a goûté Dieu : vous voyez une vie en apparence triste, ennuyeuse , mais vous ne voyez pas la joie et la paix de l'innocence qui règne au dedans. C'est là que le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation répand ses faveurs à pleines mains , et que l'àme ne pouvant quelquefois en soutenir l'excès et la plénitude, est obligée de demander à son Seigneur qu'il suspende le torrent de ses grâces , et qu'il mesure l'abondance de ses dons à la faiblesse de sa créature.

Venez vous-même en faire une heureuse expérience , mon cher auditeur ; venez mettre la lidélité de votre Dieu à l'épreuve ; c'est ici qu'il aime à être tenté : venez essayer si nous rendons un témoignage trompeurà ses miséricordes ; si nous attirons le pécheur par de fausses espérances , et si ses dons ne sont pas encore plus abondants que nos promesses. Vous avez longtemps essaye du monde ; vous ne lui avez point trouvé de fidélité : il vous avait tout fait espérer , des plaisirs , des honneurs , des félicités imaginaires : il vous a trompé ; vous y êtes malheureux : vous n'avez jamais pu parvenir à vous y faire une situation au gré de vos souhaits : venez voir si votre Dieu ne vous sera pas plus lidèle ; si l'on ne trouve que des amertumes et des dégoûts dans son service; s'il promet plus qu'il ne donne; s'il est un maître ingrat, inconstant, bizarre ; si son joug est une cruelle servitude, ou une douce liberté ; si les devoirs qu'il exige de nous sont le supplice de ses esclaves , ou la consolation de ses enfants ; et s'il trompe ceux qui le servent. Mon Dieu! que vous seriez peu digne de nos cœurs, si vous n'étiez pas plus aimable , plus fidèle , et plus digne d'être servi que ce monde misérable !

Mais pour le servir comme il veut l'être , mes frères, il faut estimer la gloire et le bonheur de son service; préférer ce bonheur à tous les autres, cty travailler sincèrement, sans réserve, et avec une mûre circonspection : car si c'est un défaut commun de manquer de vivacité pour l'affaire de notre sa'ut éternel , et de s'en dé-

goûter; c'en est un autre encore plus orciinairc ti'y manquer de prudence, et de s'y méprendre.

Quoi! mes frères, dans l'affaire de votre éternité vous adoptez sans attention des préjujjés communs , seulement parce qu'ils sont établis? vous suivez ceux qui marchent devant vous, sans examiner où conduit le sentier qu'ils tiennent? vous ne daignez pas vous demander à vous-même si vous ne vous trompez point? il vous suffit de savoir que vous n'êtes pas le seul à vous méprendre? Quoi! dans l'affaire qui doit décider de vos destinées éternelles, vous ne faites pas même usage de votre raison ? vous ne demandez point d'auti'c garant de votre sûreté que l'erreur commune? vous ne doutez pas ? vous ne vous informez pas ? vous ne vous défiez pas ? tout vous est bon ? Vous qui êtes si épineux , si difficile , si défiant, si plein de précautions, quand il s'agit de vos intérêts terrestres; dans cette grande affaire toute seule, vous vous conduisez par instinct , par opinion , par impression étrangère? vous n'y mettez rien du vôtre , et vous vous laissez entraîner indolemment à la multitude et à l'exemple? Vous, qui sur tout autre point rougiriez de penser comme la foule ; vous, qui vous picjuez de supériorité de génie , et de laisser au peuple et aux esprits médiocres les préjugés vulgaires; vous, qui ouïrez peut-être la singularité, dans votre façon de penser sur tout le reste ; sur le salut tout seul, vous ne pensez qu'avec la foule , et il semble que la raison ne vous est pas donnée pour ce grand intérêt seulement? Quoi ! mes frères , quand on vous demande tous les jours , dans les démarches que vous faites pour le succès de vos affaires et de vos espérances terrestres, les raisons que vous avez eues de préférer un parti à un autre , vous développez des motifs si sages et si solides; vous justifiez votre choix par des vues si sûres et si décisives ; vous paraissez avoir pensé si mûrement avant que d'entreprendre ; et lorsque nous vous demandons tous les jours d'où vient que dans l'affaire du salut éternel vous préférez les abus, les usages, les maximes du monde aux exemples des saints , qui n'ont pas vécu certainement comme vous ; et aux règles de l'Évangile , qui condamnent tous ceux qui vivent comme vous ; vous n'avez rien à nous répondre, sinon que vous n'êtes pas le seul, et qu'il faut vivre comme tout le monde vit? Grand Dieu ! et que servent les grandes lumières pour conduire des projets qui périront avec nous ? nous

avons tic la raison pour la vanité ; nous sommes dos enfants pour la vérité ; nous nous piquons de sagesse dans les affaires du inonde : (l<uis celle du salut éternel , nous sommes des insensés.

Vous nous direz peut-être que vous n'êtes pas plus sage et plus habile que tous les autres hommes, qui vivent comme vous; que vous ne pouvez pas entrer dans des discussions qui vous passent ; (jue si nous en étions crus , il faudrait se chicaner sur tout ; et que la piété n'est pas de tant raffiner.

Mais je vous demande : faut-il tant de raffinement pour savoir que le monde est un giide trompeur; ([ue ses maximes sont ré[)rouvées dans l'école de Jésus-Christ, et que ses usages ne sauraient jamais prescrire contre la loi de Dieu .^ n'est-ce pas la règle la plus simple et la plus commune de l'Évangile, et la première vérité de la science du salut.' Il ne faut qu'aller simplement pour connaître le devoir. Les raffinements ne sont nécessaires que pour se le dissimulera soi-même, et pour allier les passions avec les règles saintes : c'est là où l'esprit humain a besoin de toute son industrie, car l'entreprise est difficile; et voilà où vous en êtes , vous qui prétendez que rappeler les coutumes à la règle est un raffinement insensé : il ne faut que se consulter soi-même pour connaître le devoir. Tandis que Saùl fut fidèle, il n'eut pas besoin d'aller consulter la Pythonisse sur ce qu'il devait faire ; la loi de Dieu le lui apprenait assez : ce ne fut qu'après son crime que , pour calmer les in(iuiétudcs d'une conscience troublée , et allier ses faiblesses injustes avec la loi de Dieu , il s'avisa d'aller chercher dans les réponses d'un oracle trompeur quekiue autorité favorable à ses passions. Aimez la vérité, et vous l'aurez bientôt comme: une conscience droite est le meilleur de tous les docteurs.

Mais si vous êtes résolu de périr: eh! pourquoi voulez-vous donc encore garder certaines mesures avec la religion? pourquoi cherchez-vous toujours à mettre quelques raisons spécieuses de votre côté , à réconcilier vos mœurs avec l'Évangile, et sauver, pour ainsi dire, encoi-c les apparences avec Jésus-Christ i* pourquoi n'étes-vous pécheur qu'à demi , et laissez-vous encore à vos passions les plus grossières le frein inutile de la loi? Secouez donc ce reste de joug qui vous gêne, et qui, en diminuant vos plaisirs, ne diminuera pas vos su])plices. rourcpioi vous perdezvous avec tant de contrainte? .\u heu de ce confesseur indulgent

(jui vous damne, mottez-vous au large , n'en ayez point du tout. Au lieu de ces scrupules qui ne vous permettent que des gains douteux, et vous interdisent encore certains protits bas et manifestement iniques, qui vous mettent néanmoins au nombre des ravisseurs qui ne posséderont pas le royaume de Dieu; franchissez le pas , et ne mêliez plus d'autres bornes à votre injustice que celle de votre cupidité. Au lieu de ces familiarités suspectes où votre âme est toujours blessée, ôtez à la passion la barrière importune et inutile de ce que le crime a de plus grossier. Au lieu de ces mœurs molles et mondaines qui aussi bien vous damneront , ne refusez rien à vos passions, et vivez comme les animaux au gré de tous vos désirs. Oui, pécheurs, périssez avec tous les fruits de l'iniquité, puisque aussi bien vous en moissonnerez les larmes et les peines éternelles. Mais non, mon cher auditeur, nous ne vous donnons ces conseils de désespoir que pour vous en inspirer de l'horreur : c'est un tendre artifice du zèle, qui ne fait semblant de vous exhorter à votre perte qu'afin que vous n'y consentiez pas vous-même. Hélas! suivez plutôt ces restes de lumière qui vous montrent encore de loin la vérité : ce n'est pas sans raison que le Seigneur a conservé jusqu'ici en vous ces semences de salut,- et qu'il n'a pas permis que tout s'effaçât jusqu'aux principes; c'est un droit qu'il se réserve encore sur votre cœur : prenez garde seulement de ne pas fonder là- dessus une vaine espérance de conversion à venir ; il n'est permis d'espérer que lorsque l'on commence à travailler. Commencez donc le grand ouvrage de votre salut éternel, pour lequel seul Dieu vous a mis sur la terre , et auquel vous n'avez pas même encore pensé : estimez un soin si nécessaire; préférez-le à tous les autres : ne trouvez de plaisirs qu'en vous y appliquant : examinez les moyens les plus sûrs et les plus propres pour y réussir; et les choisissez, quoi qu'il en coûte, quand une fois vous les aurez connus.

Telle est la prudence de l'Évangile, si souvent recommandée par Jésus-Christ ; hors de là , tout est vanité et méprise.

(Sermon pour le mercredi delà Passion.)

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