‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 76 sur 116 · SUR LES DÉGOÛTS QUI ACCOMPAGNENT LA PIÉTÉ EN CETTE VIE · texte numérisé non relu

SUR LES DÉGOÛTS QUI ACCOMPAGNENT LA PIÉTÉ EN CETTE VIE

Parcourez tous les états ; inleiTogez tous les pécheurs ; consultez tour à tour les partisans des différents plaisirs que le monde promet, et les différentes passions qu'il inspire; l'envieux, l'ambitieux , le voluptueux , l'oiseux , le vindicatif; nul n'est heureux icibas ; cliacun se [)laint; nul n'est à sa place ; chaque condition a ses dégoûts, à chaque état sont attachées des amertumes; la terre est la patrie des mécontentements ; et les dégoûts de la vertu sont bien plus une suite do la condition de cette vie mortelle , que les défauts dé la vertu même. D'ailleurs, Dieu a ses raisons pour laisser icibas les âmes les plus justes dans un état, en quelque sorte, toujours violent , et désagréable à la nature : il veut par là nous dégoûter de cette vie misérable; nous faire soupirer après notre délivrance, et cette patrie immortelle, où rien ne maniiuera plus à notre bonheur. Je sens en moi, disait l'Apôtre, une loi funeste toujours opposée à la loi de Dieu : je ne fais pas le bien que j'aime , et que je voudrais faire; et je f.iis le mal que je hais , et que je souhaiterais d'éviter : mon homme intérieur trouve la loi de Dieu juste et sainte ; et cependant mon homme charnel et extérieur, qui est en moi , se révolte sans cesse contre elle. Infortuné que je suis ! qui me délivrera donc de ce corps de mort , qui est la source de tous mes malheurs et de toutes mes peines ? Jnfellx ego liomo ! qiiis me Uberabit de corpore mortis hujtts? (Rom., vu, 24.) Voilà l'effet le plus naturel que doivent opérer les dégoûts de la vertu dans un cœur chrétien : la haine de nous-mêmes ; le mépris de la vie présente; le désir des biens éternels; l'empressement d'aller jouir de Dieu, et d'être délivré de toutes les misères inséparables de celle vie mortelle.

Les dégoûts et les ennuis ne doivent donc point éloigner de la vertu, puisque à mesure que nous nous en éloignons, nous les rendons tous les jours plus violents et plus insupportables. Mais après tout, mes frères, de bonne foi, est-ce à nous à reprocher à i)ieu qu'on s'ennuie dans son service? Ah ! si nos esclaves et nos domestiques nous faisaient le même reproche; s'ils se plaignaient de l'ennui qu'ils trouvent en nous servant, ils le pourraient, et ils auraient droit de s'en plaindre : nos humeurs éternelles, dont ils souffrent tant, nos bizarreries et nos caprices, auxquels il faut

(juils s'accomiDodoiit; nos heures et nos moments , auxquels il faut qu'ils s'assujettissent ; nos plaisirs cl nos goùls, auxquels il faut qu'ils sacrifient leur repos et leur liberté; notre indolence foule seule , qui leur coûte tant , qui leur fait (iévorer tant d'ennui , passer des moments si tristes , sans que nous daignions même nous en apercevoir ; sans doute ils auraient droit de se plaindre : cependant s'ils osaient le dire, qu'ils s'ennuient en nous servant; qu'ils n'y trouvent aucun plaisir; qu'ils n'ont aucun goût pour nous ; et que tous les services qu'ils nous rendent sont pour eux d'un dégoût qui leur parait insoutenable : hélas ! nous les regarderions comme des insensés ; nous les trouverions trop heureux d'avoir à soutenir nos humeurs et nos caprices; nous les croirions trop honorés d'être auprès de nous ; nous dirions qu'ils sont payés pour s'ennuyer. Ah! mes frères! et Dieu ne paye-t-il pas assez bien ceux qui le servent, pour qu'ils supportent les dégoûts et les ennuis qn'i peuvent se trouver dans son service? et ne sommes-nous pas trop heureux encore qu'il veuille accepter nos services malgré nos dégoûts , nos répugnances qui les rendent tièdes et languissants? Ne nous coml)le-t-il pas assez de bienfaits, pour avoir droit d'exiger que nous souffrions pour lui quelques peines légères? ne nous en promet-il pas encore d'assez inestimables pour adoucir les petits dégoûts attachés à ses ordonnances? Ne doit-ii pas trouver étrange que de viles créatures, qui tiennent tout de lui, qui ne sont que pour lui, qui attendent tout de lui, se plaignent qu'on s'ennuie dans son service; que des vers de terre, qui n'ont rien de grand que l'honneur de lui appartenir, osent se plaindre qu'ils n'ont point de goût pour lui , et qu'il est bien triste et ennuyeux d'entreprendre de le servir et de lui être fidèle? Est-il donc un maître semblable à nous , bizarre, inquiet, indolent , tout occupé de lui-même, et qui ne cherche qu'à se rendre heureux aux dépens du repos de ceux qui le servent? Injustes que nous sommes ! nous osons faire à Dieu des reproches que nous regarderions comme des outrages pour lious dans la bouche de nos esclaves.

Au fond, nous nous plaignons de quelques dégoûts légers qui accompagnent la ve;tu; mais, hélas! les premiers fidèles, qui sacrifiaient aux maximes de l'Évangile leurs biens, leur réputation, leur fortune, leur vie; qui couraient sur les échafauds confesser Jésus-Chris! ; qui pissaient tous les jours dans les chaînes , dans les

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prisons , dans les opprobres , et ilaiis les souFfrances , et à qui il en coûtait tant pour servir Jésus-Christ, se plaignaient-ils des amertumes de son service? lui reprochaient-ils qu'il rendait malheureux ceux qui le servaient? Ah! ils se glorifiaient dans leurs tribulations; ils préféraient l'opprobre de Jésus-Christ à tous les vains plaisirs de lÉgj'pte ; ils ne comptaient pour rien les roues, les feux et les gibets, dans l'attente de la bienheureuse espérance; ils chantaient des hymnes et des cantiques au milieu des tourments, et regardaient comme un gain la perte de tout pour les intérêts de leur Maître. Quelle vie que la vie de ces hommes infortunés aux yeux de la chair, proscrits, persécutés, chassés de leur patrie; n'ayant pour tout asile que des antres et des cavernes; regardés partout comme l'horreur de l'univers; devenus exécrables à leurs amis, à leurs citoyens, à leurs proches! ils s'estimaient heureux d'appartenir à Jésus-Christ; ils croyaient ne pas acheter assez cher la gloire d'être de ses disciples, et la consolation de prétendre à ses promesses. Et nous, mes frères , au milieu de trop de commodités de la vie ; environnés de trop d'abondance , de prospérité , do gloire ; trouvant peut-être même pour notre malheur, dans les applaudissements du monde, qui ne peut s'empêcher d'estimer les gens de bien, la récompense de notre vertu; au milieu de nos proches, de nos enfants, de nos amis, nous nous plaignons (|u"il en coûte trop pour servir Jésus-Christ ; nous murmurons contre les dégoûts et lesamertumes légères que nous trouvons dans la vertu; nous nous i)ersuadons presque que Dieu demande trop de ses créatures. Ah! quand on mettra un jour en parallèle ces petits dégoûts que nous exagérons tant , avec les croix , les roues, les feux , et tous les supplices des martyrs; les austérités des anachorètes; les jeunes, les larmes, les macérations de tant de saints pénitents: ah! nous rougirons alors de nous trouver prescpie seuls devant Jésus- Christ, qui n'avons rien souffert pour lui ; à qui sou .'•oyaumc n'a rien coûté, et qui, portant devant son tribunal plus d'iniquités nous seuls qu'une infinité de saints ensemble, ne pouvons pourtant, en rassemblant toutes nos œuvres de piété, les comparer à une seule do leurs violences.

(Sermon pojtr le mciricdi delà Passion.)

.5(i2 MORCEAUX CHOISIS

I^A PKCIIERESSE DE l'ÉVANGILE.

Lo inonde, qui autorise tout ce qui conduit au dérèglement, couvre toujours de honte le dérèglement lui-même : il approuve , il justilie les maximes , les usages , les plaisirs qui corrompent le cœur; et il veut i)ourtant qu'on allie Tinnocence et la régularité des niœurs, avec la corruption du cœur: il inspire toutes les passions , et il en hlâinc toujours les suites : il veut qu'on s'étudie à plaire , et il vous méprise dés que vous y avez réussi : ses théâtres lascifs retentissent des éloges insensés de l'amour profane, et ses entretiens ne sont que des satires sanglantes de celles qui se livrent à cç penchant infortuné : il loue les grâces, les attraits , les talents malheureux qui allument des flammes impures, et il vous couvre d'une confusion éternelle dès que vous en paraissez embrasé. Or , qu'il est désagréable de traîner dans un monde qu'on aime encore, et dont on ne peut se passer , les tristes débris d'une réputation ou perdue , ou mal assurée ; et de réveiller partout avec soin le souvenir ou le soupçon de ses crimes !

Telles avaient été les amertumes et les opprobres qui avaient accompagné les passions et les désordres de notre pécheresse : mais sa pénitence lui rend encore plus d'honneur et de gloire, que ses crimes ne lui en avaient ôtè. Cette pécheresse, méprisée dans le monde , trouve en Jésus-Christ un apologiste et un admirateur : vOltc pécheresse, dont on ne parlait qu'en rougissant, est louée par les endroits même les plus glorieux selon le monde, la bonté du rœur, la générosité des sentiments, la fidélité d'un saint amour : iclle pècheiesse , qu'on n'osait comparer qu'à elle-même , et dont le scandale n'avait point d'exemple dans la cité , est élevée au-dessus du pharisien ; la vérité , la sincérité de sa foi , de sa componcliun , de son amour , mérite d'abord la préférence sur une vertu sui)crlicielle et piiarisaïque : enfin, celte pécheresse dont on tait le nom, comme indigne d'être prononcé , et qui n'est nommée que par ses crimes , est devenue la gloire de Jésus-Christ, la louange de la grâce, l'honneur de l'iSlvangile. O admirable pouvoir de la vertu !

Oui , mes frères , elle nous rend un spectacle digne de Dieu , des anges et des hommes : elle rétablit une réputation perdue : ello nous fait rentrer ici-bas même, dans des droits et dans des honneurs

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dont nous étions déchus : clic efface des taches que la malignité des hommes eût rendues immortelles : elle nous réunit aux serviteurs de Jésus-Christ et à la société des justes , dont nous n'étions pas autrefois dignes : elle fait même apercevoir en nous mille qualités louables, que le dérangement des passions avait comme étouffées : enfui, elle nous attire plus de gloire que nos mœurs passées ne nous avaient attiré de honte et de mépris. Tandis que Jonas est infidèle, il est l'anathème du ciel et de la terre; des idolâtres mêmes sont obligés de le séparer de leur société , et de le rejeter comme un enfant de honte et de malédiction ; et il n'est que le sein d'un monstre qui puisse lui servir d'asile , et cacher sa confusion et son opprobre. Mais lT peine, touché de repentir , a-t-il imploré les miséricordes éternelles du Dieu de ses pères , qu'il devient l'admirafion de la superbe Ninive ; que les grands et le peuple lui rend(*nt des honneurs jusque-là inouïs; et que le prince lui-même, plein de respect pour sa vertu , descend du ti'ône , et se couvre d*; cendre et de cilice , pour obéir à l'homme de Dieu. Les passions que le monde loue et inspire, nous en avaient attiré le mépris ; la vertu que le monde censure et combat, nous en attire les hommages.

(Sermon jmur le jeudi de la Passion.)

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