CHAPITRE VI
L'ordre va renaître du désordre.
JLb comte d'Àlinvil n'est pas seuL Outre quelques-uns de ses gens affidés, il a ses deux fils avec lui, et monsieur Noblet est là qui, souriant avec amertume , dit à Dominique :
Vous rappelés- tous , jeune imprudent, d avoir manqué à un homme de mon âge, à mes cheveux blanc, en me précipitant, pour ainsi dire, un jour, du haut en bas de votre escalier? Il est juste que je me venge aujourd'hui de cette insulte; mais rassurez-vous, on n'en vent point à votre vie. Ecoutes seulement monsieur le comte, et suivez se* avisj
c'est le parti le plus sage que voir»
puissiez prendre.
On juge bien que le pauvre Domrnique est indigné; mais il ne peut ni exprimer sa colère, ni faire le moindre mouvement. Monsieur rî'Âlinvit lui adresse la parole : Dominique, vous êtes mon neveu; j'en ai la preuve certaine. Ne croyez pas cependant que je veuille vous arracher soudain la vie sans vous avoir appris à quelle condition je puis vous la laisser. Dominique , votre naissance a été marquée par de tristes évènemens auxquels j'ai eu le malheur de prendre la plus grande part» Si je vous apprenais les crimes que j'ai commis, vous jugeriez aisément de ceux que je puis commettre encore.
Tout me serait indifférent, pourvu que je pusse cacher mes secrets dans la plus profonde nuit» G est ce que je
CARRILLONNEUR. 89 viens tous proposer. Je vais vous lire à haute voix ce papier que j'ai tracé, et que je vous ordonne de signer sur le champ.
Le comte tire en effet un papier de son porte-feuille, et lit ce qui suit :
« Je soussigné , Dominique Cra- « quet, atteste que je fus un impos- « teur en prétendant être allié à la « famille cTAlinvil de Marseille, et à « celle des Saint -Erbin du château « de la Croix- Saint- André. Je suis a simplement le fils d'Eustache Craie quet, ménétrier , et de Barbe Fonte taine , sa femme , blanchisseuse de u fin, ainsi que l'atteste mon extrait . « de baptême ci-joint, et que je certP* ce fie véritable. N ayant ainsi aucun « rapport avec les nobles* familles « ci-dessus dénommées f je déclare •c n'avoir aucun droit à leur deman~
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» der compte de gestion de biens -, ou « tout autre de quelque nature qu'il « soit. »
Votre signature et l 'approuvé de V écriture* vc^ suffiront, Dominique.
A ces conditions ; je vous rends votre liberté , et je vous accorde ma protection.
On Ate le bâillon à l'infortuné Dominique, qui répond, outré jdé rage : Monstre! arrache moi la vie !
ajoute un crime à tes crimes ! mais n'exige pas de moi une bassesse que je >ne ferai jamais ! — Tu résistes! Ce fer levé sur ton sein ne t'apprend- il pas assez le sort -qui t -attend ! — Frappe, scélérat! — Encore une ffeis, signe cet écrit, Dominique, ou tu es mort ! — Non ! — Apprends 9 avant de mourir , que je puis cacher ta mort comme j'ai su dérober ta naissance à tous les yeux ! que per*
CARRILLONNEUR. 9* sonne au monde n'a le droit de me demander ce que j'aurai fait de toi.
. — Frappe, encore une foial délivremoi de Ffaorreur de te voir.
Le comte va frapper...... Soudain
des cris, des pas précipités se font entendre autour de ce groupe dans le bois. Le lâche Noble t, qui redoute ce qui va en effet arriver, se jette alors entre Dominique et d'Alinvil , en s'écriant : Je ne souffrirai pas qu'on commette un meurtre en ma présence, ou je périrai avec l'innocent !
Ce mouvement inattendu dérange d'Alinvil ; et au même moment, on voit accourir les deux jeunes Saint* Erbin , Victor Pénon et le père Isidore, accompagnés tous du même domestique qui , sans le savoir , avait envoyé Dominique vers ses ennemis.
Le P. Isidore désarme d'Alinvil en
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lui disant : Tu veux donc combler Ta mesure , misérable ! Hé bien] apprends que quelqu'un qui t'est bien cher existe, et qu'on peut exercer sur lui la même fureur qui te portait à assassiner ton neveu I — Quelqu ? im qui m'est bien cher ! Quel est cet indi- Tidu dont ton baron de Sainl-Erbin m'a déjà parlé? — Ecoute, d'Àlinvil : il est temps de terminer tous ces différends ; mais sans bruit , sans éclat, dans l'intérieur de nos deux familles. Je te répons de la docilité de Dominique à se soumettre à tout ce que tu exigeras pour ta sûreré ; mais il faut que cela se passe chez mon beau- frère. Ose te rendre, dans trois jours, avec ta femme et tes fils, au château de la Croix-Saint- André; ne crains pas d'y tomber dans les pièges que tu sais si bien tendre aux autres. Tu apprécies assez, dans ta
conscience , monsieur de Saint-Erbin ; tu as assez de raisons pour l'estimer , pour ne pas le regarder comme toi , comme un vil assassin! Je te jure, et tu me connais assez aussi pour croire à mes sermens , que tout sera terminé en peu d'instans. Réponds , d'Alinvil* oseras* tu venir nous trouver dans trois jours?
D'Alinvii, pâle, égaré, se promène, réfléchit, et dit enfin : Je veux tenter ce dernier moyen de conciliation; mais s'il y a la moindre perfidie...! — Il n'y en aura point; je te le jure sur Dieu, sur mon Dieu, que je ne blasphème point comme ce vil Noblet, ton digne agent apparemment. Encore une fois , viens avec ta famille, et soyez tous dans la plus parfaite sécurité. Apporte les titres , les contrats, tous les papiers relatifs à cette affaire, et j'affirme que
Dominique donnera alors toutes les signatures qu'on croira devoir exiger de lui pour la paix et l'honneur des deux familles. — Tu me promets....?
— » Je me dévoue le premier à ton juste ressentiment, si je te trompe.
— Je t'ai toujours connu loyal et franc. — Tu me trouveras encore loyal et franc • dans <:e rendez*- vous que je t'assigne avec la certitude de tout pacifier. — Eh quoi ! ( il s'attendrit ) vous aurez donc tous pitié de moi? — Il faut en finir. Voir toujours de nouveaux forfaits ,* qu'on ne pourrait arrêter par les lois sans compromettre tant d'honnêtes gens !
cela fait mal , et je me fais fort d'y mettre un terme à la satisfaction de tout le monde. — Cela me parait impossible. — Ni impossible, ni même - difficile. Tu en jugeras foimême. — Allons , j'y consens. Dana
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trois jours? — Dans trois jours. — A la Croix- Saint- André? — A la Croix Saint-André. — On oubliera tout ressentiment? — Tout ressentiment sera éteint. — J'irai. — N'oublie pas les papiers. — Cette clause seule me parait suspecte. — Elle ne peut l'être. Ne faut-il pas, pour la sûreté générale, que Dominique. ••?
— J entends. C'est la dernière épreuve à laquelle je consente à me soumettre; si elle me devient fatale, tremblez tous î — Pour la dernière fois à mon tour, je réponds que cette entrevue terminera tous les différends* — Il y a bien long-temps que je le souhaite..!
Adieu ; tu as ma parole , et je cempte sur la tienne.
Le comte, ses deux fils et leurs gens se retirent à la hâte. Le vieux Noblet veut les suivre; Dominique s'écrie : De grâce f arrêtez ce mé«»
chant , homme ; je veux savoir de kii...
A cet ordre , Victor Pénon s empare du cagot,qui se jette à genoux, pleure, demande grâce*
On ne l'écoute pas; on l'entraîne; puis après avoir délié notre jeune ami, cette petite caravane revient au château par des chemins détournés.
On a déjà dit qu'un certain instinct naturel réunissait les hommes médians , les faisait se chercher , se connaître tous pour le malheur des bons. Monsieur Noblet venait de perdre sa sœuc 11 avait vendu sa maison de Dreux, et tout nouveau séjour lui devenait indifférent. Monsieux Noblet donc , piqué de la manière dont Dominique l'avait reçu à Paris , avait appris que le comte d'À- Hnvil en voulait beaucoup à ce jeune homme. Aussi souple que le serpent,
CÀRR1LLONNEUR. yj il s'était introduit chez le comte r avait flatté ses goûts, ses passions; et le comte, à son tour, voyant dans. ce ~ faux dévot un homme de sa trempe , l'avait ménagé, dans l'espoir qu'il pourrait un jour lui être utile. Ce jour était arrivé. Le comte, à qui le moyen d'enlever Âdrienne, pour attirer chez lui Dominique , n avait pas réussi, voulait absolument le perdre ou en tirer récrit qu'on a lu plus haut, et dont on connaîtra bientôt les motifs* Pour cela, il fallait tendre à Dominique un nouveau piège t ce qui n'était pas facile. Au moyen de quelques demi - confidences faites à Noblet , celui-ci avait imaginé de faire demander le jeune homme à l'auberge du Petit- Saint- Jean, et de le conduire , en l'intéressant. par une coa-* vexation animée, jusqu'au bois où les d'Alinvil s'étaient d'avancé cachés en iv, 5
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force; ta ai s le domestique qui était êrtgagë Dominique à se rtndrteà l'àuberge, tiajant aucune raison pdùt Gâcher cela , l'avait dit en rentrant au P. Isidore, qui demandait dix était DomîtiiqUe. he père cépucin, redoutant Quelque piégé f Jetait soudain mis en marche avec ce domestique, le militaire Vtctfrr et tes dtetax jeunes Saint-Erbiti. Arrivés tous à l'auberge du Petit- Saint- Jean , oA létfr avait dit que le Vieillard et le jeune homtoe venaient de prendre la foulé dû bois àix bn les avait vus disparaître. Nouveaux sotipèon's dte h part de nos amis , qui , dtrtxbtaàt le pérs/étaient arthés asfc<£ à temps pottr sauver ïà vie à tetfr feu^e patètrt.
■fcMfe teètèùr veut savoir aussi èoâfr* îftèhtie toïtite dAlinvtt a acqufe la latitude que Donridiqae est réellenfenùon tfeveu, ç\f#à l'a détermiiié
CAKRÎLLONÎVEUR. gg à se porter à un acte inouï de violence envers ce ]mme homme , il se rappellera le moment eu Mathieu Robf* neau , avant de quitter h ferme du laboureur Périon, a , dans *m mo^ ment d abandon , fait cette même «*nfidence au P. Isidore, ainsi qu'à «on Adrientoe. Totrte k femitte Pénon était là. Le petit garçon > porteur de lettres au château id'jUinvil , y allait souvent joùer*«&£çs file du jardinier.
11 tiïQ&t varrté de eoaM^re moteur Domiftiqu^ ppur êta& k neveu éé monsieur le comte. Lès «aéd>an$*ottt l'oreille à to^tytceil^rtout. Gélule avait feit venir le petit Péâèfa, qui, sans en sentir ia conséquence, luiavàU répété tout ce qu'on avait dit devant biâ.Gbei; sop père; et c était d après cette certitude du véritable état de Dominique, que le comte et monèieur KoWet avaient dressé tqurs Iwtteries.
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On voit que malheureusement il n'y a rien que de très-naturel dans tous ces évènemens. Nous en allons voir d'autres qui amèneront enfin le dénoûment de cette histoire.
Le baron , sa femme , Mathieu Robineau et de Bléville attendaient avec impatience le retour de leurs fils et du P. Isidore r dans l'avenue qui donnait sur la route, 1 traient
tous par une p rc (car,
en dépit des jj i^arcs
ont de petites j servent
pastfittiqueme] rs. De-
mandez à l'Amour. s'il n'? pas su souvent en tirer part i , sans que nous en ayons fait mention dans nos ouvrages ? )
Ils étaient donc rentrés par le parc, et cherchaient partout monsieur et madame de Saint-Erbin.
Ceuxrjpi, prévenus du retour de
CARRILLONKEUR. 101 leurs amis, furent bien vite les rejoindre, et n'apprirent pas sans indignation la nouvelle tentative des d'Àlinvil pour tirer de Dominique un écrit contre Içquel il eût pp sans doute protester pat la suite ; mais il falfckle faire en justice, et c'est ce qu'on Wtùt lait éviter. C'est, ajouta Dominique , c'est ce méchant vieillard y indigne de ses cheveux blancs, qui m'a entraîné dans ce piège affreux. — Moi, reprend Noblet tout tremblant, j'ignorais — Vous saviear tout. — Je
tous ait fait un rempart de mon corps, lorsque..,. — Lorsque vous avez vu mes amis voler à mon secours.^ — La très-sainte Vierge m'est témoin*.. — Laissez-là la Vierge, Dieu et tous les saints que vous outragez ! vous méritez d'être puni de votre odieuse conduite ! — Comment donc ! prétend-on me retenir de force, me tuer, m'as-
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ssssinfer, que aais'js? — Non; mai* l'ai tu dans les souterrains du cbàttiaû les débris d'une vieille chapelle* il est juste que vont y «oye» enfermé i)tiel«- «|uee jours pou* j{ fiwre pénitence* — »
C'est affreux ! -^ C'est ce qu'il tous plaira/
Monsieur Nebîet change de toi).
Il pleure, il gémit, il prbtestede son inlioeence. L'ordre de Dominique n'en est pas moins exécuté. C'est le brave Victor Pénon qui se charge de le plonger dans un cachot, où il est condamné au pain et à leau. Nous reviendrons sur ce tartufe, qui ne doit inspirer aucune pitié.
TRant de <ioups à la fois pbrtés à la sensibilité des bons habitans du château , les avatent fatigués; on ne pensa qu'à prendre du repos.
Le lendemain de ce jour orageux^ -monsieur, madame de Saànt-Erbin 9
CARRILLONNEUR. io3 de Blé ville, Mathieu Robineau, le P. Isidore et Dominique se réunirent seuls, par l'ordre du b^ron, dans lé cabinet de ce dernier. On n avait pas voulu des jeunes Saiut-Erbin , ni d'Àdrienne, pour l'importante explication qui devait avoir lieu , et c'est ici que le lecteur doit redoubler d attention , s'il s 1 intéresse toujours k son jeune et malheureux carrillonneur.
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