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DES LICENCES POÉTIQUES

Les licences poétiques sont de trois sortes : elles portent sur l'arrangement des mots , sur l'orthographe et sur la grammaire.

L 'inversion, c'est-à-dire le changement dans l'ordre des mots , donne à notre poésie beaucoup de variété et de grâce. Il ne faut pas cependant que l'inversion soit forcée ou qu'elle revienne trop fréquemment; elle

doit être facile, naturelle et claire. La prose relevée admet elle-même l'inversion; ainsi nous lisons dans Bossuet : «Sache la postérité , si ce faible discours peut aller jusqu'à elle, etc.; » et dans Fléchier : « Déjà prenait l'essor, pour se sauver dans les montagnes, cet aigle, etc.» D'un autre côté, on rencontre fort souvent de très-beaux vers qui ne renferment pas la plus petite inversion :

Je connais mes fureurs ; je les rappelle toutes : Il me semble déjà que ces murs , que ces voûtes Vont prendre la parole , et, prêts à m'accuser, Attendent mon époux pour le désabuser. (Racine.)

Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale ! Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale. Le Sort,' dit-on, l'a mise en ses sévères mains : Minos juge aux enfers tous les pâles humains. (Racine.)

Les compagnes de Flore

Parfument ces coteaux;

Une nouvelle aurore

Semble sortir des eaux,

Et l'Olympe se dore

De ses feux les plus beaux. (J.-B. Rousseau.)

Les inversions les plus fréquentes consistent à placer le sujet après le verbe, la préposition et son complément avant le mot dont ils dépendent, le pronom personnel avant l'impératif auquel il est joint :

Tombent sur moi du ciel les plus grands châtiments !

( Molière.)

Sur le repos qu'enfin a retrouvé mon âme.

(Corneille.)

Un docile ruisseau , qui , sur un lit pierreux , Tombe, écume, et, roulant avec un doux murmure, Des champs désaltérés ranime la verdure. (Delille.)

Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour La trompette sacrée annonçait le retour. (Racine.)

Polissez-le sans cesse et le repolissez. (Boileau.)

Tu yeux servir : va, sers, et me laisse en repos.

(Racine.)

Lorsque deux verbes se suivent , et que l'un gouverne l'autre à l'infinitif, le pronom peut se placer avant les deux verbes , au lieu de rester intercalé entre les deux :

Oui , je le vais trouver, je lui vais obéir. (Voltaire.)

Telles sont les inversions les plus usitées dans la poésie française; les grands poètes en ont essayé d'autres, dont quelques-unes ont heureusement réussi : ce sont là des détails pour lesquels il faut recourir aux traités de versification.

Les licences d'orthographe sont peu nombreuses ; elles consistent à supprimer Y s final, quand la première personne du verbe se termine par cette lettre (je voi, je croi ,'^ècri, je construi)\ à écrire indifféremment guère ou gueres , grâce ou grâces, jusque ou jusques , certe ou certes, etc. ; à supprimer Y s final dans les noms propres, Athène, Londre, Charle, etc. ; à retrancher Ye final d'encore :

Mais , à vous dire vrai , ce n'est pas encor tout.

(Molière.)

Les licences de grammaire sont également peu nom-

breuses. Elles consistent à employer l'adverbe où au lieu de à qui, auquel ,vers lequel; les prépositions en et dans devant les noms de ville commençant par une voyelle; à mettre au singulier un verbe précédé de plusieurs sujets :

Et cet aveu honteux où vous m'avez forcé. (Racine.) Cassandre dans Argos a suivi votre père. (Racine.)

Que ma foi, mon amour, mon honneur y consente.

(Racine.)

Le carme, le feuillant, s'endurcit aux travaux.

( Boileau.)

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