DE L ENJAMBEMENT
Il y a enjambement lorsque le sens commence dans un vers et finit seulement dans une partie du vers suivant.
L'enjambement , proscrit par Malherbe , est interdit dans l'alexandrin, et, en général, il est tout à fait banni de la poésie relevée. La raison en est facile à saisir : le vers devant se prononcer absolument comme la prose , c'est-à-dire d'après le sens de la phrase et non d'après la coupe matérielle des syllabes, l'harmonie qui résulte de la rime disparaîtrait complètement, s'il n'y avait au moins à la fin de chaque vers un léger repos. Ce n'est pas à dire pour cela que le sens doive toujours s'arrêter et demeurer suspendu à la fin de chaque vers, ce qui rendrait impossible la période poétique; il faut seulement que le sens qui n'est pas achevé flans un vers, ne soit pas complet avant la (in du vers
suivant. On comprend assez ce qu'il y a de disgracieux dans ces exemples :
Mais puisque c'est le temps , méprisant les rumeurs Du peuple , laissons là le monde et ses humeurs.
(Régnier.)
Il sort ; Rose , après lui , retrouve sur la plage Ses voiles , et tous deux sont rentrés au village.
(Roucher.)
L'enjambement est permis, toutefois, quand les mots rejetés sont suivis d'un développement qui complète le vers, quand il y a suspension, réticence, ou harmonie îmitative. Il est aussi plus facilement autorisé dans la poésie simple et légère.
La poésie moderne, nous voulons dire celle du dixneuvième siècle, a fait de l'enjambement un emploi trop fréquent pour ne pas ressembler à un abus; la plupart du temps, l'enjambement a brisé son rhythme, fait disparaître ses rimes, détruit tout le charme de son harmonie; mais il faut reconnaître aussi, n'en déplaise à la sévérité un peu outrée de la critique, qu'il lui a donné souvent des effets d'une véritable beauté.