DES DIFFÉRENTES MESURES DE VERS
Le vers de douze syllabes , ou alexandrin , est le plus généralement usité; il convient surtout au poëme épique, à la tragédie, à la comédie, à la satire, à Téglogue, au poëme didactique, à Tépître, etc. :
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance, Et je te loue , ô ciel ! de ta persévérance. (Racine.)
Le vers de douze syllabes est le plus long de tous. Nous ne voulons pas cependant passer sous silence deux tentatives faites par Scarron pour introduire des vers de treize et de quatorze syllabes.
Le vers de treize syllabes se divise en deux parties, Vune de cinq syllabes, l'autre de huit :
Jetons nos chapeaux , et nous coiffons de nos serviettes , Et tambourinons de nos couteaux sur nos assiettes.
On le trouve aussi dans une chanson de Béranger : Le peuple s'écrie : Oiseaux, plus que nous soyez sages.
Le vers de quatorze syllabes se partageait en deux hémistiches de sept pieds chacun :
Il fait meilleur à Paris, où l'on boit avec la glace.
Le vers de onze syllabes est tout à fait inusité, et ne ressemble guère à un vers. En voici un exemple de Rapin , dans une strophe soi-disant saphique :
Maintenant les vers je façonne à leur point, Et d'un air hardi que la cour ne craint point, Au pays des rois je commence à chanter Sans m'épouvanter.
Le vers de dix syllabes, fort usité, s'emploie dans le poëme épique, dans l'épître, l'élégie, le conte, la chanson, la satire, la stance, le sonnet, etc. Il doit avoir un repos ou une césure après la quatrième syllabe, mais se coupe quelquefois en deux parties égales:
Muses aux Grecs donnèrent le génie , Le doux parler, l'éloquente harmonie ; De la louange ils faisaient leur trésor. Notre jeunesse à d'autres goûts se livre, etc.
(M. J. Chénier.)
Que l'homme est, Timandre, une faible chose! Il s'aime pourtant, s'applaudit, s'impose; Et de tant d'orgueil son esprit est plein Qu'il est, après tout, moins faible que* vain.
(Desmarets.)
Le vers de neuf syllabes, très-peu usité, si ce n'est
dans les opéras et les cantates, a une césure obligée après la troisième syllabe :
Des destins la chaîne redoutable
Nous entraîne à d'éternels malheurs;
Mais l'Espoir à jamais secourable ,
De ses mains viendra sécher nos pleurs. (Voltaire.)
Levers de huit syllabes n'est pas soumis à la césure; il convient à Tépître, à la poésie descriptive, à l'ode, à la stance , à l'élégie, à la chanson , au conte , à Tépigramme :
Virgile, en de riants vallons, A célébré l'agriculture; Vous , l'abbé , c'est dans les salons Que vous observez la nature.
Soyez toujours l'homme des champs , Suivant la cour, suivant la ville :
Votre muse au pipeau servile Immortalisa dans ses chants Les lacs pompeux d'Ermenonville, Et les fiers jets d'eau de Marly.
Les déserts bâtis par Montville , Et les hameaux de Chantilly.
(M.-J. Chénier, Épître à Delille.)
Il était un roi d'Yvetot
Peu connu dans l'histoire, Se levant tard, se couchant tôt,
Dormant fort bien sans gloire. (Bérànger.)
On remarquera que, dans le second exemple, les vers de huit syllabes sont entremêlés de vers de six
syllabes.
Le vers de sept syllabes convient surtout à Tépître familière, au conte, à Tode y à la chanson :
J'ai vu mes tristes journées
Décliner vers leur penchant ;
Au midi de mes années,
Je touchais à mon couchant.
La mort, déployant ses ailes,
Couvrait d'ombres éternelles
La clarté dont je jouis ,
Et , dans cette nuit funeste ,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis. ( J. B. Rousseau.)
Si quelque jour, étant ivre ,
La mort arrêtait mes pas,
Je ne voudrais pas revivre
Après un si doux trépas :
Je m'en irai dans l'Averne ,
Faire enivrer Alecton ,
Et bâtir une taverne
Dans le manoir de Pluton. (Maître Adam.)
Le vers de six syllabes ne s'emploie guère seul que dans le genre lyrique, et s'entremêle ordinairement avec de plus longs vers :
Heureuse solitude,
Seule béatitude,
Que votre charme est doux !
De tous les biens du monde,
Dans ma grotte profonde ,
Je ne veux plus que vous.
Qu'un vaste empire tombe, Ce n'est plus pour ma tombe Qu'un vain bruit dans les airs; Et les rois qui s'assemblent, Et leurs sceptres qui tremblent, Que les joncs des déserts. (Ducis.)
Mais elle était du monde , où les plus belles choses
Ont le pire destin ; Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin. (Malherbe.)
Le vers de cinq syllabes est plus usité que celui de six, surtout dans la poésie légère et dans les cantates :
Sa voix redoutable
Trouble les enfers ;
Un bruit formidable
Gronde dans les airs;
Un voile effroyable
Couvre l'univers. ( J. B. Rousseau.)
Dans ces prés fleuris
Qu'arrose la Seine,
Cherchez qui vous mène ,
Mes chères brebis. ( Mme Deshoulières.)
Le vers de quatre syllabes , assez rare , et ordinairement mélangé avec de plus grands vers , convient surtout au genre lyrique et au genre familier :
Rompez vos fers , Tribus captives; Troupes fugitives, Repassez les monts et les mers. (Racine.)
Mon ermitage
Est un berceau
Dont un treillage
Couvre un caveau. (Gentil Bernard.)
Le vers de trois syllabes est très-rare , à moins qu'il ne soit mêlé à de plus grands vers :
Êcuyer,
Cà? qu'on selle
Mon fidèle Destrier ; Mon cœur ploie Sous la joie, Quand je broie L'étrier. (Y. Hugo.)
La cigale ayant chanté
Tout l'été. (La Fontaine.)
Quand je sens parmi les prés
Diaprés Les fleurs dont la terre est pleine , Lors je fais croire à mes sens
Que je sens La douceur de son haleine. (Ronsard.)
Le vers de deux syllabes , fort rare , s'entremêle le plus ordinairement avec de plus grands vers.
Que les champs libres on leur laisse
Un peu,
Je gage Qu'on verra , s'ils sortent de cage ,
Beau jeu. (La Fontaine.)
Au soleil couchant, Toi qui vas cherchant
Fortune , Prends garde de choir :
La terre , le soir ,
Est brune. (La chanson du Fou.)
Tel bien
Vaut bien
Qu'on fasse
La chasse. (Marot.)
Le vers (Tune syllabe ne se trouve qu'entremêlé avec de plus grands vers.
Daigne protéger notre chasse ,
Châsse De monseigneur saint Godefroi,
Roi!
Si tu fais ce que je désire ,
Sire , Nous t'édifierons un tombeau
Beau. (V. Hcgo.)
Il est à peu près impossible d'employer seul le vers d'une syllabe ; en voici cependant un exemple assez bizarre :
De
Ce
Lieu,
Dieu
Sort
Mort:
Sort
Fort
Dur,
Mais
Très
Sûr. (Poésie du xvme siècle.)