DE LA RIME
«Lan'me, dit Marmontel dans l'Encyclopédie, est la consonnance des finales des vers. Cette consonnance doit être sensible à l'oreille : il faut pour cela qu'elle tombe sur des syllabes sonores; et si les vers finissent
par une muette , la rime doit être double , c'est-à-dire que îa pénultième et la finale doivent être consonnantes. Quoique , dans les finales des mots , les consonnes qui suivent la voyelle ne se fassent presque jamais sentir , cependant, pour rimer à l'œil en même temps qu'à l'oreille , on veut que les deux finales présentent les mêmes caractères ou des caractères équivalents : par exemple, sultan ne rime point avec instant; mais instant et attend riment ensemble.
« On appelle rime masculine celle des mots dont la finale est une syllabe pleine et sonore; et féminine, celle des mots dont la finale est une syllabe muette. Dans la première , il suffit que les syllabes soient consonnantes; dans la seconde, la consonnance doit commencer à la pénultième : revers et pervers riment ensemble; source et force ne riment pas, quoique la finale muette soit la même, mais bien source et course, exerce et diverse,
« On appelle rime pleine celle où non-seulement le son, mais l'articulation est la même, comme vertu et abattu, étude et solitude. On appelle rime suffisante celle qui n'est que dans le son , et non dans l'articulation, comme vertu et vaincu, timide et rapide. Quand la rime qu'on emploie est trop abondante, comme celle des mots en ant, on regarde comme une négligence la rime qui n'est que dans le son, et qui n'est pas dans la consonne : aussi voit-on peu d'exemples, dans les bons poètes du temps de Boileau et de Racine , de rimes aussi négligées que celles d'amant et d'inconstant. Si toutefois il y a deux consonnes qui précèdent la voyelle, comme dans la finale de surprend, c'est assez pour l'oreille que la seconde de ces consonnes soit la même: ainsi, ce mot surprend rimera très-bien avec grand. La rime est double, lorsque non
seulement la iinale sonore , mais la pénultième a le même son, comme attirer, respirer. La rime est simple, lorsqu'elle n'est que dans la finale, comme différer , respirer. Elle est en même temps pleine et double lorsque l'articulation et le son des deux syllabes sont les mêmes, comme préférer, différer. Dans les vers féminins , l'articulation doit être la même dans les deux mots : escorte et discorde ne riment point, parce que l'articulation de la muette est différente.
« Deux syllabes ont le même son et la même articulation, quoiqu'elles ne s'écrivent pas de même : c'est ainsi que rivaux et nouveaux , essais et succès, riment très-bien ensemble. Mais on exige que les dernières syllabes se terminent par les mêmes lettres ou par leur équivalent , quoique dans la prononciation on ne les fasse pas entendre. Si l'un des deux mots, par exemple, est terminé par un t ou par une s, le second mot finira de même ou par l'équivalent: ainsi, prétend rimera très-bien avec instant, accord avec ressort , noix avec bois, glacés avec assez. A plus forte raison, lorsque la consonne finale se fait entendre , doit-elle être à la fin des deux mots sinon la même pour les yeux , du moins la même pour les oreilles : sang ne rimera point avec innocent , mais avec flanc, dont le c final a le même son que le g. »
La page que nous venons de citer renferme en substance toutes les règles essentielles à suivre pour qui veut bien rimer. Nous croyons cependant devoir ajouter quelques observations sur l'histoire même de la rime, et sur quelques points assez délicats.
Non-seulement les anciens ne rimaient pas, mais ils étaient même choqués lorsqu'ils rencontraient deux vers successifs terminés par la même consonnance. La
raison en est fort simple. Les langues anciennes trouvaient dans une quantité établie sur des lois rigoureuses, dans des finales toujours sonores, une harmonie que le français ne peut pas attendre de ses syllabes sourdes , de ses inflexions nasales et de ses finale^ muettes. Les vers latins et les vers grecs sont un chant perpétuel qui ne trompe jamais l'oreille ; les vers français, sauf Y alexandrin peut-être, se confondraient souvent avec la prose, s'ils n'en étaient distingués que par la mesure. La rime même ne suffit pas toujours, grâce aux enjambements les plus bizarres , à faire reconnaître certains alexandrins de la poésie moderne. Si, dans les vers que nous allons citer, l'oreille n'était un peu guidée par le premier hexamètre, nous doutons fort qu'une bonne prononciation permît d'en reconnaître la coupe et d'en deviner la rime :
C'est une chose , ami , vraiment bien douloureuse , Que je ne puisse pas obtenir un seul mot De vous ! Enfin on dit ce qu'on a. — Non , plutôt Poignardez-moi !
La rime n'a jamais été attaquée que par des poètes médiocres; La Mothe, au dix-huitième siècle , combattit avec acharnement pour en faire passer la mode, sans doute parce qu'il faisait de détestables vers ; et pourtant, après les diatribes les plus violentes, La Mothe en revenait toujours à rimer : il n'avait pu se convaincre lui-même. Dans son discours sur la tragédie, adressé à milord Bolingbroke et placé en tête de la tragédie intitulée Brutus , Voltaire se plaint de l'esclavage de la rime, mais il s'en plaint assez faiblement et finit par convenir que, sans la rime, les vers français seraient insipides. Dans sa lettre au marquis Scipion
Maffei , il donne comme traduction de vers italiens les vers suivants, non rimes :
Le temps en est passé ; mes yeux ont assez vu De ces apprêts d'hymen et de ces sacrifices. Je me souviens encor de cette pompe auguste, Qui jadis en ces lieux marqua les premiers jours Du règne de Gresphonte. Ah ! le grand appareil ! Il n'est plus aujourd'hui de semblables spectacles. Plus de cent animaux y furent immolés; Tous les prêtres brillaient, et les yeux éblouis Voyaient l'argent et l'or partout étinceler.
Si cet essai était une tentative sérieuse plutôt qu'une traduction rendue plus libre en vue d'une plus grande exactitude, il faut convenir qu'il ne serait guère capable de nous faire renoncer volontiers au charme de la rime pour nous habituer aux vers qu'on appelle blancs.
Une tentative a été faite de nos jours par un homme desavoir et de talent, M. Ducondut, pour ramener la poésie de la rime à la coupe métrique dontnos anciens poètes nous offrent quelques exemples. Le vers français se trouverait alors mesuré par la quantité ou l'accent, et non plus par le nombre rigoureux des syllabes; deux syllabes longues, ou deux longues et une brève, ou deux brèves et une longue formeraient un pied, comme en latin. Nous avons lu avec curiosité ces essais, et nous devons convenir, sans que nous songions pour cela à abandonner en rien la rime, que bon nombre de ces poésies, destinées pour la plupart à fournir des chants aux ateliers et à l'enfance, sont pleines de charme, de grâce et de fraîcheur.
Il faut donc admettre que la rime était une condition naturelle et nécessaire de la poésie française, même
tellement nécessaire pour notre oreille , qu'elle a été reçue dans la plupart des chants d'église composés en latin pendant le moyen âge.
Stabat mater dolorosa Juxta crucem lacrimosa, Dum pendebat filius.
Gujus animam gementem , Contristantem et dolentem Pertransivit gladius.
Il n'est pas besoin de recourir à l'explication que paraît adopter Voltaire, lorsqu'il suppose que la rime a été inventée pour aider la mémoire et pour marquer d'une manière plus sensible la cadence du chant et la mesure de la danse.
La rime est assurément la plus grande difficulté de la versification française, non pas seulement au point de vue de la rime elle-même, mais surtout sous le rapport de la pensée. On a remarqué que bien souvent, chez les meilleurs poètes , de deux vers qui riment ensemble, l'un exprime la pensée d'une manière complète, l'autre n'est fait que pour amener la rime. De là tant de pensées affaiblies par le manque de concision , par la redondance, par un redoublement d'expressions qui affaiblit et décolore la première image.
Une fois acceptée comme une des nécessités de la poésie française, il faut reconnaître que la rime, par sa nature même, est faite pour le plaisir de l'oreille, et non pour l'œil. Ce principe n'a pas été admis de tout temps; depuis Marot jusqu'à Racine, on a autorisé, comme rimes excellentes et même riches , les svllabes dont l'orthographe est la même, mais dont le son est
i6 PRÉCIS DES REGLES
tout différent : usage assez bizarre, puisque l'objet même de la rime est de marquer la fin de deux vers par deux sons exactement pareils. Nous allons citer quelques exemples :
Mais hâtez-vous, de grâce, et faites bien ramer y Car déjà sa galère a pris le large en mer.
(Corneille.)
Examiner sa taille et sa main et son air}
Et voir quel est l'époux que je veux lui donner.
( Corneille. )
Non , rien de plus méchant n'est sorti de V enfer. — Mon Dieu ! l'on ne doit point croire trop de léger.
(Molière.)
Quelque gros partisan m'achètera bien cher : ku lieu qu'il vous en faut chercher.
(La Fontaine.)
Mes yeux en sont témoins , j'ai vu moi-même hier Entrer chez le prélat le chapelain Garnier.
(Boileau.)
Pharnaceî — Il a séduit ses gardes les premiers , Et le seul nom de Rome étonne les plus fiers.
( Racine, )
Car, s'il avait affaire à quelque maladroit ,
Le piège est bien tendu : sans doute il le perdroit.
( Corneille.)
Tu sais qu'en pareil cas ce serait avec joie Que je te le rendrais en la même monnoie.
(Molière.)
Nerwinde, o'ii ses efforts guidèrent vos exploits, Éternise sa vie , aussi bien que la gloire
De l'empire francois. (Rousseau.)
Quel plaisir d'élever un enfant qu'on voit croître, Non plus comme un esclave élevé pour son maître.
(Racine.)
Ces sortes de rimes, déjà assez rares au dix-septième siècle, disparaissent presque complètement au dixhuitième ; et cependant on en trouve encore quelques exemples chez Voltaire lui-même, qui les avait attaquées avec tant de force et de raison.
Une conséquence naturelle de ce principe, que la rime est faite entièrement pour l'oreille, serait de permettre aux poètes de faire rimer ensemble les mots qui ont une consonnance pareille et une orthographe différente, comme léger et soulagé , moment et roman, amant et tourments. L'usage ne Ta pas voulu.
Une autre conséquence, c'est que, plus la consonnance sera pleine , c'est-à-dire plus la rime sera, riche, et plus on aura fait pour le plaisir de l'oreille. C'est ce que, malgré tous ses défauts, l'école moderne a parfaitement compris.
Il n'est pas de rime plus riche que celle où un mot se répète tout entier comme partie d'un autre mot; dans Delille, par exemple :
Et ce grand potentat , dont les mains souveraines De tant de nations avaient tenu les rênes.... De lui-même aujourd'hui reste méconnaissaô/e, Hélas ! et dans la foule étendu sur le sable.
Ajoutons encore l'épigramme suivante :
Au fauteuil de Delille on place Campenon. Son talent suffit-il pour qu'on l'y campe ? Non.
Par elles-mêmes , ces rimes sont assez rares ; mais voici, dans le même passage de Delille, des exem-
pies de rimes riches ordinaires et de rimes seulement suffisantes , dont on sentira aisément toute la différence :
Prend un glaive a son bras dès longtemps étranger, Et s'apprête à mourir plutôt qu'à se xenger.... Du monarque traîné par ses cheveux blanche, Et nageant dans le sang du dernier de ses fils.... N'est plus, dans cet amas des lambeaux à'ilion, Qu'un cadavre sans tombe et qu'un débris sans nom.
Il faut remarquer cependant qu'un mot ne peut rimer avec lui-même ; toutefois deux mots qui s'écrivent de même et qui ont un sens différent peuvent rimer ensemble :
L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue; L'autre a peur de ramper , il se perd dans la nue.
(Boilead.)
Notre jeunesse à d'autres goûts se livre: Le fils d'Albin ne sait pas lire encor ; Il connaît l'once, et le marc, et la livre, Et ce que vaut l'argent au denier dix.
(M.-J. Chénieh.)
De plus , un substantif ne peut rimer avec son verbe, comme flamme et enflamme; ni un mot avec son composé, ni deux composés ensemble , comme humain et inhumain , nom et surnom,, suit et poursuit , console et désole ; à moins que le simple et le composé n'aient une signification éloignée, comme garder et regarder, permettre et promettre , lustre et illustre, gage et engage, prendre et surprendre , etc., etc.
Les finales en é et er, èe, a, i, u, ne riment suffisamment que lorsque la dernière syllabe est précédée
dans les deux mots de la même consonne, comme bonté et charité, arriva et cultiva, etc.
Observons encore que certains mots , terminés par un x ou par un «, riment parfaitement avec d'autres mots terminés par un s, comme toux et tous, ordonnés et entraînez, etc.; de même pour rang, sang, flanc, franc, banc, etc.
Enfin , il faut éviter avec soin de faire rimer ensemble deux syllabes dont Tune est longue et l'autre brève, comme abattre et idolâtre, âme et madame, ordonne et trône, etc.; tandis que la rime sera parfaite si Ton a âme et infâme, rôle et drôle, etc.
Il faut encore éviter que la césure ne rime arec la fin du vers, et qu'un mot qui vient d'être placé à la rime n'y reparaisse avant douze vers au moins.
L'oreille est cboquée de la succession de plusieurs rimes masculines et féminines qui se prononcent exactement de même :
Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix , Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix, Et qu'à vos yeux, seigneur, je montre quelque joie De voir le fils d'Achille et le vainqueur de Troie.
(Racine.)
Esprits qui portez le tonnerre,
Impétueux tyrans des airs,
Qui faites le péril des mers
Et les ravages de la terre. (De la Rue.)
Nous ne pousserons pas plus loin l'exposition des préceptes qui concernent la rime ; nous avons donné les plus généraux et les plus essentiels. Pour les observations de détail , nous renverrons aux divers traités
de versification française, et notamment à l'ouvrage remarquable de M. Quicherat.