DE LA SUCCESSION DES RIMES
Une rime masculine ne doit pas être suivie immédiatement d'une autre rime masculine, ni une rime féminine d'une autre rime féminine. Jusqu'à Marot, cette règle était inconnue. Nous empruntons au livre de M. Quicherat les curieux détails qui suivent :
« Jean Bouchet, contemporain de Clément Marot, et Charles Fontaine, disciple de ce dernier, s'étaient imposé l'obligation de faire succéder les rimes masculines aux rimes féminines; mais ils n'eurent pas assez d'autorité pour opérer immédiatement la réforme et y attacher leur nom. Cependant leur tentative fut prise en considération par les grandes renommées du temps : je ne sais lequel des poètes de la pléiade fut le premier d'avis d'ériger en règle cette succession de rimes ; mais, vers 1560, je vois la règle s'établir. Ronsard ne la respecte pas encore dans ses premiers livres d'amours ( à Marie ) ; mais plus tard on l'y voit toujours fidèle, soit dans des poésies à rimes croisées (ses sonnets à Hélène), soit dans des vers à rimes plates (sa Franciade). Baïf pratique la même méthode; seulement, dans ses amours, qui paraissent antérieurs à ses poèmes sérieux, il ne l'a pas encore admise.
« Joachim du Bellay, dans son Illustration delà langue française , ouvrage écrit vers 1550 , constate les efforts de quelques auteurs pour soumettre la poésie à une nouvelle entrave. « Il y en a, dit-il, qui, fort suée perstitieusement, entremêlent les vers masculins avec
a les féminins , comme on peut voir aux psaumes trace duits par Marot : ce qui est observé , comme je crois, « afin que plus facilement on pût les chanter sans va- « rier la musique , pour la diversité des mesures qui se « trouveraient à la fin des vers. Je trouve cette diligence « fort bonne , pourvu que tu n'en fasses pas de religion, « jusques à contraindre ta diction pour observer telles « choses. »
« Philippe Desportes alterna fidèlement les vers ; à plus forte raison, Régnier, son neveu et son élève, devait-il procéder de même. Ce if est donc pas à Malherbe qu'il faut rapporter ce perfectionnement dans notre système de versification , et La Harpe, qui lui fait un mérite d'avoir mélangé régulièrement les rimes masculines et féminines , dont l'effet est si sensible, devait cet éloge à des poètes antérieurs , surtout si l'on considère que Malherbe n'a pas laissé de pièces de vers en rimes suivies : il ne nous reste de lui en ce genre qu'un très-court fragment. Le mélange des rimes , dont parle La Harpe , ne doit s'entendre que des rimes croisées; or, ce mélange même avait déjà été employé, et très-régulièrement , avant Malherbe.
« On trouvera dans Baïf et dans Desportes quelques pièces de vers dont toutes les rimes sont féminines ; mais l'on ne verra pas là une ignorance du vrai système : c'était une route nouvelle qu'ils tentaient , et dans laquelle Malherbe lui-même n'a pas dédaigné de les suivre.
« L'habitude est si puissante que, malgré Malherbe et Corneille, on protesta encore longtemps contre la réforme. Voici ce que Richelet écrivait au milieu du dix-septième siècle : ((C'est une règle, dans la poésie « française, qu'on ne doit point mettre trois ou quatre
« rimes masculines de suite. Cette règle n'est pas si gé- « nérale qu'on ne s'en dispense quelquefois. Il se trouve « même des personnes qui croient que cet arrangement « de rimes masculines et féminines n'est pas tout à fait « de la beauté de notre poésie. On peut, disent-ils, faire « heureusement des pièces entières de vers masculins « de différentes rimes , et composer de petits ouvrages « où il y aura de suite quatre masculins de plusieurs « sortes de terminaisons.... On répond que le mélange « des rimes masculines et féminines selon les règles « donne à notre versification un agrément que les « vers des plus polies nations de l'Europe n'ont pas ; « que, si l'on rimait trois ou quatre masculins de suite, « nos muses retomberaient dans l'irrégularité où elles ce étaient il y a quelque deux cents ans; et que tout ce a qu'on peut faire, c'est de le souffrir dans les chance sons, les petits impromptu, etc.»
«Du Bellay dit que Marot, dans ses psaumes, a été conduit par les exigences de la musique à alterner les rimes. Bien antérieurement , la même cause avait dû produire et avait produit le même résultat. Nous voyons, dans beaucoup d'anciennes chansons, les rimes se succéder suivant la règle moderne. Dès le treizième siècle, Thibaut, comte de Champagne, avait reconnu ce besoin. «Il est le premier, dit Massieu, qui ait mêlé les rimes masculines aux féminines, et qui ait senti les agréments et les charmes de ce mélange. »
On appelle rimes plates ou suivies les rimes masculines et féminines qui se succèdent alternativement deux par deux.
Voici donc le moment ou César va m'entendre ;
Voici ce Capitole où la mort va l'attendre.
Épargnez-moi , grands dieux , l'horreur de le haïr !
Dieux , arrêtez ces bras levés pour le punir !
Rendez , s'il se peut , Rome a son grand cœur plus chère
Et faites qu'il soit juste , afin qu'il soit mon père !
Le voici. Je demeure immobile , éperdu :
0 mânes de Caton! soutenez ma vertu. (Voltaire.)
Les rimes croisées sont composées alternativement d'une rime masculine et d'une rime féminine, ou bien encore de deux rimes masculines dont la première est séparée de l'autre par deux rimes féminines, et réciproquement.
Le Nil a vu sur ses rivages Les noirs habitants des déserts Insulter par leurs cris sauvages L'astre éclatant de l'univers.
Cris impuissants! fureurs bizarres!
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le dieu , poursuivant sa carrière , Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
( Le Franc de Pompignan.)
On peut remarquer que les quatre premiers vers présentent régulièrement une rime féminine suivie d'une rime masculine, tandis que dans les six derniers les rimes féminines sont plus nombreuses que les rimes masculines. C'est ce qu'on appelle des rimes mêlées; elles admettent toutes les combinaisons des rimes croisées. Voici des exemples de rimes croisées simples :
Tel , en un secret vallon , Sur les bords d'une onde pure,
Croît, à l'abri de l'Aquilon , Un jeune lis, l'amour de la nature. (Racine.)
Rions, chantons, dit cette troupe impie; De fleurs en fleurs , de plaisirs en plaisirs
Promenons nos désirs :
Sur l'avenir insensé qui se lie. (Racine.)
Remarquons aussi que les rimes mêlées , lorsque le poëte sait les disposer habilement et d'une manière variée, sont celles que Ton peut employer le plus heureusement pour prolonger une période sans fatiguer le lecteur. En voici un exemple remarquable, déjà cité plus d'une fois avant nous, et extrait de la Chartreuse de Gresset :
Sur cette montagne empestée , Où la foule toujours crottée Trotte, sans cause et sans repos, Vers ces demeures odieuses Où régnent les longs arguments Et les harangues ennuyeuses.
Loin du séjour des agréments; Enfin , pour fixer votre vue, Dans cette pédantesque rue Où trente faquins d'imprimeurs , Avec un air de conséquence, Donnent froidement audience A cent faméliques auteurs , Il est un édifice immense Où , dans un loisir studieux , Les doctes arts forment l'enfance Des fils des héros et des dieux. Là, du toit d'un cinquième étage Qui domine avec avantage Tout le climat grammairien, S'élève un antre aérien
Un astrologique ermitage , Qui paraît mieux , dans le lointain , Le nid de quelque oiseau sauvage Que la retraite d'un humain.
C'est pourtant dans celte guérite , C'est dans ce céleste tombeau , Que votre ami , monsieur Stylite , A la lueur d'un noir flambeau , Penché sur un lit sans rideau, Dans un déshabillé d'ermite, Vous griffonne aujourd'hui sans fard, Et peut-être sans trop de suite, Ces vers enfilés au hasard; Et tandis que pour vous je veille Longtemps avant l'aube vermeille, Empaqueté comme un Lapon , Cinquante rats à mon oreille Ronflent encore en faux-bourdon.
On appelle rimes redoublées le retour constant de la même rime :
Dans cette retraite chérie De la sagesse et du plaisir , Avec quel goût je vais cueillir La première épine fleurie , Et de Philomèle. attendrie Recevoir le premier soupir l Avec les fleurs dont la prairie A chaque instant va s'embellir, Mon âme , trop longtemps flétrie , Va de nouveau s'épanouir, Et, sans pénible rêverie, Voltiger avec le zéphir. (Gkesset.)
On peut aussi composer sur une seule rime de petites pièces plaisantes ou badines. En voici un exemple
bien des fois cité, extrait du Voyage de Languedoc et de Provence, de Le Franc de Pompignan :
Nous fûmes donc au château d'If :
C'est un lieu peu récréatif,
Défendu par le fer oisif
De plus d'un soldat maladif,
Qui, de guerrier jadis actif,
Est devenu garde passif.
Sur ce roc taillé dans le vif,
Par bon ordre on retient captif,
Dans l'enceinte d'un mur massif.
Esprit libertin , cœur rétif
Au salutaire correctif
D'un parent peu persuasif.
Le pauvre prisonnier pensif,
A la triste lueur du suif,
Jouit pour seul soporatif
Du murmure non lénitif
Dont l'élément rébarbatif
Frappe son organe attentif.
Or, pour être mémoratif
De ce domicile afflictif,
Je jurai d'un ton expressif
De vous le peindre en rime en if.
Ce fait, du roc désolatif
Nous sortîmes d'un pas hâtif,
Et rentrâmes dans notre esquif,
En répétant d'un ton plaintif :
Dieu nous garde du château d'If !
Nous ne devons pas oublier que Ton trouve quelquefois, soit dans le genre léger et familier, soit dans le genre lyrique, trois rimes masculines ou féminines qui se suivent, sans que pour cela le morceau soit écrit en rimes croisées :
Cieux , écoutez ma voix ! Terre , prête l'oreille 1 Ne dis plus, ô Jacob! que ton Seigneur sommeille, Pécheurs , disparaissez ; le Seigneur se réveille.
Le Seigneur a détruit la reine des cités ;
Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés;
Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités.
( Racine. )
Nous n'avons pas à nous occuper ici de la rime annexée, de la rime batelèe, de la rime brisée, de la rime couronnée, de la rime empérière, de la rime rétrograde, de la rime sénée et de la rime équivoque. Ces jeux d'esprit ne sont plus en usage aujourd'hui, et d'ailleurs on peut en trouver de curieux exemples dans les traités de versification un peu complets.