‹ Petit manuel d'art, a l'usage des ignorantsChapitre 15 sur 117 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

semaine devant les vitrines des marchands de tableaux, après votre dîner; ce sera une bonne digestion assurée, une bonne digestion tous les huit jours.

— Vous n’êtes pas sérieux.

— Peut-être, Lagouette. Suivez l’avis que je vous donne, et vous augmenterez le nombre de vos jouissances ; vous le voyez, je parle une langue à votre gré; si je vous avais dit : Agrandissez le cercle de vos connaissances, vous n’auriez pas été tenté.

— Enfin, vous n’avez pas d’autorité. Connaissez-vous bien mieux que moi la beauté en art?

— Je ne la connais pas beaucoup mieux, mais je l’aime bien davantage, et j’ai la prudence de m’appuyer sur l’autorité des maîtres. J’aime aussi à citer les auteurs nouveaux, les modestes petits auteurs; j’ai ainsi la joie de la découverte. J’aime à citer les auteurs vivants; quand la citation est heureuse et que l’auteur est mort, il y a plaisir pour le lecteur seulement; si l’auteur est vivant, il y a plaisir pour auteur et lecteur. Je m’efforce d’être cité

T ET J T MANUEL D'ART

à mon tour ; le dédain que les artistes et les écrivains montrent pour la critique n’est qu’apparent; ils disent : « Je ne lis pas les journaux ; j’ai su qu’on a parlé de moi dans tel journal ; on me l’a dit, je ne l’ai pas lu. » Et ils mentent. Ce qu’ils ne disent pas, je le dis : j’aime à ce que l’on parle de mes écrits, en bien, en mal, et je suis ravi, — je l’avoue. Je ne résiste pas toujours au désir de me citer moimême; je pense ainsi donner l’envie de connaître le livre auquel est fait l’emprunt, — je l’avoue. Le peintre, le statuaire, disent : « Ce que j’attends de ma statue, de mon tableau, c’est un bon prix. » Ils mentent. Ce qu’ils attendent, c’est la renommée, les médailles, la croix, l’Institut. L’argent qu’ils toucheront n’est que le petit payement. Ce qu’ils cherchent, c’est la gloire. La gloire! J’avais douze ans, peut-être moins, pas plus. C’était un soir de semaine, à Belleville, pendant la fête. J’étais avec plusieurs amis dans une grande baraque, la plus belle. L’ours venait de renverser un fort de la Halle et un artilleur. Belle lutte! solide, l’artilleur! Voilà que j’ôte ma veste et que je

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