‹ Petit manuel d'art, a l'usage des ignorantsChapitre 45 sur 117 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

mait à la description d’une œuvre d’art ou à la défense d’un rival... et quelle chaleur de diction ! quelle persuasion il apportait! Je n’ai jamais connu un homme plus artiste et plus amoureux de son art ; avec cela, de grands yeux bleus expressifs et doux, de longs cheveux blonds encadrant une tête pâle, un peu maigre, nerveuse, se reliant à une barbe souple et abondante: tel était à cette époque Jules Dupré.

a Pour vous donner une idée de la sensibilité excessive de cette nature privilégiée, enthousiaste, énergique ou rêveuse, je vous citerai un fait dont j’ai été témoin.

a Nous avions coutume de nous en revenir tous les deux, le soir, de chez Prieur ; nous avions à traverser le pont de l’Isle-Adam sur l’Oise. Ce soir-là, nous revenions vite, car le tonnerre avait des fracas épouvantables, et un orage terrible s’annoncait. Néanmoins, arririvés sur le pont, nous nous arrêtâmes pour contempler l’état vraiment extraordinaire du ciel. Des nuages immenses s’avancaient avec une vitesse prodigieuse, poussés par des cou-

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rants opposés, et se brisaient tout à coup, dispersés et fracassés ; les éclairs se succédaient sans discontinuité, et le tonnerre, avec un bruit terrible, tombait à chaque instant; le ciel était sillonné de brisées lumineuses : quelle tourmente ! — tantôt le ciel rouge sang se décolorait, et subitement, sans transition, passait au blanc pur et brillant; l’eau reflétait cette intensité de lumière qui, aussitôt, s’assombrissait, et la décoration changeait. Par moments, le ciel avait des colorations d’un vert intense, fantastique, sinistre; brusquement il s'illuminait de teintes orangées, et tout cela avec une vitesse telle qu’en tournant un instant la tête d’un côté, on perdait un effet instantané de l’autre. Pas une goutte d’eau pendant cet indescriptible chaos céleste, et, chose que nous remarquâmes, les oiseaux chantaient à tue-tête ; nous étions certainement, Jules Dupré et moi, les deux seuls mortels contemplant ces merveilleux tableaux. Dupré, ému, me prenait nerveusement le bras quand je manquais -un effet, occupé que j’étais à regarder un point opposé. « Vous n’avez

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