CHAPITRE XII
a pas vu, disait-il ; que c’est beau, que c’est «beau ! » Je le regardai dans cette minute où le ciel était d’argent; sa belle tête était convulsée, il pleurait....
« Dé grosses gouttes de pluie commencèrent
à tomber ; force nous fut de partir en hâte
Il y avait une grande heure que nous étions sur le pont de l’Isle-Adam. Je n’oublierai jamais cette heure passée la nuit, et quelle nuit ! avec Jules Dupré,en pleine nature tourmentée, sur un pont qui tremblait. Je n’oublierai jamais les larmes que j’ai vues bur la face du grand artiste...
« Je vous ai parlé de la chaleur d’âme que mettait Dupré à la défense d’un artiste rival : je tiens à préciser le fait. Ce soir-là, on avait causé peinture, des anciens et des modernes; chacun lançait son nom préféré, et tous les grands noms de l’art avaient défilé, Corrége et Véronèse, Rembrandt et Ribera, Ruysdacl, Hobbéma, Paul Potter, Claude Lorrain, et Rubens et Géricault. En général, la note dominante était en faveur des maîtres de la couleur, de la vie, de la fougue superbe ou de
VETIT MANUEL D'ART
l’exquise délicatesse de sentiment, des génies naïfs comme Ruysdael et Paul Potter.
« Jules Dupré, je m’en souviens, prononçait le nom de Claude Lorrain sur un ton particulier, traînant la voix d’une façon mystérieuse où l’on sentait l’excessive admiration. Géricault avait aussi l’avantage de cette prononciation spéciale aux élus de son cœur. Pour Rembrandt, il avait une intonation énergique et sourde, empreinte de vénération. Comme il baissait la voix pour ses préférés, retenant son souffle pour mieux faire vibrer les syllabes du nom ! On eût dit qu’il avait peur de les briser rien qu’en y touchant. On était arrivé aux contemporains, et Prieur, admirateur passionné de Dupré, avait prononcé légèrement le nom de Théodore Rousseau.
« Après tout, exclama-t-il, Rousseau est sur- « fait, et je ne le trouve pas si..., » mais il ne put achever, car Jules Dupré étendant la main : « Oh! tout beau, Prieur, dit-il; n’accablez pas « Rousseau, » et s’échauffant alors : « Rousseau « est le premier paysagiste actuel, touchez-y « avec discrétion, » et, sur un ton austère, il