L ORPHELIN
Voilà donc Petit-Pierro tout à fait orphelin. Il regretta sa mère, il la pleura, mais sans éprouver ce déchirement profond, ce vide immense, ce mortel désespoir du premier deuil, qui semblait avoir h demi paralysé son cerveau, son cœur, et presque tari dans ses yeux la source des larmes. Il aimait h parler d'elle, il ne parlait jamais de lui, mais il y songeait sans cesse, et, lorsque Nanon l'entendait se plaindre en dormant, lorsque, pendant le jour, elle le retrouvait [dans quelque endroit écarté, le corps à l'abandon, le regard perdu dans l'espace, un sourire navré sur les lèvres, la vieille servante se disait :
— Il se souvient !
PETIT-riERRE 43
Il s'en fallait de beaucoup, d'ailleurs, que la santé de l'enfant fût tout à fait rétablie. La terrible fièvre dont il avait failli mourir, désarme rarement après une première défaite ; elle a des retours offensifs, des traîtrises sans nombre, elle s'attaque successivement à tous les organes, ébranlés par ses assauts antérieurs. C'était à la poitrine de Petit-Pierre qu'elle s'attaquait maintenant. Bronchite ou coqueluche, il toussa durant tout l'hiver. Heureusement, Nanon tenait sa promesse ; elle remplaçait la mère, elle aimait l'orphelin comme s'il eût été son propre enfant.
Nous n'avons pas encore tracé le portrait de Nanon. Elle approche de la soixantaine, mais elle est alerte et vaillante encore : grande et maigre, les traits accentués, l'abord revêche et bourru, le caractère à l'avenant ; très bonne au fond, avec ceux qui ont le bonheur de lui plaire et qui respectent son droit, ses prérogatives. Elle était reine absolue dans sa cuisine, tenue comme sa personne et, présentement, comme sa maison, avec une propreté flamande. Gare à quiconque aurait autrefois médit de ses maîtres ! gare à quiconque menacerait aujourd'hui le petiot! Elle montrerait aussitôt les dents. Une bonne chienne de garde, allez! Une poule couveuse veillant nuit et jour sur son poussin, ayant bec et ongles pour le. défendre.
Nanon la Rude, comme on la surnomme au village qui l'a vue naître. Elle en conserve le costume, l'ancien costume des paysannes des environs de Paris, avec le madras crânement équilibré sur le chignon. Elle est fière de son indépendance et de son modeste avoir. Nous l'avons dit, ses gages ont été consacrés à l'embellissement de la petite ferme qu'elle habite. Son rêve était d'y prendre sa retraite, bien que seule, hélas ! Elle s'était mariée sur le tard; elle a perdu presque aussitôt son mari, sa fille unique, sœur de lait d'Hortense. Elle l'eût gardée chez elle par pure affection, elle eût continué de la servir gratis pro Deo, s'il l'avait fallu. Ne croyez pas que l'orphelin lui soit une charge. Au contraire, c'est sa joie, son espérance et son orgueil. Elle a quelqu'un h. aimer.
Il lui reste cependant un frère, de quelques années plus jeune, et qu'elle appelle, familièrement, Cadet. Pour tous les autres, c'est maître Claude, l'instituteur de la commune, un vieux garçon, un brave homme, aussi doux que sa sœur est rude, aussi dévoué qu'elle-même ù. l'orphelin. Loin de s'en montrer jaloux, il a dit :
— Tu sais, j'en suis, de l'adoption. Pas d'enfant non plus, ce sera le nôtre.
Et Nanoh, lui tendant la main :
— Tope-là î c'est conclu. Part à deux, Cadet.
Pendant ce second hiver, où son nouvel écolier ne pouvait pas encore aller à l'école, maître Claude est venu le voir chaque jour et l'a fait travailler, pas beaucoup, seulement pour le distraire. Il lui a tout doucement appris h lire, il lui a inculqué les premiers principes de la calligraphie, comme dit le professeur : des bâtons, les lettres, quelques petits croquis à la plume. Le bambino semble avoir des dispositions pour le dessin.
Mais, au retour de la belle saison, c'est surtout à son développement physique qu'on a consacré les journées. « 11 lui faut de l'exercice, recommandait le docteur, le grand air et le soleil. » En conséquence, Nanon l'a conduit partout avec elle, au pré en allant faire paître la vache, ou couper de l'herbe pour les lapins, au lavoir particulier qu'elle se réserve au bord de la rivière; le dimanche et les jours de fête, à l'église ; plus tard, à la fenaison, au sarclage ; glaner après la moisson, grappiller après la vendange, ou bien encore dans les bois, chercher les branches mortes et les noisettes. Tous ces menus travaux de la campagne sont autant de récréations pour l'enfance. Le pays est des plus riants, la température a été des plus favorables.
Petit-Pierre a repris des forces, de l'appétit, les
curiosités et le babil de son âge. On a rencontré de futurs camarades avec lesquels il a fait connaissance. Mais à leur compagnie il préfère celle de ses parents adoptifs, Nanon, maître Claude; ou ce qu'il aime encore mieux c'est de rester seul à rôver, les yeux grands ouverts. C'est un contemplatif, un mélancolique, un sauvage. On dirait que ses souvenirs l'absorbent et le captivent; qu'un travail de concentration s'opère dans son esprit, qu'une secrète pensée, toujours la même, grandit en lui, dominant toutes les autres.
— A quoi songes-tu ? lui demande-t-on vainement.
Il se tait, mais son triste et pâle sourire semble répondre :
— Vous le savez bien.
Oui, Nanon le devine, et maître Claude aussi. Ils espèrent que l'école achèvera de le guérir, intel- •lectuellement. Petit-Pierre vient d'y entrer. Il s'y plaît. Le contact des autres enfants, l'obligation do travailler et de jouer avec eux aux heures régulières , son caractère docile et ses dispositions naturelles, une certaine émulation qui le pique d'honneur, tout concourt â justifier leur espérance. Un mois s'est écoulé déjà. Le petiot — c'est ainsi qu'ils le nomment — marche vers ses dix ans. Il se montre plus hardi, plus communi-
catif. Le matin du 1" novembre, il a vu passer devant la maison beaucoup de monde, des femmes enveloppées dans leur mante noire, quelques condisciples portant des couronnes de jais ou d'immortelles.
— Où vont-ils ?
Nanon feint de ne pas avoir entendu.
— Où allez-vous donc? crie-t-il à son [voisin de classe, qu'il vient de reconnaître.
~ Eh pardieu ! au cimetière, c'est demain le jour des Morts.
Petit-Pierre, comme frappe au cœur, s'est retourné vers Nanon. Il lui demande presque sévèrement :
— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit? pourquoi nV allons-nous pas ?
— - Je craignais pour toi l'émotion, mon chéri. Si tu le veux, nous irons ; j'ai là ma couronne.
Ils partirent. C'était par un temps de froide brume, en harmonie avec cette matinée de deuil. La France a conservé le culte des morts et, môme an village, on ne les oublie pas. Chacun reste fidèle à la visite traditionnelle; si les monuments sont rares, si parfois môme l'humble croix de bois noir a disparu, s'il ne reste que le tertie funèbre, on en arrache l'herbe, on la remplace par du feuillage et des fleurs. Déjà maître Claude
était là. Il avait fait la toilette de sa tombe de famille ; il rendait le même hommage à celle de madame Sorel.
— C'est là qu'est ta mère, dit Nanon ; agenouilletoi comme je le fais moi-môme, mon pauvre enfant, et prions le bon Dieu pour elle.
Il obéit en silence ; mais, lorsqu'on se fut redressé :
— Et mon père ? questionna-t-il.
— Tu sais bien, lui fut-il repondu, que M. Sorel n'est pas mort ici, au village. On l'a enterré làbas, dans le cimetière de la ville.
— Allons-y.
— Y songes-tu? trois lieues !
— Je marcherai bien jusque-là; conduis-moi.
— Je te promets de le faire, quand le temps sera moins rude. Ce n'est aujourd'hui que la Toussaint, veille du jour des Morts.
•— Eh bien, alors demain. Demain, n'est-ce pas, tu le Jures ?
— Oui, oui, murmura Nanon, vaguement inquiète de cette insistance et surtout de l'air de résolution qu'avait pris l'orphelin.
Pendant tout le reste du jour, il ne reparla plus de son projet ; mais évidemment il ne s'en départait pas. Il alla dans le jardin cueillir les derniers chrysanthèmes, il en fit un bouquet.
— A demain, tu sais? dit-il avant de s'endormir, et comme assuré qu'on ne lui manquerait pas de parole.
Le lendemain matin, dès l'aube, Nanon procédait à sa toilette, mais sans bruit, pour ne pas réveiller son petiot.
— Je ne dors pas ! lui dit-il en sautant hors du lit. Habille-moi vite, et partons...
— Impossible ! répondit-elle en soulevant le rideau. Tiens, regarde... il neige...
— Qu'est-ce que ça fait I Je dois aller là-bas... je le veux... je t'en prie...
Jamais encore il ne s'était montré si nerveux, si déterminé. Elle l'avait saisi à bras-le-corps, s'efforçant de le calmer, de le maintenir.
— Voyons! recouche-toi... sois sage... Nous irons un autre jour... tantôt, si la neige ne tombe plus... Je m'en vais à la première messe... Dors encore un brin... Après déjeuner, nous verrons., nous verrons...
Il ne regimbait plus; il se taisait, ne l'écoutant guère, mais la regardant d'un air de regret et comme si cette conviction s'affirmait dans son jeune cerveau, que Nanon ne l'y mènerait jamais, qu'il ne devait plus compter sur elle.
Tel était peut-être le sentiment de la brave femme ; elle appréhendait l'émotion du funèbre
pèlerinage, elle ne s'y déciderait que contrainte et forcée , elle le retarderait autant que possible.
Au retour de l'église, elle vint écouter à la porte de la chambre. Aucun bruit. Elle entr'ouvrit doucement la porte. Rien ne bougea. Les rideaux du petit lit à demi fermés, comme à son départ.
— Bon ! pensa-t-elle, il s'est rendormi ; ne songeons pour le moment qu'à ma cuisine.
Son frère était invité. Une heure plus tard, il arrivait.
— Où donc est Petit-Pierre? demanda-til.
— Je m'en vas le réveiller, il est grand temps! répondit-elle en posant sur la table la soupière, d'où s'échappait une appétissante fumée.
Nanon pénétra cette fois dans la chambre. Personne n'accourt à son appel. D'une main inquiète, elle découvre vivement la couchette. Elle est vide! Les vêtements du gamin ont disparu; le bouquet aussi... Plus de doute! le fugitif s'en est allô h\bas, tout seul, à pied, par la neige !
— Ah ! j'aurais dû m'en méfier ! Quel malheur !
Maître Claude veut s'élancera sa poursuite. Mais comment le rejoindre? Petit-Pierre a plus de deux heures d'avance... Mieux vaut emprunter la carriole du voisin. Tandis qu'on attelle, l'instituteur
avale à la hâte une assiettée de soupe, un verre de vin, et le voilà parti...
On devine les angoisses de Nanon, sa fiévreuse impatience. Vers le soir seulement, un clic-clac triomphal signala le retour de Claude. Il rapportait Petit-Pierre, enveloppé dans son manteau.
— Pourquoi ne pas me l'avoir ramené tout de suite, mauvais frère?
— Eh 1 ma sœur, ne fallait-il pas laisser reposer le cheval... et réchauffer l'enfant, le réconforter d'une pareille course. Il était à jeun... il grelottait...
— Pauvre petiot! oii l'as-tu retrouvé ?
— Au cimetière !
Le fugitif se taisait, inerte, insensible à tous les soins qu'on lui prodiguait. Déjà Claude l'installait dans le grand fauteuil sous le manteau de la cheminée, où Nanon s'empressait d'allumer un fagot.
— Approche-toi donc du feu, mon mignon. Tu dois avoir froid. N'as-tu pas faim ?
— Non, non, répondit-il après un silence. Tout ce que je demande, tout ce que je veux, c'est comprendre... savoir...
— Quoi? quoi donc?
— Ce qu'on n'a pas voulu m'expliquer là-bas.
Vous m'aimez tous les deux... Vous me direz tout...
Le frère et la sœur se regardaient, embarrassés, hésitants.
— Mais... mais de quoi s'agit-il? dit enfin ?sanon. Qu'as-tu fait là-bas ? A toi de nous l'apprendre d'à bord... Voyons, commence.