‹ Petit-PierreChapitre 9 sur 24 · CE QUI S ENSUIVIT · texte numérisé non relu

CE QUI S ENSUIVIT

En arrivant, on ne s'occupa que de Petit Pierre. 11 était glacé, rigide, comme mort. Quand on parvint à le rappeler à la vie, dès que le sang réchauffé circula dans ses veines, une fièvre ardente se déclara. Il eut de nouvelles convulsions, le délire. Un médecin fut appelé, qui reconnut le cas très grave. Un transport au cerveau, la méningite était à craindre.

Tout le jour s'écoula sans amélioration. La seconde nuit fut plus effrayante encore que la première. Vous n'auriez pas reconnu madame Sorel. Elle s'était installée au chevet de son fils et n'en bougeait plus. Étrangère à tout soin de toilette, renonçant au sommeil, consentant avec peine à

36 PETIT-riERRE

prendre quelque nourriture, muette, pâle, hagarde, farouche, mais attentive et dévouée jusqu'à l'abnégation d'elle-même, elle s'était consacrée tout entière à l'enfant malade ; elle le soignait, elle le défendait comme la meilleure des mères.

— C'est bien le moins que je le sauve, celui-là î s'écria-t-elle après une crise.

Une autre fois, Nanon lui ayant dit :

— Mais vous vous tuerez, madame !

— Eh bien, après? répondit-elle.

Il y avait, dans cette exaltation, plus que le réveil passionné du devoir; il y avait aussi de l'cfl'roi, du remords. Elle refusa d'obéir à l'appel des magistrats ; elle ne voulut pas retourner dans sa maison, ni l'ien y reprendre de ce qui lui appartenait personnellement.

— Quand tout sera payé ! résolut-elle.

Fautrat, liquidateur de la faillite imminente, se

présenta vainement pour lui offrir ses services. Elle le reçut un jour entre deux portes, et, détachant les brillants, les dormeuses qu'elle portait aux oreilles :

— Vendez cela, dit-elle ; il m'en faut le prix pour la guérison de mon pauvre petit !

Le maître clerc tenta quelques observations.

— Mais ensuite, et pour vous-même ?

Elle l'interrompit.

PETIT-r'IERHi: 37

— Oh! moi, je n'aurai besoin de rien ! On eût dit qu elle s'était condamnée.

Le péril, cependant, fut conjuré, ou du moins détourné. On eut à combattre une fièvre typhoïde, mais des plus obstinées, des plus pernicieuses, et personne n'ignore, même au village, le danger de cette terrible maladie pour les jeunes enfants. Pendant tout l'hiver, Petit-Pierre fut entre la vie et la mort. Des accalmies, des rechutes. Ce fut seulement au piintemps que la mère respira. La convalescence, enfin! Mais elle serait longue. Le docteur craignait pour la constitution, pour l'intelligence du pauvre petit ressuscité. Il avait démesurément grandi ; il était d'une pâleur et d'une maigreur effrayantes, sans forces, sans initiative, l'œil morne, la parole difficile, la conscience endolorie, comme encore absente. On eût dit qu'il recommençait à vivre, et qu'il avait tout oublié. Mais si reconnaissant des moindres soins qu'on avait pour lui, si doux, si câlin, que sa faiblesse même et sa simplicité d'esprit lui prêtaient un charme de plus.

— Un ange du bon Dieu! disaient les bonnes gens du village.

La mère se montra de plus en plus admirable

envers son enfant retrouvé, doublement retrouve,

non seulement parce qu'elle avait failli le perdre

38 rETIT-PIERRE

mais à cause encore de l'abandon d'autrefois. Ce honteux passé, comme elle le regrettait ! Quelle impatience elle avait de le réparer! Sans cesse auprès du cher convalescent, elle guidait ses pas, elle s'ingéniait à prévenir, à stimuler ses moindres désirs. Tantôt c'était l'appétit qu'il fallait réveiller, tantôt l'esprit qu'il fallait distraire. Aujourd'hui, l'ombre; demain, le soleil. On les rencontrait toujours ensemble : lui, docile, étonné, déjà presque reconquis ; elle, humble, vigilante et le couvrant, pour ainsi dire, sous son aile. Semblait-il plus souffrant, se plaignait-il, avait-il encore des frissons, de l'eiïroi, elle le rassurait, le dorlotait, le revivifiait, trop payée de ses peines lorsqu'un vague sourire en devenait le prix. Quant à des paroles, bien rares encore étaient celles de Petit- Pierre. Un jour enQn, il murmura :

— Maman I maman !

Mais, presque aussitôt, et comme cherchant autour de lui :

— Papa!

L'élan, la lueur de joie que se permettait la veuve s'éteignit à l'instant.

— Ton père! gémit-elle en courbant la tête, que ne puis-je te le rendre!... Ah!... pardon I pardon !

L'enfant n'avait pas compris ; maisj comme elle

• se cachait le visage dans ses deux mains, il les écarta sans rien dire, et, la voyant tout en larmes :

— Pas pleurer! pas pleurer! murmura-t-il. Et ce fut lui qui l'embrassa.

— 11 se guériront l'un par l'autre, avait espéré Nanon, qui se gardait autant que possible d'intervenir.

Nous le savons, elle avait été la nourrice dHortense et elle ne lui était pas moins dévouée qu'à Petit-Pierre. Si l'épouse avait eu des torts, elle voulait les ignorer, convaincue, d'ailleurs, que la mère les rachetait, peut-être de sa vie. Déjà madame Sorel n'était plus que l'ombre d'elle-même. Elle dépérissait, elle se mourait d'un mal inconnu, profond, incurable.

— Ce n'est plus l'enfant qui m'inquiète! avait dit le médecin.

Ce mot, la vieille servante crut devoir le répéter à sa chère maîtresse.

— Eh bien, fit celle-ci, tu me remplaceras... Je m'en irai rejoindre le père, afin qu'il me pordonne à son tour... C'est trop juste!

Elle s'était désintéressée des choses de ce bas monde, renonçant à ses droits d'héritière et, pour l'honneur du défunt, signant sans les lire tous les papiers que lui apportait Fautrat. Elle l'avait pris en horreur et ne voulait plus lui parler, pas môme

40 PET lï-l'l ERRE

le voir. II força la consigne un soir, et des paroles violentes en résultèrent, que personne n'entendit. Nanon venait de sortir; Petit-Pierre était endormi déjà. Il se réveille, accourt et cherche un refuge dans les bras maternels. Il a reconnu Fautrat, sa bête noire, et, par ses cris, par son geste, il semble aussi le repousser, le chasser, le maudire.

— Je vous défends de revenir, conclut la veuve; au nom de son père, je vous le défends !

Le maître clerc obéit enfin ; il s'éloigna, tout décontenancé, bien que menaçant encore.

Vers le déclin de l'automne, madame Sorel eut de longs évanouissements. La fièvre ne la quittait plus. Elle ne restait debout que par l'effort de sa volonté. On eût dit un spectre. Pressentant sa fin prochaine, et comme voulant laisser un témoignage d'outre-tombe, elle écrivait, déchirant de nombreuses pages, mais pour les recommencer aussitôt, ou du moins la nuit suivante. Elle ne dormait plus. Lorsque son travail parut enfin la satisfaire, — c'était une sorte de mémoire, une longue lettre, — elle la mit sous enveloppe et scella cette enveloppe de son cachet de deuil. Le jour venait, son dernier jour. Elle appela Nanon et s'enferma seule avec elle pour lui donner ses instructions suprêmes. Une heure plus tard, après avoir étroitement embrassé Petit-Pierre, elle

s'alita. Le soir, elle était morte. Avant d'expirer entre les bras de sa fidèle servante, du regard plus encore que de la voix, elle lui avait dit :

— Souviens-toi !

Au retour de l'enterrement, dont personne n'avait eu connaissance à la ville, on vit accourir Fautrat, escorté d'un autre homme de loi. Ils venaient inventorier ce que laissait la défunte. Hélas ! bien peu de chose ! Le maître clerc paraissait surpris, désappointé. Il furetait encore, comme ne trouvant pas ce qu'il espérait. Il finit par interroger Nanon.

— Que sont devenus les papiers de votre maîtresse ? N'écrivait-elle pas beaucoup dans ces derniers temps? On me l'a dit... Je le sais.

D'où le savait-il? Il avait donc quelque espion dans le village ? Ou bien il était venu rôder autour de la maison, pendant les dernières nuits d'insomnie de la pauvre morte!

Nanon se taisait, le regardant dans les yeux. Il insista.

— Que sont devenus ces écrits? Il me les faut!

— Nous avons tout brûlé ! répondit-elle.

Page 1