SOUVENIR
Au dehors, le jour s'éteignait dans un rouge couchant de novembre. A l'intérieur, déjà la nuit, Pas d'autre lumière que la flamme de l'âtre. Elle éclairait en plein le blême visage de Petit-Pierre, ses grands yeux fixes, [^brillants et comme avivés par les larmes.
Sans paraître s'adresser à Nanon, accroupie d'un côté du fauteuil, à Claude, qui, d'autre part, s'accoudait à la table, il commença de cette vois lente et profonde dont on se parle à soi-même :
— Je suis allé là-bas tout d'un trait, tout d'une haleine. Le vent me poussait et me portait. Je croyais entendre en avant une voix qui m'appelait.
o4 PETIt-PIERRE
la voix de mon père... J'arrive au faubourg et je reconnais le chemin. Une foule s'y pressait... La porte était grande ouverte... J'entre... Je regarde... Des tombes anciennes. Ce n'est pas ici... Plus loin, parmi celles des dernières années, je cherche... je cherche et je ne trouve pas .. Un gardien passe... Je me renseigne.
<( — Où donca-t-onmis M. Sorel?
» — Sorel, le notaire?
» — Oui.
)) — Eh parbleu ! là-bas, de l'autre côté de la haie, où ce n'est plus terre sainte.
» J'y vais, le cœur déjà tout serré... C'est à l'écart, dans un coin rempli d'herbe haute et de ronces... Un seul tertre, une seule croix à demi renversée.. .Pas de nom. ..une date : 17Jia'nl8o8... le jour où l'on renfermait papa dans sa bière... Je le revois, je le revois livide et glacé, tel que sous mon dernier embrassement... C'est bien là... Mais pourquoi relégué si loin des autres?... Je dépose cependant mon bouquet... je m'agenouille, je prie... mais bien malheureux, tout honteux... Deux hommes s'arrêtent et me regardent, l'un avec pitié, l'autre avec colère... Et celui-ci me montrant du doigt en s'éloignant :
» — C'est le fils du failli! c'est le fils du suicidé!
» Ces mots, je ne les connais pas, mais ils m'ont fait monter le rouge au front comme une insulte, une insulte à la mémoire de mon père ! Je me jette en sanglotant, à corps perdu sur sa pauvre tombe. Oh! je m'y sentais mourir, lorsque Claude est arrivé. Je l'ai suivi, j'ai fait tout ce qu'il a voulu, mais sur sa promesse de m'expliquer, au retour, ce que je n'ai pas compris, ce que je ne sais pas. Tu viens de me le promettre aussi, Nanon. J'attends... Je'souffre... Voyons !... Répondez !... ^ Il s'était retourné vers eux, il les interrogeait avidement, moins encore de la voix que du geste et du regard.
— C'est juste, dit le frère, nous ne pouvons retarder davantage l'aveu pénible auquel il a droit.
— Que demandes-tu, mon pauvre petiot? balbutia la sœur épouvantée. Que veux-tu savoir ?
Il répondit nettement, résolument :
— Ce que signifient ces deux mots-là : suicidé, fpilli?...
— Le suicide, expliqua l'instituteur, c'est l'acte d'un malheureux qui, ne pouvant plus supporter les peines de la vie, s'en délivre volontairement, par un coup de desespoir, et se tue.
— Lui-même?
— Oui.
Petit-Pierre, réfléchit. On lisait sur son visage
expressif qu'il évoquait tous les chers souvenirs pieusement conservés dans sa mémoire, dans son cœur, et qu'il revivait, pour ainsi dire, la dernière soirée de tendresse et de bonheur intimes dont nous avons raconté les moindres incidents, dont le cabinet du notaire avait été le théâtre. Puis, lentement, comme en rêve :
— Mon père m'aurait ainsi quitté, dit-il, sans que rien m'en avertisse... alors que j'avais encore tant besoin de lui... lui qui m'aimait tant?...
Il ajouta sur un autre ton, avec la réminiscence enfantine du sourire d'autrefois :
— Lui qui m'avait promis de me mener, le lendemain, voir les bêtes ?...
Mais, élevant aussitôt sa jeune intelligence jusqu'à l'œuvre de raisonnement qu'elle s'imposait ;
— Pourquoi se serait-il tué?... reprit-il. Ah ! peut-être à cause du second mot... Failli... Qu'estce que c'est qu'un failli?
— Celui, répondit maître Claude, qui n'a pu remplir ses engagements... payer sa dette...
— Sa dette?... se récria l'orphelin ; mais l'argent était là, sur son bureau... des billets... des rou leaux d'or.
— Je les ai remarqués! dit Nanon.
— Ah !... Vous voyez bien !... s'écria Petit-Pierre triomphant. Il yen avait pourunegrosse somme...
Cent mille francs, je crois... Oui..,papameradit... et ce qu'il voulait en faire le lendemain... Je me souviens !... je l'entends encore : « Payer ce qu'on doit, ça console de bien des peines ! » Il ne craignait pas de faillir, et rien ne lui manquait... Cet argent, dites-moi, qu'est-il devenu?
— On ne l'a pas retrouvé, déclara l'institeur.
— On l'avait volé ! conclut l'enfant avec l'instinctive inspiration d'un héroïque effort. Ah! je comprends, je devine... Pauvre père!... Non, tu ne t'es pas tué !... On t'a tué ! Qui ?... Le voleur, peut-être !
Il était étrangement surexcité, comme en état de somnambulisme, et, de ses mains convulsives, il s'étreignait, il se frappait le front pour en faire jaillir de nouvelles lueurs, une merveilleuse révélation de la vérité tout entière.
Nanon, la bonne Nanon, toute palpitante d'effroi, venait de le saisir à bras-le-corps ; elle s'efforçait, pour ainsi dire, de ramener à terre cette pauvre âme aspirant au ciel.
— Mon enfant, calme-toi!... Tu vas te donner encore les fièvres, '^être malade, mourir peut-être... Je ne te survivrais pas. Et qui donc alors se souviendrait de celui que nous n'avons pas oublié non plus?...
L'orphelin, frappé par ces derniers mots, regarda
la digne femme, puis son frère, qui, gravement^ ajoutait :
— Écoute-moi !... L'heure est solennelle... et l'exaltation même de ton esprit, précocement développé par le malheur, m'autorise à te dire ce soir des choses que je ne répéterais pas demain... Oui, nous le croyons comme toi, M. Sorel a été victime d'une injustice, d'une erreur, peut-être d'un crime... Oui, ton devoir sera, mais plus tard, de réhabiliter sa mémoire...
— Réhabiliter?... murmura-t-il interrogativement.
— C'est-à-dire, expliqua maître Claude, le remettre en honneur parmi les vivants... parmi les morts, enterre sainte... Ta mère le voulait, mais elle s'est sentie trop faible pour une pareille tâche... Nous ne serions pas assez puissants, même avec des preuves...
Un dernier éclair de seconde vue traversa le cerveau de Petit-Pierre. Il s'écria :
— Des preuves ?. . . Ah ! vous en avez ! vous savez tout !...
Nanon porta vivement un doigt à ses lèvres. Son frère la rassura du geste et répondit :
— Nous en aurons en même temps que toi, je l'espère du moins, le jour où tu auras tes vingt ans...
— Vingt ans ! murmura-t-il avec le regret de la longue attente qui l'en séparait encore.
— Telle fut la dernière volonté de la mère... poursuivit Claude. Obéis... patience... attends I Que ferais-tu plus tôt, chétif et sans appui, contre un adversaire expérimenté, perfide, et richement soutenu par d'autres coquins, ses pareils ?...
— Ah ! nommez-les-moi !
— Non ! Mais, sache-le dès aujourd'hui, nous te les ferons connaître quand il en sera temps, quand tu seras un homme.
Et, comme l'enfant secouait tristement la tête :
— Oui, oui, je sais, je lis dans ta pensée, continua l'instituteur. Et ton père ? Il restera donc là* bas, dans le coin des parias^ sous l'herbe et les ronces? Il le faut. Le temps lui paraîtra moins long qu'à son fils. Il revit dans l'éternité. Nos mois, nos années sont pour les morts, des minutes. Il sait que tu ne l'oublies pas, il est content de toi. Ne changeons rien à son tombeau ; ce serait donner l'éveil à l'ennemi, que tu devras surprendre et plus facilement confondre. Une date a suffi pour que tu reconnaisses l'endroit. Nous y retournerons à chaque anniversaire, je te le promets. Quelques fleurs^ ta prière naïve, une larme de toi, voilà tout ce qu'il demande pour dormir en paix. Toi, grandis et travaille. Ne te tourmente plus d'énervantes chimè-
res qui ne sauraient que retarder ta croissance physique et morale. Sois de ton âge, acquiers des forces, instruis-toi. Tune seras jamais trop savant ni trop fort pour le mission filiale que te réserve l'avenir.
Longtemps encore maître Claude parla ainsi, très simplement, mais avec autant de sollicitude que de sagesse et d'autorité. On comprenait qu'une pareille explication, pareille exhortation serait la dernière jusqu'à nouvel ordre, et que ce devait être bien entendu, bien convenu. Il le déclarait, d'ailleurs, et Petit-Pierre se le tint pour dit. Quelques paroles austères, quelques maternelles caresses de Nanon le consolaient en même temps. La chaleur du foyer le pénétrait, rendue plus douce encore par le contraste des froides blancheurs de neige qu'on entrevoyait à travers les vitres et de l'âpre vent de novembre qui se lamentait au dehors. Les crises nerveuses des enfants sont parfois terribles"; mais elles s'apaisent vite quand un bien-être relatif succède à l'épreuve et qu'ils se sentent encouragés, aimés par ceux qui les entourent. Tel était le cas de notre héros. 11 ne pouvait douter du dévouement des deux excellentes créatures qui s'efforçaient à l'envi de calmer son chagrin, qui s'engageaient tour à tour à le seconder plus tard, mais de tout leur cœur, dans l'œuvre de réparation
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promise à son espérance. 11 y comptait maintenant.
Accablé, d'ailleurs, par la fatigue, il ne tarda pas à subir la réaction d'un trop grand effort intellectuel. Il s'endormit entre les bras de Nanon, une main dans sa main, l'autre dans celle de maître Claude, en leur disant à tous les deux :
— Merci, merci !
Il se réveilla le lendemain, alerte et dispos, comme si la nuit aussi lui avait porté conseil. Il s'habilla promptement, sortit de même, et, comme Nanon s'en étonnait, lui disant :
— Quoi ! de si grand matin? Où vas-tu donc ? Il répondit bravement, résolument :
— A l'école !