UN AMI
Chacun resta fidèle à l'accord qui venait d'être conclu. Une seule fois PetiL-Pierre y manqua. H avait trouvé, parmi les quelques objets laissés par madame Sorel, dans son buvard, le brouillon d'une lettre commencée.
— C'est l'écriture de maman? demanda-t-il à Nanon.
— Oui... je crois... je ne sais pas lire, réponditelle évasivement.
— Moi, je sais, reprit-il.
Et, lisant à demi-voix :
— « Mon ami, ne revenez pas... je vous en pricj je vous le défends... »
PETIT-riERRE 63
Nanon, plus troublée qu'elle n'eût voulu paraître, s'empara vivement du papier, qui ne contenait du reste que ces deux lignes, et les jeta au feu.
— A qui défendait-elle de revenir? Il était donc revenu? murmura curieusement Petit-Pierre, déjà tout songeur.
Mais la brave femme ne le laissa pas se replonger dans les rêveries d'autrefois.
— Mon enfant, lui dit-elle, souviens-toi de ce que nous nous sommes promis les uns aux autres. Un jour, quand tu seras grand, tout s'expliquera... Jusque-là, rien de rien ! C'est juré. Faut-il que mon frère te le rappelle à son tour ?
— Non... ne lui dites rien... Je n'y penserai plus... Je continuerai d'être sage...
Il l'était, et studieux comme pas un de ses condisciples. On eût dit qu'il cherchait dans les livres l'oubli des angoisses qui avaient torturé son enfance. Plus de rêveries ; de l'action, de l'appréciation, une grande ardeur au travail, ardeur qui, favorisée par ses dispositions naturelles , lui permettait d'accomplir des progrès surprenants. Maître Claude en était enchanté.
— Courage, enfant ! lui disait-il, tu seras un homme !
Une flamme, un éclair brillait alors dans les yeux de l'orphelin. N'était-ce pas lui renouveler le ser-
6i PETIT-PIERRE
ment que, lorsqu'il aurait vingt ans, on le mettrait à même de venger son père ?
Mais c'était tout. On ne reparlait plus du passé. Rien ne le rappelait. Si parfois des gens de la ville venaient en promenade au village, c'étaient des inconnus, des indifférents. Quelques années avaient suffi pour créer autour du jeune Sorel ce vide profond, cet isolement, cette sorte d'exil moral qui sont la conséquence des grandes infortunes. Il semblait n'avoir plus de famille, plus d'autres amis que ses parents adoptifs. Pour tout patrimoine, une petite rente qui lui venait de sa grand'mère
— Tu n'es pas à notre charge! lui avait dit l'instituteur, pressentant sa fierté.
— Oh ! nous t'aurions gardé sans cela ! s'était empressé d'ajouter la sœur : nous te faisons même des économies pour l'avenir.
L'avenir, c'était le collège, mais on n'aurait pas assez d'argent.
— Nous obtiendrons une demi-bourse, pensait Claude.
Nanon disait :
— Le bon Dieu y pourvoira !
Petit-Pierre avait cependant un tuteur. C'était Fautrat, devenu maître Fautrat. Il avait acheté l'étude, après en avoir tant bien que mal opéré la liquidation, et paraissait médiocrement se sou-
cier de son pupille. On ne l'avait pas même revu.
— Heureusement! se disaient-ils tous les trois. Une autre année — la onzième de notre héros
— s'écoula sans incident remarquable. L'été de la suivante, en arrivant pour souper, Claude apporta une lettre dontNanon devait prendre connaissance à son tour.
— C'est de M. Gérard! avait-il dit préalablement Et, comme son élève le questionnait d'un regard curieux : .
— II veut tout savoir, ce gamin-là! dit en riant le maître d'école. Apprenez donc, jeune Sorel, que j'avais coutume, avant que ma sœur eût pris sa retraite et habitât sa maison, de la louer à des Parisiens, à des artistes, comme il en vient en villégiature à Saint-Florent chaque été. Le plus fidèle de ces oiseaux de passage se nommait Gérard, un peintre de talent. S'il était là, je me permettrais d'ajouter : un ami. Je crus devoir le prévenir quand le logis ne fut plus libre. Il émigra en Bretagne, au Mont-d'Or, dans les Vosges. Je n'espérais plus le revoir, mais voilà qu'il m'écrit : « Arrangez-vous comme il vous plaira, je reviens à Saint-Florent; j'y serai dans huit jours, et pour toute la saison... chez vous... pas ailleurs... »
— Comment allons-nous le recevoir? Où le mettre? s'écria Nanon.
— Ne reste-t-il pas la grande chambre d'en haut?
— C'est presque un grenier !
— Ce sera presque un atelier! Nous avons une semaine d'avance pour y faire boucher les trous, coller du papier, mettre des meubles... le lit, quelques chaises, une table, un fauteuil... M. Gérard n'en demandera pas davantage. Il travaille dehors quand le temps est beau... Les jours de pluie, il travaillera dans la grande salle, ici même... Il n'est [pas exigeant... Un artiste ! Je réponds de tout...' Tu verras!
En effet, quand le peintre arriva, tout lui plut, le logis comme les gens. C'était un petit homme d'une cinquantaine années, trapu mais alerte, très simple et très cordial d'allures, la physionomie intelligente et rabelaisienne, avec un franc sourire, des yeux clairs et gais, un beau front sous des cheveux presque blancs, en broussaille. Il jouissait d'un certain renom, surtout parmi ses confrères. Rien qu'à le voir, on devinait qu'il était loyal et bon. Le vrai philosophe contentas sua sorte. Un peu rustique, bien que très digne, mais pas fier, il avait embrassé Claude; il embrassa Nanon, Petit-Pierre. Et, comme le type et la pose de ce dernier le tentaient, tout de suite il en fît un croquis pour essayer ses crayons.
En se reconnaissant, esquissé de pied en cap et si vite, l'écolier ne put retenir un cri de surprise et d'admiration.
— Oh! dit Claude, c'est qu'il a vraiment du goût pour le dessin. .. Voyez plutôt ses études... Des arbres, des animaux, la tête de Romulus...
— Naturahlementi fit Gérard.
Et, jetant un coup d'oeil sur les premiers essais soumis à son appréciation, il ajouta :
— Pas mail... de l'idée I... du trait I... Ce sera mon rapin, les jours de congé, s'entend... et, dès ce soir, s'il est libre, je l'emmène...
— Après souper I se récria Nanon, qui venait de mettre le couvert.
Il avait été convenu que l'artiste prendrait pension chez elle.
— Oh ! pas difficile non plus quant à la nourriture! disait-il; l'omelette au lard... une gibelotte, une matelote, une friture... Je me rappelle les excellents poissons de votre petite rivière ! Peu de viandes, des légumes... la soupe aux choux!... Ça me suffira... J'en raffole !
Mais Nanon ne l'entendait pas ainsi. Un cordon bleu, vous savez! Ce premier repas, bien que sans prétention, fut parfait, y compris le petit vin du pays et le café. Maître Claude se souvenait que, pour son Parisien, c'était l'essentiel.
— On va donc me gâter ici? dit-il en se levant
de table. Mais quel beau coucher de soleil
Allons!... vivement, un fusain, du côté de la mare aux Saules!
C'était à quelques pas; Petit-Pierre l'y suivit, tout orgueilleux de porter le carton et le pliant du paysagiste. Celui-ci s'installa promptement. Un magnifique effet! Les derniers rayons du jour s'éteignaient sur les eaux dormantes. Çà et là, parmi les plantes aquatiques et sous la saulée, quelque reflet plus vif. Comme fond, de grands arbres dont le feuillage se découpait en noir sur le ciel rouge.
— Yeux-tu ce qu'il faut pour faire comme moi ? proposa l'artiste à l'enfant.
— Oh ! je n'oserais pas !... murmura celui-ci tout ému ; je vous regarde...
Il était émerveillé de voir l'œuvre se produire si l'apidement, si sûrement, avec une telle puissance (le vérité, que jamais plus belle image ne s'était encore offerte à ses yeux. Il la voyait naître et grandir comme par enchantement ; il la vit s'achever de même avant la nuit close.
Alors seulement Gérard alluma sa pipe, et, pliant bagage, reprit le chemin de la maison. Il ne tarda pas à remonter chez lui, pour fixer son fusain, mais après avoir dit un mot aimable à chacun de ses hôtes, voire à Petit-Pierre.
— Bonsoir, Pierrot! Nous passerons demain à d'autres exercices !
Le lendemain se trouvait être un dimanche. Notre écolier avait la promesse de passer la journée tout entière avec son nouvel ami. Il eut beau se lever de grand matin, déjà le peintre était aux champs, vers le bord de la rivière. Le jeune Sorel y courut, et bientôt entendit ce sympathique appel :
— Holà !hé ! par ici ! Te voilà donc, paresseux!... mais avec ton carton... bravo! Assieds-toi là, près de moi... Travaillons ensemble !
11 campait dans une sorte de presqu'île, avec son grand parasol, son chevalet, sa boîte à couleurs, tout l'attirail du paysagiste. La palette était faite, la toile prête, y compris l'esquisse de l'étude qu'il avait en vue : un moulin, des peupliers sur l'autre rive.
— Crayonne ce que je vais peindre, dit-il à son futur élève; mais regarde surtout ce qui me sert, de modèle... Le vrai modèle, retiens ce premier principe, c'est la nature!
— Oh ! je ne pourrai jamais...
— Essaye toujours !
Il se mirent à l'œuvre en même temps. Parfois le maître donnait un conseil, et même le précisait d'un coup de crayon. Le travail en plein air le met-
tait en gaieté. Il sifflait comme un merle, contait de drôles d'histoires, ou chantait quelque joyeux refrain. Son répertoire était inépuisable. Toutes les scies d'atelier, toutes les rengaines populaires y passèrent.
Mais, tout à coup, consultant sa montre :
— Onze heures ! s'écria-t-il, et l'appétit?... Je me sens une faim de loup !... Du reste, voici l'effet matinal qui se perd... Remontons ^déjeuner... Ça nous est bien dû!...
Il avait en même temps plié bagage, et, jetant un coup d'œil sur la naïve ébauche que Petit-Pierre resserrait dans son carton :
Vive le jambon et les saucissesl Ah ! que le jambon Est bon !
Le jambon nous fait boire comme des Suisses. Vive le jambon et les saucisses!
— C'est qu'il y a vraiment quelque chose chez ce moucheron-là ! conclut-il.
Jamais encore Nanon n'avait vu revenir son p'tiot plus alerte et plus satisfait. Elle s'était surpassée quant au menu. On lui fit gaiement honneur. Au dessert, maître Claude demanda comment s'était comporté l'apprenti.
— Un bon point! lui fut-il répondu ; regardez plutôt son ouvrage !
Nanon ne regardait que l'enfant.
— Vous lui avez déjà rappris le rire!... murmura-t-ellc.
— Il chantera ce soir! riposta Gérard. C'est l'heure à présent de travailler en forêt... Viens-tu, Petit-Pierre?...
L'après-midi ne fut pas moins bien employé que la matinée. Au retour, l'écolier déplorait que ce ne fût pas tous les jours dimanche.
— Tâchez qu'on me permette de vous accompagner demain, m'sieur Gérard?
— Halte-là! répondit sérieusement l'artiste. Et l'école ? Garde-toi de la déserter, mon jeune ami... Ilfaut d'abord.s'instruire ; voilà l'essentiel... Si je suis arrivé si tard, si je suis encore si peu, c'est que j'étais un ignorant... Demande à maître Claude de te raconter mon histoire.