VOCATION
Elle était instructive et touchante, cette histoire de François Gérard. Né de simples artisans, mais avec l'instinct de l'art, il avait naanqué de tous les encouragements pour suivre sa vocation.
— Un métier de meurt-de-faim ! disait son père, qui le mit en apprentissage chez un tapissier.
Ce tapissier ferma boutique. Voilà François sans place, et qui recommence à dessiner.
— Nous n'avons pas le moyen de te nourrir à rien faire, lui répétait-on.
Sa fierté se révolte. Il ne veut plus manger de ce pain qu'on lui reproche, et il se réfugie chez un jeune peintre du voisinage , qui lui témoignait quelque intérêt.
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— Prenez-moi comme rapin.
L'artiste refuse; il est encore inconnu, pauvre et souvent embarrassé lui-même.
Gérard insiste.
— Je gagnerai de l'argent... je feraf des coloriages, le ménage, vos commissions, tout ce qu'il faudra... ou bien je me jette à la Seine.
Jean David finit par consentir. C'était Jean David, le célèbre paysagiste, qui devait bientôt être célèbre, et mourir, hélas! si jeune.
Les voici donc inféodés l'un à l'autre, comme au temps de la Renaissance l'élève et le maître. Celui-ci vendait quelques tableaux ; celui-là, tout en étudiant avec ardeur, enluminait des estampes, des chemins de croix. On émigra dans la banlieue, par raison d'économie ; plus tard , un peu plus loin, à la campagne. François cultivait le jardin, surtout en légumes, qu'il cuisinait à toute sauce, mais le plus souvent sans beurre. Il s'ingéniait à conjurer la mauvaise fortune ! Un jeune Caleb \ Cette vie de bohème, honnête et laborieuse, touchait cependant à son term.e. Le succès arriva, du moins pour Jean David; en môme temps, ce mal qui ne pardonne pas, la phtisie pulmonaire. 11 était frappé, condamné I
Durant dix-huit années, à force de soins et de dévouement, François avait prolongé cette frôle et
glorieuse existence. Ce ne fut qu'après avoir fermé les yeux de son cher malade qu'il avait songé à lui-même. Il avait alors du talent. Ses premières œuvres, datées de Saint-Florent, l'attestèrent. Mais pas d'éducation première, pas d'école, ainsi qu'il venait de le regretter tout à l'heure. Il avait du tout apprendre et tout conquérir, à l'heure où les autres artistes se reposent déjà sur leurs lauriers. L'aisance relative dont il jouissait maintenant, sa réputation, ses couronnes, ne lui étaient venues qu'avec les cheveux blancs. Tel était le guide qu'un heureux hasard donnait à Petit-Pierre.
— Je n'en connais pas de meilleur, avait déclaré maître Claude.
Nanon ne tarda pas à dire :
— Il est bon comme le bon pain. Avec ça, la gaieté d'un pinson.
Arrivèrent les vacances, qui rendirent inséparables l'artiste et son petit compagnon. Plus d'école. On les rencontrait tous les jours ensemble par monts et par vaux, travaillant à côté l'un de l'autre. Si l'élève connaissait l'histoire du maître, le maître n'ignorait plus celle de l'enfant. Il s'y intéressait de tout cœur.
— Ah ! mais c'est que je l'aime, mon petit rapin ! disait-il.
-— Et il vous le rend bien 1 répondait l'en-
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fant, qui ne l'appelait plus que V Ami Gérard. Une sorte d'adoption tacite et réciproque en résulta. Le peintre était maintenant seul au monde, et ce pressentiment, cet espoir lui souriait, d'être un jour pour l'orphelin ce que Jean David avait été pour François Gérard, moins la misère des commencements. Encore fallait-il s'assurer de la vocation de Petit-Pierre. Dès la fin de cette première saison, le maître y croyait déjà. L'année suivante, il n'en douta plus. Les merveilleux progrès de son élève la lui garantissaient.
— Il est doué, déclara-t-il, ce sera un artiste.
Vous n'auriez plus reconnu l'enfant malingre et languissant d'autrefois. Sa pâleur, légèrement brunie par le hâle, est celle de la santé. S'il est plus svelte et plus élancé que les jeunes paysans, ses camarades, il ne leur cède en rien sous le rapport de la force et de l'agilité. Ses accès de mélancolie deviennent de plus en plus rares, surtout quand les beaux jours ramènent à Saint-Florent l'ami Gérard, les études d'après nature et le communicatif entrain dont l'artiste sait égayer les heures de travail. Le rapin chante et rit à présent comme le maître. 11 porte crânement ses douze ans.
— Ne se souviendrait-il plus? pensent alors Claude et sa sœur.
Il va leur donner la preuve du contraire.
Gérard, à la veille de regagner Paris, achevait le portrait de Nanon. Ce portrait, Petit-Pierre, le regarde et l'admire.
— Ah ! que c'est beau, murmura-t-il, d'en arriver à pareille ressemblance et de faire revivre ainsi ceux qu'on aimait, ceux qu'on aime !
Le peintre répond qu'il suffit de les avoir devant soi. Le jeune Sorel répond avec un accent étrange :
— Ou bien en soi-même.
Il court prendre son carton, il en sort un dessin commencé la veille et qu'il n'a voulu montrer à personne. Quand on l'interrogeait :
— Mais que fais-tu donc là ?
— C'est mon secret.
Et le voici de nouveau qui travaille à l'écart, attentif et muet, comme par la concentration de tout son être. Ce n'est pas autour de lui, c'est en dedans qu'il regarde et paraît étudier son modèle. Un effort de volonté le possède, et se trahit tour à tour par une contraction douloureuse ou par un sourire. Il est tellement appliqué, tellement absorbé, que maître Claude, inquiet et curieux, s'approche en arrière, hasarde un coup d'œil, et s'écrie aussitôt:
— Son père ! C'est le portrait de son père î Petit-Pierre a relevé la tête d'un air triomphant :
— Ah I VOUS l'avez reconnu 1
11 sent lui-même qu'il a réussi, non par le talent, mais par la puissance du souvenir. Il ne cache plus la chère image ; il la montre, au contraire, avec orgueil, avec attendrissement, avec joie :
— Papa ! oui, c'est hien papa ! mon pauvre papa !
Et deux torrents de larmes ont inondé son visage.
Chacun à son tour examine le portrait.
— Ah! j'étais bien sûre, moi, qu'il n'avait pas Gubhé ! balbutie en sanglotant Nanon.
L'ami Gérard n'était pas moins ému.
— Courage ! dit-il en embrassant son élève ; je connais également l'espoir gravé dans ton cœur... Travaille!... La carrière que je t'engage à suivre comporte de précoces succès, des récompenses éclatantes qui couronnent, à vingt ans, le front d'un artiste, et en font un homme ayant droit de parler haut, ou même, quant au passé, d'obtenir justice.
— J'y compte bien ! dit Petit-Pierre.
— Je te l'ai promis aussi, conclut énigmatiquement maître Claude. Mais patience... tu sais ?... A vingt ans !
UNE riSTE
L'ami Gérard est maintenant à Paris ; mais son jeune protégé lui envoie, chaque mois, des dossiers que le maître retourne avec des corrections et des conseils. On espérait le voir à Pâques, mais il achève un grand tableau pour la prochaine Exposition, et qui lui vaudra peut-être la grande médaille.
De son côté, à l'école, Petit-Pierre vient de remporter le prix d'excellence, ce qui lui a fait des jaloux, môme parmi les parents de ses condisciples. « Quel était donc cet intrus qui primait les enfants du pays ? » On en causa, le jour du marché, i\ la ville ; on se souvint. Le père avait fait du
tort au monde, il s'est 2'iéri. Un pas grand'chose, et son fils pareillement. Ces propos circulaient parmi les gamins qui fréquentaient l'école. La Fontaine l'a dit : u Cet âge est sans pitié. » Déjà des allusions malsonnantes avaient blessé l'oreille de Petit-Pierre. Un de ses camarades égara la montre d'argent qu'on lui avait donnée pour sa première communion. Ne la lui avait-on pas dérobée? Les soupçons se portèrent sur l'étranger, sur le jeune Sorel, et lui furent signifiés directement.
— Pourquoi donc m'accusez-vous? demande-t-il. On lui répond :
— T'as de qui tenir.
Il insiste, il se fâche et s'entend appeler : a Fils de voleur ! »
Une bataille s'ensuivit. Notre héros était brave, et, bien que seul contre plusieurs, il remporta la victoire. Mais l'insulte l'avait exaspéré, désespéré. Heureusement, maître Claude se trouvait absent. « Ah! qu'il ne sache rien, Nanon non plus... Ça leur ferait trop de peine 1... » Sous cette généreuse impulsion, Petit-Pierre s'enfuit â travers champs. II va cacher dans le fond d'un ravin sa blouse déchirée, son front saignant et ses yeux en larmes. Ne croyez pas que ce soit à lui qu'il pense, c'est à son père.
— Ah ! papa, mon pauvre papa !... Quand donc
pourrai-je leur prouver à tous que tu étais le meilleur des hommes et que tu n'as pas fait plus de tort aux autres qu'à toi-même ? s'écrie-t-il en sanglotant, la tète enfouie dans ses deux mains.
Tout à coup, du chemin creux, une voix avinée s'élève et lui crie :
— Tu pleures ?... Ah ! ah ! tu rages... Eh bien, j'en suis content... Chacun son tour!
L'orphelin s'est redressé. Il aperçoit, il reconnaît, se dessinant en noir sur le fond grisâtre d'une soirée d'hiver, la pittoresque silhouette du vieux Gochepain, un mendiant, un ivrogne, qui s'est toujours montré particulièrement hargneux à son égard. Ce misérable jouissait autrefois d'une certaine aisance, mais par l'usurpation de quelques lopins de terre, que le notaire Sorel l'avait contraint de restituer à qui de droit. De là sa haine contre le père, et plus tard contre le fils, qu'il effrayait de ses injures et de ses menaces incohérentes. Un jour, celui-ci l'avait ramassé dans une ornière et reconduit jusqu'à son gîte, l'ancienne hutte d'un charbonnier, sur la lisière du bois. Par d'autres services, par quelques aumônes, à force de patience et de douceur, l'enfant avait fini par désarmer la brute, qui, depuis un certain temps, l'évitait. Aujourd'hui , Cochepain l'abordait de nouveau, hostile et railleur. Il était ivre.
PETlt -PIERRE 81
— Mais que vous ai-je donc fait ? murmura tristement Petit-Pierre.
— Toi?... Rien!... lui fut-il répondu d'un ton pâteux et traînard ; mais le tabellion ! Ça m'a ravi de le voir à son tour ruiné, déshonoré ! Injustement, d'accord... Je le sais, moi... J'ai tout vu...
— Quoi donc? s'écria vivement l'orphelin, qui déjà s'était élancé pour soutenir l'ivrogne chancelant à chaque pas.
II tomba sur un tertre où, non sans peine, |il parvint à s'asseoir, à s'équilibrer de corps et d'esprit.
— Je te vois venir !... grommelait-il en même temps, tu voudrais me faire parler, malin I... Mais moi pas bête non plus !... Faudrait de l'argent pour que je parle... L'autre me paye bien pour me taire...
— Quel autre?
— C'est-à-dire qu'il ne veut plus ! Dur à la détente! Mais faudra bien qu'il aboule... ou sinon...
— Sinon?
Le mendiant avait levé son bâton d'un air de menace. Puis, le laissant retomber sur les pierrailles du chemin qu'il frappait avec colère :
— Gare à lui I Je me vengerai ! conclut-il. —
Quant à toi, petiot, rien de rien ! T'es gentil, je le
MERCANTILE Z,^^ ÛP Ntrur w__
S2 l'ETIT-l'IEllRE
reconnais, et pas fautif... Mais trop jeune et sans le sou... Bouche close ! Tu ferais plus facilement jaser ces cailloux qui ne répondent que par des étincelles...
Vainement Petit-Pierre suppliait.
— Niscot Je pourrais t'en donner pour dix pistôles, et encore!... Mais gageons que tu n'as pas seulement vingt francs... 11 ne reste plus guère d'eau-de-vie dans ma gourde...
En s'accotant au talus, il venait de la sentir contre son dos, cette gourde. La ramener en avant, la déboucher, y coller ses lèvres et teter — c'est le terme dont il se servit — jusqu'à la dernière goutte, ce fut pour Cochepain l'affaire d'un instant. Puis, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains, dodelinant des épaules, il se mit à rêvasser tout haut, plus ivre encore, mais le souvenir réveillé par cette libation suprême.
Petit-Pierre écoutait, immobile et retenant son souffle. L'ivrogne ne paraissait plus s'occuper de lui. Savait-il encore qu'il fût là? Peut-être allait-il parler ?
— C'était par un beau clair de lune, balbutia-t-il vaguement. Minuit environ... Je dormais dans un fossé, sur l'autre rive... Un bonlit, l'herbe épaisse... et pour plafond le ciel étoile... Do do 1 l'enfant dol... 11 me semble que j'y suis encore !
Il s'assoupissait, divaguait, chantonnant et marmottant tour à tour des lambeaux de phrases confuses. Tout à coup, ses paupières alourdies s'entr'ouvrirent; il prêta l'oreille, mais comme par hallucination rétrospective, et, poursuivant de môme entre les hoquets de l'ivresse :
— Un bruit de rames! fit-il d'une voix assourdie... Tiens! la barque!... Elle accoste là, juste en face... Un beau jeune homme en descend... Il entre dans la tonnelle... Puis la dame... Enfin, le mari... Gare là-dessous! Qu'est-ce que je disais!... Pif! paf!... Deux coups de feu... Faut-il me montrer?... Non!... Je ne suis déjà que trop signalé pour la prison... Un autre, du reste, m'a prévenu... Il accoste à son tour... Ah! celui-ci, je le connais... Faut...
Il allait achever le nom; il s'interrompit tout à coup, le regard braqué sur Petit-Pierre, qui, maître jusqu'alors de son ardente curiosité, n'avait pu se. défendre d'un mouvement par lequel il venait de se trahir.
— Ah! tu me mouchardais, petite canaille!... sVcria Cochepain déjà remis en défiance. Non! non !... tu ne sauras rien gratis. Où sont ces vingt francs?
— Je les aurai ! je vous les promets...
— Eh bien, soit! quand tu les auras... Apporte-
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les cl(^.main matin, chez moi... Tu sais, près do la mare.
-- Oui ; vous me direz tout ?
— Si l'autre ne s'est pas exécuté ! reprit le vagabond, qui se relevait avec effort. Ah! ah! je l'ai déjà fait chanter pas mal... Il ne veut plus... Je dois le revoir et, tu comprends, c'est pas pour un poussin que je tuerai la poule aux œufs d'or. Allons! c'est dit... Plus un mot ce soir... En route !...
Il s'en allait, titubant, lorsque la détonation d'une arme à feu l'arrêta net. Ce n'était pas la première qu'ils entendissent; on chassait aux alentours ; mais celle-ci venait de retentir tout près d'eux; si près, qu'un perdreau blessé tomba dans le chemin creux. Un chien y bondit, stimulé par la voix de son maître, qui presque aussitôt apparut, surgissant de la plaine au milieu du ciel rouge.
— Apporte! avait crié le chasseur.
Petit-Pierre le reconnut surtout à sa voix. C'était
Fautrat.
— Tiens ! fit Cochepain gouailleur, quand on parle du loup...
Brusquement, le notaire l'interrompit :
— Que fais-tu là, soulard, avec cet enfant? Puis, remarquant que celui-ci s'essuyait la main :
— Un. grain de plomb t'aurait-il blessé, par hasard ?
— Non, répondit Petit-Pierre, c'est une goutte du sang de l'oiseau qui m'était tombée là...
— C'est imprudent de se tapir ainsi sur la passée des chasseurs, conclut Fautrat. Regagne le village... Et toi, ta tanière, ajouta-t-il en s'adressant à Cochepain. Allons I détale vivement, triple brute !
— Eh bien, quoi? Pas de gros mots! On s'en va... mais au revoir! grondait l'ivrogne, quelque peu dégrisé, et qui s'éloignait, ricanant d'un air étrange.
De l'autre côté, Petit-Pierre gagnait déjà du terrain. On sait quelle instinctive répulsion lui inspirait l'ex-clerc de l'étude paternelle. D'ailleurs, il avait hâte d'être seul et de réfléchir, d'aviser au parti qu'il devait prendre.
Fautrat, debout sur la berge, les regardait en dessous, tout en rechargeant son fusil. Il ne le remit sur l'épaule qu'après les avoir vus disparaître tous les deux, et seulement alors il rejoignit ses compagnons de chasse, aux dernières clartés du jour mourant.
Quant au jeune Sorel, toujours courant, il atteignit l'enclos, passa au travers d'une brèche de la haie, rentra dans la maison par la porte de der-
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rière, et, sans avoir rencontré personne, grimpa vivement jusqu'à sa chambre, dans laquelle il s'enferma.
Au-dessus du rustique bureau de sapin réserve pour son travail au logis, parmi les livres d'écolier, se ti'ouvait une tirelire dans laquelle il amassait, pour s'acheter une boîte à couleurs, les gros sous, les piécettes blanches que lui avait mérités sa bonne conduite, et môme deux écus, cadeaux d'adieu de l'ami Gérard.
Il renversa la tirelire et la secoua vivement, par saccades impatientes. Puis, comme l'argent n'en sortait pas assez vite, il la cassa, dans un mouvement trop nerveux, sur le coin du bureau.
A ce bruit, la porte se rouvrit tout à coup. Maître Claude parut sur le seuil.
— Que fais-tu là? dit-il. On m'a raconté tes prouesses à la sortie de la classe... Je ne te gronde pas! On te provoquait... Mais qu'es-tu devenu depuis lors, et que s'est-il passé ? Te voilà tout ému, fracassant la terre cuite qui renfermait ton épargne...
— Il me faut vingt francs! déclara résolument Petit-Pierre.
— Pourquoi?
Et, comme l'enfant se taisait, le maître insista.
— Pourquoi cet argent? Je devine, à ton trouble,
à ton silence, quelque chose de mystérieux et d'extraordinaire... Un secret espoir brille dans tes yeux... Parle!... Ne sais-tu pas que, ma sœur et moi, nous sommes à toi de tout cœur ? N'ai-je plus ta confiance?
11 l'avait attiré vers lui; il s'asseyait, le tenant entre ses genoux, dans ses bras. Petit-Pierre ne résista pas davantage ; il raconta sa rencontre avec Cochepain, les aveux énigmatiques de l'ivrogne, sa promesse d'une révélation complète et le prix qu'il y mettait, le rendez-vous pour le lendemain à la hutte de la foret.
Maître Claude était devenu songeur.
— Tu as raison, dit-il, c'est sérieux et peut-être providentiel... Ne négligeons aucune preuve... Il faut y aller... Nous irons ensemble...
— Mais, s'il refusait de s'expliquer devant vous. . .?
— Ne crains rien... Je ne me montrerai pas tout d'abord... Je n'interviendrai que s'il en est besoin, si tu m'appelles...
Fallait-il mettre Nanon dans la confidence? Elle était en ce moment souffrante et s'inquiéterait plus que de raison... Mieux valait ne la mettre au courant qu'après avoir réussi. Réussirait-on, d'ailleurs?
Gomme le maître d'école devait être revenu pour l'heure de sa classe, on partirait de grand matin,
avant le jour. Pelit-Pierre se réveilla sans peine ; il n'avait pas dormi. La foret n'était distante que de deux kilomètres, on en atteignit la lisière aux premières lueurs de l'aube. Dix minutes plus tard, on s'arrêtait devant la cabane du vagabond.
La porte était grande ouverte ; avait-il décampé déjà?... Personne... Aucun mouvement dans la clairière, sur les bords de la mare qui reflétait les premiers rayons du soleil.
— Entre ! fit à voix basse maître Claude en se dissimulant derrière la hutte.
Petit-Pierre pénétra dans l'intérieur. Il regarda vainement, vainement il appela... Rien ne bougeait... Il ressortit et parcourut de même les alentours... Mais, en approchant de la mare, il se rejeta vivement en arrière, avec un cri d'effroi qui fit accourir maître Claude.
Là, juste entre eux, le corps, le cadavre d'un homme gisait parmi les joncs, la face plongée dans l'eau glauque.
Mais il était facile à reconnaître rien qu'à ses guenilles...
C'était le mendiant! c'était Cochepain !