RETOUR INATTENDU
Petit-Pierre restait atterré. Il réfléchissait, il se souvenait. Tout à coup, il s'écria :
— C'est l'autre qui l'a tué !...
— Quel autre? interrogea maître Claude.
— Le chasseur... qui nous avait surpris hier au soir, causant ensemble dans le chemin creux... qui s'était empressé de nous séparer, comme devinant notre entretien... Je le vois encore, avec son regard soupçonneux, son geste menaçant, surtout pour Cochepain... Ce pauvre Cochepain, d'ailleurs, venait presque de me le nommer...
— Mais qui donc?
— Fautrat 1
Maître Claude ne put se défendre d'un premier mouvement, qui confirmait, en quelque sorte, l'accusation de Petit-Pierre. Mais, le saisissant par la main et l'entraînant hors du bois :
— Allons-nous-en ! Il ne faut pas qu'on nous aperçoive ici, qu'on sache même que nous y sommes venus...
Son élève le suivait en silence. Il regagnèrent ainsi le village, d'un pas rapide, sans oser se communiquer leurs pensées.
— Pauvre père! murmura tout à coup l'orphelin. Oh ! je sais maintenant qui t'a frappé, qui t'a volé... Non! pas encore, ils étaient deux... S'il faut en croire les révélations incomplètes, hélas! de celui qui ne parlera plus...
— Ne te tourmente donc pas ! interrompit Claude. Nous espérions une preuve... elle nous échappe... C'est une affaire ajournée, tu sais, jusqu'à vingt ans. Ne m'en demande pas plus aujourd'hui. Recommençons à vivre comme hier nous vivions, sans rien oublier, mais sans rien compromettre... L'heure de la justice arrive tôt ou tard pour les honnêtes gens... Sachons l'attendre...
— Attendre encore! gémit l'enfant.
— Oui, mais pas toujours! lui fut-il répondu. Je te le jure... Patience et courage ! Maintenant il faut que je le quitte, que je remonte tout droit
l'EïlT-PlEHRE 91
vers l'école. Je te donne congé... Tiens ! voici Nanon qui te cherchait, tout inquiète... Cours la rejoindre... N'ayons pas de secrets pour elle... En ce moment, d'ailleurs, il vaux mieux pour toi parler que de te taire... Dis-lui tout, mais à elle seule. . . S'il survenait quelqu'un, plus un mot 1 . . .
Petit-Pierre, ainsi conseillé par le frère, fut reconduit par la sœur jusqu'à la maison. En dépit de sa curiosité, la brave femme ne voulut rien entendre avant que son 'ptiot fût réconforté par un bon feu, par une bonne soupe. Alors seulement elle le questionna, elle le confessa.
Il ne demandait pas mieux que d'épancher à haute voix toutes les déceptions, toutes les colères dont son cœur, plus encore que son esprit, souffrait si cruellement depuis la veille au soir. Il raconta sa rencontre avec l'ivrogne, leur entretien brusquement interrompu, la scène de la tirelire, dans quel espoir maître Claude l'accompagnait à la cabane de Cochepain, comment ils avaient trouvé le mendiant mort et, à coup sûr, assassiné...
— Par qui?...
— Par l'assassin de mon père!... conclut avec exaltation l'orphelin. Souviens-toi de l'horreur qu'il m'inspirait!... Un pressentiment, un instinct!
Et, comme pour mieux encore s'en convaincre
lui-même, avec une énergie croissante, il répéta par trois fois ce nom maudit :
— Fautrat!... Fautrat!... Fautrat!...
Déjà Nanon, tout épouvantée, lui jetait une main sur les lèvres :
— Tais-toi!... Accuser ainsi sans preuves, et t'attaquer, toi, si faible, presque un enfant encore, et sans autres protecteurs que de pauvres gens tels que mon frère et moi!... t'attaquer à un homme puissant, dangereux, innocent peut-être, dans tous les cas très appuyé, très honoré... Un notaire! le notaire des riches et des messieurs prêtres... Oh! non, prends garde! Le mendiant est mort pour avoir trop parlé, tu le crois, du moins... Ne parle pas ! ne menace pas ! On te tuerait aussi !
— Ah! vous pensez comme moi !... s'écria-t-il.
La pauvre Nanon eût été bien en peine de répondre, si maître Claude, ayant terminé sa classe, ne lui fût venu en aide. A son tour, il sermonna l'enfant exaspéré.
— Calme-toi ! Veux-tu donc te rendre encore malade? Que pourrons-nous sans preuves?... Un jour, elles ne manqueront plus... je te le promets de nouveau...
— Vous en avez donc entre les mains? demandat-il tout à coup.
L'instituteur ne put se défendre d'un certain embarras. Mais, prompt à le surmonter :
— Entre les mains, non! répondit-il avec un étrange sourire. Il faut compter sur les secrets d'outre-tombe... et sur la justice de Dieu, mon enfant...
Nanon avait également rougi. Avec une expression de visage analogue à celle de son frère, elle regardait le vieux fauteuil en façon de bergère où le jeune Sorel était assis.
— Quant à la justice des hommes, reprit maître Claude, elle n'existe guère, elle n'a jamais existé pour les petits, pour les déshérités, pour les faibles. Rappelle-toi la fable de VAgneaii, et le Loup, mon pauvre agneau!... Ne deviens pas un loup, mais grandis, soit fort, travaille... et, pour commencer, mettons-nous tout de suite à l'ouvrage. Tu ne retourneras plus à l'école... C'est ici, seul à seul avec moi, que s'achèvera ton éducation première, sans compter les leçons de l'ami Gérard... Nous ferons de toi un homme, va !... N'oublie rien, mais ajourne tout ce qui t'attarderait en chemin. . N'était-ce pas convenu? Que ce soit résolu de nouveau, pour n'y plus revenir jusqu'à ta majorité. Je te le recommande... Nanon t'en supplie...
Petit-Pierre se laissa convaincre. Il promit et tint parole. On le vit repartir, et vaillamment, de cette
seconde étape rétrospective dans les tristesses du passé. Il en rapportait de nouvelles lueurs, la conviction de connaître déjà l'un des coupables, l'espoir que ses parents adoptifs lui dévoileraient un jour toute la vérité. Quelle serait alors sa tâche? Il ne le savait pas ; mais il voulait fermement s'élever, et le plus tôt possible, à la hauteur du devoir filial que sa jeunesse entrevoyait dans l'avenir. Quand revint l'anniversaire de la mort de son père, maître Claude le conduisit comme d'habitude au cimetière et le laissa longtemps agenouillé, penché, presque couché sur la tombe enfouie dans l'herbe. L'orphelin venait d'avoir treize ans. Lorsqu'il se releva, son visage, inondé de larmes, portait l'empreinte d'une détermination virile. Il avait dit tout bas au cher mort :
— Patience aussi !.. . Compte sur moi 1. . . Je serai ton vengeur !.».
Ses études, sous la direction particulière de maître Claude, furent rapidement poussées, bien que trop lentes cependant au gré de l'élève.
— Plus vite donc! plus vite encore!... disail il parfois à son professeur.
Celui-ci n'était pas un maître d'école ordinaire. Destiné tout d'abord à l'état ecclésiastique, il avait appris au séminaire assez de grec et de latin pour en enseigner les principes à son fils adoptif, mais
PETIT-PIERRE 9o
en dehors de toute méthode universitaire, au plus court et de façon qu'il pût, de prime saut, aborder les classes supérieures. L'espoir du maître ne serait pas déçu ; il en avait pour garants les merveilleuses dispositions de l'élève et son ardent désir de s'instruire, qui, d'ailleurs, avait pour lui cet avantage qu'il l'empêchait de songer au passé.
A quelques mois de là, les vacances ramenèrent l'ami Gérard. Avec lui, tout un cours de dessin et de peinture; les études d'après nature, au grand air, au grand soleil; les saines excursions à travers les champs et les bois. Notre paysagiste venait d'obtenir enfm sa grande médaille. Il était plus gai que jamais. Le rapin s'en ressentait de nouveau. Ses treize ans naviguaient à pleines voiles vers l'adolescence.
Un soir d'automne, la brume ayant malencontreusement éteint leur effet de lumière, ils s'en revenaient plus tôt que de coutume au logis. En pénétrant dans la grand'salle, ils y trouvèrent un étranger, un monsieur de la ville, sinon de Paris, jeune encore, élégant, distingué, d'une physionomie des plus sympathiques. Son visage aux nobles traits, d'une brune et suave pâleur que rehaussait sa barbe noire, était surtout remarquable par la bienveillance du sourire, où perlaient des dents éclatantes de blancheur; par des yeux largement
96 PETIT-riERRE
ouverts et très lumineux; par la beauté du front qu'encadrait une chevelure naturellement crépelée, de nuance encore plus foncée que la barbe, mais où brillaient déjà quelques fils d'argent. Il ne paraissait pas, cependant, avoir encore la quarantaine.
Depuis quelque temps, selon toute probabilité, Claude et Nanon s'entretenaient confidentiellement avec lui. La sœur, tout au moins, semblait le connaître de longue date et lui montrer comme le réveil d'une ancienne amitié ; de la part du frère, une certaine déférence. A l'arrivée de Petit-Pierre, l'inconnu se leva vivement, fit un pas à sa rencontre et, le regardant avec émotion :
— C'est lui? demanda-t-il.
Et, sur la réponse affirmative de Nanon, mais d'une voix encore plus oppressée, presque tremblante :
— Mon enfant... permettez que je vous embrasse...
L'orphelin se laissa faire, muet et surpris, vaguement gagné par la nerveuse tendresse dont il venait de sentir palpiter l'inconnu.
Celui-ci, répondant à son regard interrogatif et curieux :
— Je fus honoré, s'expliqua-t-il, des bontés de vos grands-parents... J'étais l'ami de votre mère ..
Brusquement, il attira Petit-Pierre vers la fenêtre et, l'examinant à la clarté plus vive des derniers rayons du jour :
— Oh ! murmura-t-il, comme il lui ressemble! Nanon venait d'apporter un siège. Il s'y laissa
tomber, les bras à labandon, les yeux toujours fixés sur l'enfant. 11 pleurait.
Maître Claude, qui lentement s'approchait, prit la parole :
— Remettez-vous, monsieur! dit-il à l'étranger. Puis, à son élève :
— Tu peux avoir confiance en lui... Nous t'en répondons comme de nous-mêmes.
Et, après un soupir :
— Il s'offre pour nous remplacer, quant aux frais de ton éducation.
— Ce serait me permettre, ajouta linconnu, l'acquittement d'une dette d'honneur...
Le regard de Petit- Pierre se reporta vers maître Claude.
— Je comprends ta pensée, reprit celui-ci. X'astu pas la rente que t'a laissée ta grandmère?... Elle serait insuffisante d'abord. Secondement, ton tuteur nous suscite, depuis quelque temps, toute sorte de difficultés et de chicanes.
Déjà le jeune Sorel se récriait :
— Mon tuteur? Fautrat? Quoi! cet argent venait de lui?
— Par son intermédiaire, du moins...
Petit-Pierre se retourna vers l'étranger spontanément et lui répondit de môme :
— Je préfère le vôtre. . et je l'accepte...
— Merci ! conclut avec satisfaction le nouveau protecteur. Voilà qui est convenu... A quand le collège?
L'instituteur intervint.
— Je demande^ déclarr.-'-il, à garder mon élève jusqu'à Pâques, afin de le mettre en état de débuter par sa « troisième », ce qui lui fera gagner une année de plus...
L'inconnu se leva et se disposa pour le départ, tout en prononçant ces dernières paroles :
— Soit! dans six mois... Nous nous reverrons d'ici là... Ce n'est pas ma faute si nous avons fait si tard connaissance... Je ne savais rien; j'étais loin... à l'île Maurice... Je n'en suis revenu que depuis quelques jours, mais pour longtemps, je l'espère... Au revoir donc, mes amis... Vous avez mon adresse... — Embrassons-nous encore, mon enfant!... A bientôt !...
Dès qu'il se fut éloigné, Petit-Pierre demanda :
PHTIT-PIERRE 99
— Mais qui donc est ce monsieur?... Comment s'appelle-t-il?
— Quoi ! nous ne te l'avons pas nommé? répliqua Nanon. C'est M. Bréant.