LA MAISON SANS ENFANTS
Ce nom ne disait rien à Petit-Pierre. Nanon dut lui apprendre que Paul Bréant, jeune créole de l'île Maurice, envoyé en France pour y apprendre la médecine , avait eu pour correspondant maitre Jousselin, son parent éloigné par alliance; qu'il vivait autrefois dans cette joyeuse maison sur le pied d'une étroite intimité, dont la vieille servante avait été témoin.
— Quasiment le frère de ta mère, mon p'tiot!... Et comme ils étaient gais tous les deux, dans ce temps-là I On avait même parlé d'un mariage entre eux. L'espoir d'un héritage, sur lequel il comptait, l'obligea à retourner dans son pays, où il resta,
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mais comme docteur. Celle succession lui ayant fait défaut, il paraît y avoir refait fortune... Le jour de son départ nous avons tous pleuré, moi la première... On l'aimait tant!... Je ne l'avais pas oublié, quoiqu'il y ait de cela bientôt quinze ans...
— Il n'écrivait donc pas? demanda Petit - Pierre; il n'était jamais revenu?...
— Jamais!... C'est si loin, dans les Angleterres...
— Un Anglais, alors?
— Un demi-seulement, expliqua le frère. Maurice s'appelait autrefois l'île de France. Elle avait été colonisée par des Français qui, bien que vivant aujourd'hui sous la domination anglaise, sont restés très Français, de langage comme de cœur, et doivent encore être considérés par nous comme des compatriotes...
— A commencer par celui-là ! s'empressa d'ajouter Gérard, jusqu'alors témoin silencieux de la scène. Quel beau type de créole 1 La loyauté, la bonté, sont peintes sur son visage. Il suffit de le voir pour être convaincu que c'est, et dans l'acception chevaleresque du mot, un honnête homme !
— Je me sens porté à l'aimer, dit Petit-Pierre tout pensif. Mais quel souvenir a donc pu me valoir de sa part un aussi vif intérêt ?
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— Tachons de nous en rendre dignes I... conclut maître Claude.
Dans ce but, on redoubla d'ardeur au travail durant tout l'hiver. A la rentrée de Pâques, le jeune Sorelfut admis, malgré certaine résistance du proviseur, comme élève de troisième, au lycée de Versailles.
Versailles avait été choisi parce qu'il n'était qu'à quelques lieues de Saint-Florent, où Petit-Pierre passerait ses vacances. L'ami Gérard le faisait sortir tous les dimanches. M. Paul Bréant s'était réservé les jeudis.
Afin de n'apporter aucune distraction aux études de son jeune protégé, il n'arrivait que dans l'après-midi, à l'heure où les collégiens étaient en promenade; il s'informait de l'itinéraire qui leur avait été désigné ce jour-là, les rejoignait en voiture, en descendait pour se montrer aux alentours ; Pierre Sorel ne tardait pas à l'apercevoir et s'empressait de le rejoindre. On causait ensemble, marchant çà et là. Une sympathie réciproque, une cordiale familiarité grandissait entre eux: le protecteur semblait heureux de ses entretiens. Il les terminait, au bout d'une demi-heure environ, par de chaleureuses caresses qui le mettaient en joie ; on y sentait cependant une certaine hésitation, quel-
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que choso de douloureux, comme la conscience d'une fatalité dont il cherchait l'oubli, sinon le pardon.
Cette nuance ne pouvait échapper au merveilleux instinct dont notre héros nous a déjà fourni tant de preuves. Il pressentait un secret, se rattachant à celui que Claude et Nanon, d'autre part, promettait de lui révéler un jour. Il s'était rappelé ce commencement d'un brouillon de lettre trouvé par lui dans le buvard de sa mère : « Ne revenez pas, je vous le défends. » N'était-ce pas à Paul Bréant qu'elle s'adressait ainsi, puisqu'il n'était pas revenu?
Et, maintenant, si le lecteur désire en savoir davantage relativement à notre Mauricien, qu'il le suive au dernier retour de Versailles. Il le verra se diriger vers les Tuileries, entrer sous les arcades de la rue de Rivoli dans un de ces grands hôtels où descendent les riches étrangers qui nous visitent. C'est là, c'est au premier étage qu'il s'est logé. Il a fait fortune, non seulement en exerçant sa profession de médecin, mais encore par son mariage avec la charmante jeune femme qu'il a ramenée de là-bas. Elle l'attendait, elle accourt à sa rencontre et leurs témoignages de tendresse attestent combien ils s'aiment. Impossible d'imaginer un couple
mieux assorti. Nous avons donné le portrait de iMonsieur ; Madame en est le digne pendant, comme distinction, comme beauté. Française de race, elle a peut-être quelques gouttes de sang britannique dans les veines ; en tout cas, la carnation, l'éducation des Anglaises : une lady de keepsake, Diane Vernon, mais avec la souplesse, avec lagrâce créole, qui lui prête un charme de plus. Elle a vingt-quatre ans àpeine.Ily en a sept qu'elle est mariée. Septans de bonheur... J'allais ajouter sans nuage... Hélas! non.. .Pas d'enfant !... Elle aime ceux des autres... en attendant mieux... Elle les regardait jouer tout à l'heure, de son balcon, qui donne sur leur jardin favori. En ce moment encore, assise auprès de Paul, elle prête l'oreille à leurs cris joyeux, qui lui arrivent par la fenêtre ouverte, ainsi que des envolées d'oiseaux à travers les branches.
— Ah ! qu'elles sont heureuses, les mères!
Cette pensée se lit dans ses yeux. Ne pas être mère ! tel est le seul regret, tel est est le gros chagrin de madame Bréant.
Pour l'en distraire, son mari lui prodigue tous les plaisirs de Paris. Ce soir même, il doit la conduire au théâtre du Gymnase. On y joue précisément une pièce intitulée la Maisoa sans enfants. Qui sait? peut-être y trouveront-ils une consolation, une espérance?
Comment cette touchante comédie, l'une des meilleures que Dumanoir ait écrites, n'est-elle pas restée au répertoire? Il y peignait, de main de maître, une situation analogue à celle de notre ménage mauricien. Clémence de Rives, jeune femme ayant en partage aussi tous les dons de la nature, se désespère de ne pas connaître les joies, même les douleurs de la maternité. Ce rôle était tenu par madame Victoria Lafontaine, alors dans toute l'efflorescence de sa jeunesse et de son beau talent. N'y exprimait-elle pas, d'ailleurs, ses propres aspirations? 11 fallait lui entendre dire, non pas seulement de la voix, mais sur les plus émouvantes cordes du cœur : « 0 mon Dieu ! quand verrai-je là, à la lueur de la lampe, loin du bruit et de l'éclat des fêtes, un pauvre petit berceau vers lequel je me pencherai en retenant mon souffle? un front candide et pur, où mon âme s'épanchera tout entière? de petits cheveux blonds, où la main s'égare, douce et légère?... Pourquoi, mon Dieu, m'avoir mis au cœur ce foyer de tendresse inassouvie, qui m'oppresse, qui m'étouffe... Oui, je le sais, car elles le disent toutes, un enfant aujourd'hui, c'est le tourment demain... Eh bien, je les accepte, ces tourments, ces alarmes, ces angoisses... J'accepte les larmes versées près du pauvre petit être que la maladie accable!... Je me dirais : « 11 souffre, et,
moi, je pleure... mais il vit, et je l'aime! » Mais non, non, pas d'enfants ! Mon amie Glotilde en est morte... j'en mourrai ! »
Tandis que la comédienne accentuait du geste ces navrantes paroles, madame Bréantétreignait la main de son mari ; au cri final, tandis que la salle frémissante éclatait en applaudissements , elle se laissa tomber, tout en pleurs, entre les bras qui déjà serefermaient sur elle. Les deux époux occupaient une baignoire. Paul se rejeta vivement en arrière, il voulut entraîner sa femme au dehors.
— Cette pièce te fait mal ! Allons-nous-en ! Elle ne l'entendait pas ainsi.
— Non ! répondit-elle, je veux savoir... je veux tout voir... Restons!
Au second acte, Clémence de Rives cherche sa consolation dans la charité; elle présente de maison en maison, d'étage en étage, l'aumônière pour la crèche de son arrondissement. Celte mère sans enfant quête pour les enfants sans mère. On la voit arriver ainsi dans le modeste intérieur d'une brave femme élevant une pelile fille qu'on lui a confiée. La bambine ne connaît pas celle qui lui a donné le jour. On lui a dit qu'elle était en voyage, qu'elle reviendrait... Elle l'attend... A la vue d'une belle dame, elle accourt à sa rencontre en lui tendant ses petits bras.
— Manian! maman!
A ce mot, le cœur de Clémence a tressailli. Des larmes de joie jaillissent de ses yeux. L'illusion de l'enfant, elle se complaît à la partager.
— Répète ! oh ! répète encore ! Appelle-moi maman 1
Mais quel est ce bruit? C'est le père. La quêteuse s'écarte discrètement à son approche. En l'apercevant, elle jette un cri... Elle a reconnu son mari !
Scène de désespoir et de colère. Clémence est jalouse... Mais on lui démontre sans peine que la naissance de la petite est antérieure à son mariage... antérieure aussi la mort de la mère... que ce nom de mère, l'orpheline ne l'avait encore donné à personne et le lui donnait pour la première fois . . que le seul tort de M. de Rives est d'avoir manqué de confiance envers sa jeune femme... Elle s'en vengera... Quand il rentre, c'est l'heure du repas. Pour qui donc ce troisième couvert? La mignonne petite créature vient s'asseoir entre eux.
« — N'est-elle pas de ton sang? Je l'adopte! Elle sera notre fille ! et je suis heureuse enfin ! Me voici mère ! »
A ce dénouement, de la Maison sans enfants, madame Bréant, toute palpitante d'un fol espoir, s'était retournée vers son cher Paul, et, les mains dans ses mains, les yeux dans ses yeux:
— Et toi ! lui demanda-t-elle ardemment, toi, ne m'as-tu rien caché : n'as-tu donc rien à me dire ?
— Hélas ! répondit-il avec un triste sourire, hélas! ma pauvre Louise, je ne puis môme pas te donner cette joie!
En revenant du théâtre, ils gardaient tous deux le silence.
— C'est singulier! murmura comme involontairement la jeune femme, j'espérais, j'avais cru...
— Quoi donc ?
Elle hésitait ; il insista.
— Ne suppose pas, lui dit-elle enfin, que je me permette l'indiscrétion de fouiller dans tes papiers. Mais une lettre était tombée de ton bureau, de ta poche peut-être... Je l'ai lue par hasard...
— Quelle lettre?
-^ Celle d'un proviseur, qui te complimente au sujet du jeune élève que tu lui as confié... Qui est cet élève?...
Bréant, non sans un certain embarras, répondit:
— Le petit-fils de mon ancien correspondant en France... Je lui rends ce que son grand-père a fait autrefois pour moi, quand j'avais à peu près son âge. Nous sommes un peu parents, d'ailleurs. .
— Pourquoi ne me l'as-tu pas présenté? pour-
quoi ne pas me mettre de moitié dans ta bonne action ?
— Plus tard... je ne dis pas... Rien ne presse...
Et, détournant l'entretien, le mari parla d'autre chose.
Cette réponse évasive ne fit que confirmer le soupçon de Louise. En tant que créole, elle était deux fois femme. Elle s'était mis en tête une idée, un espoir, et, le jeudi suivant... — pourquoi s'absentait-il tous les jeudis? — elle le suivit, sans qu'il s'en doutât, jusqu'à la gare de l'Ouest... jusqu'au guichet de Versailles... Une tête de ligne... Elle le guetterait à chaque station, prête à descendre s'il descendait... Non!... c'est bien là-bas qu'il va, au lycée,.. Il a pris une voiture... Elle, de même... Il s'est arrêté sans doute pour un renseignement... Elle s'arrête, se renseigne et repart à son tour dans la même direction, mais plus attentive encore à dissimuler sa poursuite... Uu coupé vide, celui de Bréant, stationne devant la grille du Dragon... Paul doit être dans le parc... Louise y pénètre avec précaution, regarde... et ne l'aperçoit pas... Auraitelle perdu sa trace?
Elle s'avance, elle cherche à droite, à gauche... Rien!... Un quart d'heure s'est écoulé déjà... Des cris joyeux retentissent au loin, sous les quinconces des grands marronniers... Les lycéens sont
là, jouant à la balle, aux barres... Autour d'eux, quelques spectateurs, mais parmi lesquels ne figure pas son mari... Elle regarde de tous côtés et le reconnaît enfin, se promenant avec son jeune protégé — c'est certain — dans une allée latérale qui aboutit au Jardin du Roi... Ils y disparaissent... Elle y disparaît...
Là, dans ce délicieux enclos créé par Louis XVIII, en souvenir du cottage anglais de son exil, des allées tortueuses, des bouquets d'arbres, des massifs de verdure et de fleurs ofi'rant de toutes parts un abri... Personne autre que les deux promeneurs, observés par madame Bréant... Ils contournent, en causant, la pelouse, et reviennent à la sortie; ils approchent du buisson où Louise est cachée... Elle distingue enfin les traits du collégien, dont la gracieuse allure excitait déjà ses sympathies. Quel charmant visage, à la fois intelligent et modeste 1 quels beaux yeux ! quel doux sourire!... Mais qu'il est donc intéressant ! Gomme il mérite bien qu'on l'aime 1
Son protecteur semble le congédier du geste.
— Rejoignez vos camarades, lui dit-il, et continuez de nous satisfaire de même... Mais ne travaillez pas trop... A jeudi prochain I... J'amènerai peut-être avec moi madame Bréant, qui désire vous connaître...
Elle n'y peut tenir davantage, elle se montre tout à coup.
— Excusez-moi de ne pas avoir eu la patience d'attendre... et permettez que je vous embrasse aussi, mon cher enfant!
• •>•• ..... •••• ..f Quelques minutes plus tard, Petit-Pierre, comblé de caresses, et tout surpris, tout troublé, s'éloignait.
Louise, non moins émue, se retourna vers son mari.
— Ne me gronde pas ! Je remplacerai sa mère. Oh ! ne le nie plus... c'est ton fils?
— Mais non! se récria-t-il avec un élan sincère. Et, l'entraînant à l'endroit le plus désert du
parc, il ajouta :
— Apprends la vérité. *. toute la vérité 1