‹ Petit-PierreChapitre 16 sur 24 · L AUTRE · texte numérisé non relu

L AUTRE

Ce secret, connu maintenant de Louise, nous nous réservons de ne le révéler que plus tard au lecteur.

Voilà donc Petit-Pierre introduit dans le ménage Bréant. L'ami Gérard venait d'être chargé d'importants travaux de décoration, dans un château des hords de la Loire où l'on réclamait sa présence. Contraint de s'absenter pour quelques mois, il délégua de franc cœur sa tutelle aux nouveaux amis de son cher élève, dont les dimanches se passeraient, jusqu'à nouvel ordre, à l'hôtel de la rue de Rivoli.

Le jeune Sorel, bien qu'un peu sauvage de sa

nature, bien que ce bel appartement l'eût tout d'abord intimidé, s'y acclimata promptement. On l'encourageait par un cordial accueil, surtout madame Bréant, qui, malgré la déception d'un plus tendre espoir, lui prodiguait les témoignages d'une tendresse presque maternelle. On sait quels trésors elle en avait amassés dans son cœur. D'autre part, l'orphelin avait si peu connu de pareilles caresses, qu'il se prenait à l'aimer comme un fils. Il était heureux et fier de se voir, en quelque sorte, adopté par une aussi charmante dame, et non moins fièrement montré par elle à son bras, dans sa voiture, sur les promenades à la mode, à travers une foule de plaisirs dont, jusqu'alors, il n'avait pas même eu le soupçon. Ses instincts artistiques le rendaient sensible à toutes les délicatesses, à toutes les élégances, à toutes les beautés. Sa protectrice était si belle !... et si bonne !... Elle l'aimait tant!

Peut-être l'aimait-elle trop. Il en arrivait à se demander : « Mais qu'ai-je donc fait pour qu'il en soit ainsi ? » Les amertumes de la première enfance laissent dans l'âme un fond de chagrin défiant, parfois même injuste, et qu'il regrettait de sentir fermenter en lui. Après les enchantements de l'espèce de lune de miel qui venait de passer comme un rêve, il se reprocha d'éprouver envers ses bienfai-

teurs un certain malaise tenant de l'ingratitude, un pénible doute quant à la cause première de leur dévouement. Dans celui de la femme aussi , n'y avait-il pas quelque chose d'exagéré, de mystérieux, de honteux, pour lui comme pour eux-mêmes ? Ils semblaient s'accuser et le plaindre. Louise lui avait dit un jour : « Ah! mon pauvre enfant, nous ne ferons jamais assez pour toi! »

Fallait-il donc supposer que Paul Bréant, lors du premier voyage en France, avant de repartir pour l'île Maurice, fallait-il croire qu'il avait eu quelque tort envers la famille Sorel, envers son père?

Il n'oubliait pas ce brouillon d'une lettre adressée par sa mère... — à qui, si ce n'était à lui? — et qui débutait par cette phrase : « Ne revenez pas, je vous le défends... » Pourquoi lui défendait- elle de revenir?

Un jour de congé, se trouvant au salon, Petit- Pierre assista à la visite inattendue d'un ancien condisciple du docteur Bréant. C'était la première fois que les deux anciens camarades se revoyaient depuis l'arrivée de celui-ci. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Ah! quelle joie de se revoir après quinze ans de séparation ! s'écria le créole.

— Pardon, rectifia le Parisien, après huit ans !

Un geste, un regard rapide, lui coupèrent la parole. Et Louise s'empressa d'emmener Petit- Pierre.

On l'avait donc trompé ! on voulait donc qu'il ignorât que Paul Bréant était déjà venu en France !

Mais alors... alors ces quelques mots échappés à l'ivresse de Cochepain... « Un jeune homme, un beau jeune homme, débarquant la nuit, la nuit du meurtre, au fond du jardin de la maison Sorel ! ... »

Il était jeune, il était beau, Paul Bréant. Pierre Sorel rejeta bien loin de lui ce premier soupçon.

— Quelle foliel Non!... c'est impossible! Lui, si loyal et si généreux, si bon pour moi. Ah! je suis un ingrat !

Arriva le temps de vacances. Il avait été convenu que les premières semaines appartiendraient , comme de juste, à la bonne Nanon, à maître Claude. D'ailleurs, les époux Bréant, pour la santé de Madame, faisaient une saison d'eaux dans les Pyrénées.

£n traversant sa petite ville natale. Petit-Pierre avait suivi l'autre rive, et il s'était arrêté longuement à la contemplation du jardin paternel, en face même de la tourelle ou s'était accompli le meurtre. Il se rendit ensuite au cimetière et causa, pour ainsi dire, avec le cher mort endormi sous les ronces du coin des parias.

— Oh! oui, lui répéta-t-il, je te rendrai ta place parmi les honnêtes gens !

Il évoquait sa mémoire; il le revoyait, pendant ce dernier soir de bonheur qui les avait réunis, le père travaillant à son bureau, le fils auprès de lui, regardant les images entre deux caresses. Gomme il le chérissait! comme il était bon, ce pauvre papa! N'avait-il pas lui-même couché son enfant!

— Je sens encore sur majoue ton dernier baiser, murmura l'orphelin qui se reportait à cet âge en essuyant une larme.

11 se retrouvait dans son petit berceau, les yeux vers l'autre chambre éclairée par la lampe. Cette lueur avait disparu tout à coup... La porte s'était brusquement refermée... Il avait eu grand'peur... Dans la maison, dans le jardin, des bruits sinistres... Il en frissonnait encore... 11 revécut en sou venir toute cette horrible nuit, toute l'affreuse journée du lendemain... Et, sa conviction, sa foi en l'honneur de son père se raffermissant avec une nouvelle énergie :

— Non, lui disait-il, non, tu n'as pas volé ! non, tu no t'es pas tué... Je le prouverai ! je les confondrai tous... et l'on te rendra justice !

Lorsqu'il fut à Saint-Florent, la joie de la bonne Nanon, ses compliments et ses embrassades le remirent en moins sombre humeur. Maître Claude

lui parla des travaux de vacances. L'ami Gérard allait bientôt arriver. En l'attendant, son élève crayonna quelques esquisses dans la campagne et dans les bois.

Un soir d'orage, il dut se réfugier dans la hutte en ruine qu'avait habitée Cochepain.

La pluie tombait à torrents; le jour se mourait, lugubre et parfois ranimé par la lueur fantastique d'un éclair. Pierre Sorel était seul et rêvait, l'œil fixé sur la mare, en ce moment clapotante et rougeâtre, où l'on avait retrouvé le cadavre de l'ivrogne. Il l'en ressortit à l'état de fantôme, gesticulant et divaguant comme autrefois dans le chemin creux.

« Ils étaient deux, disait le spectre : celui que je t'ai fait connaître, et celui que tu ne connais pas. Le jeune homme, un beau jeune homme ! »

Un dernier coup de tonnerre ébranla la forêt et, sur l'horizon embrasé tout à coup, notre rêveur entrevit surgir et disparaître la silhouette de Paul Bréant.

La semaine suivante, Saint-Florent fut honoré de la visite de deux notaires. Il s'agissait de la vente d'un important domaine. Petit-Pierre se rencontra sur leur passage et ne voulut pas les éviter car, dans l'un d'eux, il avait reconnu Fautrat. Il entendit son confrère qui, le reconnaissant, disait

à demi-voix :

— Hé ! n'est-ce pas le fils Sorel? En uniforme de lycéen! Qui donc paye?

Méchamment, assez haut et comme tout exprès pour être entendu, Fautrat répondit :

— Paul Bréant ; c'est bien le moins qu'il lui doive.

Ce mot, cette flèche du Parthe, Pierre Sorel la reçut en plein cœur.

C'était donc vrai, que ses deiix nouveaux protecteurs, le mari du moins, n'agissait que sous la pression d'un tardif remords et qu'ils avaient quelque chose à se faire pardonner, peut-être un crime?

Quelques jours plus tard, ils arrivaient ensemble à Saint-Florent, — mais pour y faire de rapides adieux.

Une maladie de la mère de Madame les rappelait en toute hâte à l'île Maurice. Ils devaient immédiatement repartir pour Paris, y prendre la soir même l'express de Marseille, afin de ne pas manquer le transatlantique des Indes. Quand reviendraient-ils? Le sait-on quand on s'en va si loin? Mais ils n'oublieraient pas Petit-Pierre et continueraient, môme à distance, de s'occuper de lui comme de leur propre enfant. On s'écrirait, n'est-ce pas? Ils le comblèrent à l'envi de témoignages affectueux. Toute sorte de promesses et de

caresses. En l'embrassant une dernière fois, elle avait pleuré. Lui-même, bien que plus grave, il semblait ému...

Non, non! c'était impossible! Soupçonner cet homme si généreux, si loyal, si justement honoré de tous, et que Nanon, que Claude, tous les deux au courant du passé, semblaient avoir en si grande estime!... Oh ! ne pas Testimer, ne pas l'aimer aussi, quelle indignité! quelle ingratitude! Afin de s'en punir, Pierre Sorel prit congé du mari comme de la femme avec un dernier élan de reconnaissance, d'amour filial et de regret.

Cependant, le mauvais esprit qu'il venait de vaincre lui soufflait encore à l'oreille cette importune pensée :

— Cochepain l'a dit, ils étaient deux... Quel est donc l'autre?

Et, regardant disparaître le train qui emportait Paul Bréant, le fils Sorel murmura :

— Si c'était lui!

XÏII

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