ENTR ACTE
Trois ans et plus se sont écoulés, Petit-Pierre est présentement un homme, un bachelier, un élève de l'École des beaux-arts.
Il y serait môme entré beaucoup plus tôt, sans les conseils modérateurs de l'ami Gérard, qui lui a souvent répété :
— Patiente et travaille ! L'instruction classique avant tout... On a tort de médire de l'Université, des Académies... Il faut avoir passé par là pour devenir un véritable artiste, et non pas un simple barbouilleur de paysages comme ton vieil ami...
Pierre Sorel se félicite de l'avoir écouté. Il marche en tête de l'école, il s'y maintiendra. Les maî-
très ainsi que les camarades, tousTencouragent et lui prédisent un brillant avenir. Il y croit, il s'efforce de le mériter, non seulement par son application, mais encore par sa conduite exemplaire. Il demeure chez l'ami Gérard, comme un fils auprès de son père. Un père indulgent, pour lequel il n'a pas de secrets, jeune encore lui-même de caractère, et qui n'engendre pas la mélancolie. C'est le plus gai des deux, c'est le boute-en-train.
— Piochons ferme! mais de la distraction, Pierrot. Les fêtes de Paris, les plaisirs de ton âge!
Cette saine et cordiale influence a porté ses fruits. Sans être infidèle au passé, dont il garde pieusement en lui la mémoire, Pierre Sorel jouit franchement du présent. Il est devenu aussi Parisien que son joyeux mentor. On les rencontre partout ensemble, à travers les expositions, dans les musées, au concert, au théâtre, au Bois, même sur les champs de courses. Et tenez! dernièrement, ils ont entrevu Fautrat... Oui, Fautrat, gentleman, et marivaudant avec une petite dame des moins avantageusement connues. Gérard l'a nommée :
— Zélie Floupin, fille de mon premier concierge..., et que nous sobriquions alors CordonsHl'Vous'plaît. Elle a fait sa pelote ! Presque une
vieille garde, aujourd'hui, mais plus dangereuse que jamais. Gare au tabellion!... La belle a déjà ruiné trois notaires. C'est sa spécialité !
Pierre n'écoute plus ; il a détourné la tête et gagne du terrain. Ce n'est qu'à certaine distance, après un certain temps, que la gaieté de son compagnon parvient à lui faire oublier cette rencontre. Gérard l'a casée dans son mémento comme une note pouvant servir à l'occasion.
Il n'en est pas besoin pour se souvenir de Saint- Florent. Même en hiver, dès que brille un rayon de soleil, on y va serrer la main de Claude, embrasser Nanon. Celle-ci commence à vieillir et ne bouge plus guère de son fauteuil ; vous savez, la vieille bergère qu'elle garde avec un soin si jaloux. Vainement Petit-Pierre voudrait y substituer un siège plus moderne, plus confortable.
— Non ! ça me vient de ta mère, et j'y tiens... , je te la garde comme une relique!...
Et son frère, avec un sourire également mystérieux :
— N'es-tu pas mon héritier?... c'est peut-être ce que tu trouveras de plus précieux dans l'héritage !
Quant aux deux Mauriciens, ils sont toujours làbas, dans leur île. Un grand deuil, l'éducation de la jeune sœur de madame Bréant, nommée Mau-
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ricia, des questions d'intérêt, des affaires de famille ont retardé leur retour. Souvent ils écrivent, ils reviendront bientôt.
- « Ils sont revenus ! » annonce un jour à Petit-Pierre, rentrant à l'atelier, l'ami Gérard. J'ai reçu la visite de Monsieur... Mets-toi vivement sur ton trente et un... Nous dînons chez eux ce soir!...
A l'heure dite, nos deux artistes se présentaient rue de Rivoli. Même hôtel, même appartement. Une mulâtresse les introduisit dans un salon :
— Madame vous prie d'attendre un instant. Ah ! voici déjà Mademoiselle!...
A son aspect, Pierre Sorel et Gérard lui-même ne purent retenir un geste d'admiration. Rien de joli, rien de svelte, rien de mignon, rien de charmant comme cette jeune créole de quinze ans tout au plus, peut-être moins. Elle avait encore la gracilité de l'adolescence, elle avait déjà les attraits de la puberté. Une taille fine mais rondelette ; le pied de Gendrillon et la main à l'avenant; des traits délicats, le teint d'une exquise fraîcheur, bien que légèrement ambré ; la physionomie expressive, tout à la fois malicieuse et franche; les plus beaux yeux noirs du monde, et, sûr les épaules, des cheveux couleur de blé mûr, nattés, presque lumineux, comme s'ils gardaient le reflet ar-
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dent du soleil natal. Une blonde des tropiques. Tout d'abord interdite, elle reprit promptement son aplomb, fit une révérence, et, souriante, hospitalière :
— Messieurs, leur dit-elle, on me permet de vous faire prendre patience..., et, puisqu'il n'y a là personne pour me présenter, je me présente moi-môme... Mauricia, la sœur de Louise...
Ils s'inclinèrent, aussi charmés du babil que de la personne.
Elle, les regardant tour à tour, et s'adressant tout d'abord au plus âgé :
— L'ami Gérard, je suppose? Oh! je vous connais... et vous connaître, monsieur, c'est vous estimer... Bonjour !
Elle lui tendait la main; il y mit la sienne, qu'elle gratifia d'une triple saccade, un shakehand à l'anglaise.
Puis, se retournant vers l'autre visiteur :
— - M. Pierre Sorel? demanda-t-elle.
Et, sur un geste affirmatif du jeune homme, elle reprit d'un ton si cordial que cette familiarité parut toute naturelle :
— Ou plutôt Petit-Pierre ! J'aime mieux vous appeler ainsi tout de suite... On assure que nous sommes quelque peu parents, presque cousins...
— Mademoiselle...
— Dites donc cousine! et comme telle, embrassez-moi sur les deux joues... C'est l'usage aux Indes.
Madame Bréant entra sur ce tableau.
— Excusez-la, dit-elle, c'est une enfant gâtée... Mon enfant... comme vous, d'ailleurs, Pierre... Chers enfants I vous voilà donc frère et sœur.
— Sa sœur! en conclut Mauricia, je monte en grade!...
Louise renouvelait connaissance avec l'ami Gérard ; elle le complimenta sur son élève, qu'elle était heureuse plus encore que surprise de retrouver aussi grand, aussi fort, aussi distingué sous tous les rapports. Un jeune homme vraiment accompli.
— True gentleman !... traduisit étourdiment la petite sœur.
Puis, à l'oreille de son aînée, mais assez haut cependant pour être entendue de Petit-Pierre, qu'elle regardait en dessous :
— Il est très gentil! Tu ne m'avais pas trompée.
— Veux-tu bien te taire !... interrompit madame Bréant, qui tâchait, mais sans y parvenir, d'être sévère.
— Ne la grondez pas! dit Gérard, elle est adorable ainsi, pour moi surtout, le vieux partisan de la sincérité, de la nature...
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Paul Bréant, qui venait d'entrer à la suite de sa femme, ajouta :
— Le fait est que nous sommes un peu des sauvages, par certains côtés du moins... Par d'autres, nous restons les Français du dix-huitième siècle : un groupe à part ayant conservé, dans son isolement, le type national d'autrefois, avec ses qualités comme avec ses défauts, ses préjugés, mais aussi avec ses bonnes vieilles coutumes patriarcales...; enfin, la grande famille insulaire... Et, quand nous retrouvons outre-mer, sur le continent, des compatriotes, des parents, des alliés même inconnus, nous nous empressons de leur tendre la main, nous les embrassons, nous les tutoyons ainsi que des frères qui se seraient quittés la veille...
Mauricia s'empara vivement de cette dernière affirmation.
— Vous entendez, monsieur Sorel... ou plutôt tu l'entends, Petit-Pierre...
Sa sœur aînée tenta vivement de lui fermer la bouche.
— Bah ! conclut-elle victorieusement, puisqu'il faudrait en venir là dans quelques jours, autant commencer tout de suite.
Et , comme on annonçait que Madame était servie, comme elle acceptait le bras de l'ami Gérard;
— Offre-moi le tienl... dit Mauricia au jeune artiste. Allons, frère... ou plutôt, non !, cousin. . Décidément, je préfère n'être que ta cousine...
Le repas, commencé de la sorte, ne pouvait être que des plus attrayants. Une même table réunirait difficilement cinq convives plus dignes de figurer les uns à côté des autres. L'esprit gaulois, le type franchement artiste de l'ami Gérard ; la belle physionomie, plus grave, mais non moins cordiale de Paul Bréant ; sa gracieuse et douce compagne ; sa mutine et rieuse belle-sœur ; Petit-Pierre assis entre elles, et qui, ce soir-là, sans arrière-pensée, dans toute la fleur de sa première jeunesse, ressemblait à cet adorable portrait que Raphaël adolescent nous a laissé de lui-môme.
L'élève des Beaux-Arts avait envoyé à Maurice celui de Louise, qu'il avait peint de mémoire ; on l'en complimenta.
— Un chef-d'œuvre ! dit Mauricia; tout le monde l'a reconnu là-bas, dans notre île, et l'on s'y connaît!... Il lui faut son pendant... Les deux sœurs ! Veu^-tu, Petit-Pierre?
— Bravo! s'écria Gérard, un aussi séduisant modèle ne se refuse pas. A l'œuvre donc, et sans trop tarder. Dans un mois , il ne s'appartiendra plus. Ce sera le grand coup de feu, le concours pour le prix de Rome!
On but un verre de Champagne au succès du jeune concurrent. Mauricia i*![;prit son bras pour retourner au salon, où le café était servi, — du café de l'île de France.
— Merci , cousin ! lui disait-elle, voilà qui va me rendre fière, mais surtout de toi. Que t'offrir en échange ? Ah ! des chansons de mon pays. Écoute.
Elle se mit au piano. C'était une musicienne accomplie. Elle joua, elle chanta des mélodies créoles, voire des bamboulas nègres, avec une originalité, un charme, un brio, qui furent le bouquet de cette délicieuse soirée.
Minuit sonnait lorsqu'on se sépara. La petite sœur avait voulu reconduire les deux nouveaux amis jusqu'à l'antichambre. Un nouveau shakehands pour Gérard ; deux baisers fraternels de Petit Pierre. En les regardant de loin tous les deux, madame de Bréant et son mari semblaient dire :
— Ne sont-ils pas faits l'un pour l'autre ?
Dès le lendemain, Petit-Pierre attaquait le portrait de Mauricia. Presque sans interruption, les séances se succédèrent, animées par la pittoresque causerie, les hardiesies et les ingénuités du modèle.
— Tu sais, cousin, je dis tout ce qui me passe par la tête... et parle cœur !
Son cœur ne valait pas moins que son esprit. Elle avait le babil et la gaieté d'un oiseau, toute sorte d'instincts généreux, rinnocence et la candeur du printemps de la vie. C'était le printemps même.
Tantôt elle décrivait son pays, le plus beau des
pays! avec ses larges champs de cannes à sucre, où resplendit le soleil, où fourmillent les nègres et les négresses ; avec ses forêts et ses jungles, telles qu'il n'y en a pas dans l'Inde; avec ses élégants cottages rafraîchis par des tentures flottantes ; sa mer et son ciel d'azur, ses belles nuits étoilées, ses plages au fin sable d'or, ses falaises altières et ses gracieuses baies qui bordent des cocotiers, sa flore tropicale et ses grands mornes, depuis Peter-Boot jusqu'aux Pamplemousses. Tantôt elle lui racontait la brave défense de Port-Louis contre les Anglais ; comment on leur faisait toujours la guerre en se moquant d'eux, mais sans trop les détester maintenant. Elle singeait les jeunes misses et les vieilles ladies, si raides, si méthodiques, et qui ont de si grands pieds, de si longues dents !..*
^- Pas comme celles-ci, Petit-Pierre!
Et, pour mieux lui montrer les siennes, elle riait aux éclats.
D'autres fois, plus sérieuse, elle l'interrogeait h son tour ; elle l'étudiait, tant au passé que relativement à ses projets d'avenir.
— Tu ne me dis pas tout, cousin... Mais suis mon exemple et je ne te cacherai plus rien non plus... Formons alliance !
Dans cette invite^ qu'y avait-il de mystérieux ?;.. tlien de secret^ cependantj au fond de cette âme
pure, à travers ces beaux yeux limpides... On y lisait la loyauté, la bonté, la simplicité virginale d'une fillette encore étourdie, mais qui serait bientôt, l'amour aidant, la plus accomplie des jeunes filles.
Petit-Pierre était heureux auprès d'elle comme il ne l'avait jamais été de sa vie. Le côté sauvage de sa nature 's'apprivoisait ; les sombres replis de son âme s'éclairaient et se réchauffaient à ce foyer de tendresse, à ce vivant rayon de soleil. Il se familiarisait de plus en plus avec Mauricia, — ce n'était déjà plus Mauricia, c'était pour lui Mauricette ; — il éprouvait auprès d'elle un apaisement, une confiance, une sorte de béatitude qui le surprenaient et le ravissaient en même temps. Dès qu'il favait quittée, un regret soudain, un cher souvenir, et, sitôt qu'il en pouvait parler, des accès d'enthousiasme.
— Eh ! eh ! prends garde d'en devenir amoureux ! lui dit un soir l'ami Gérard.
— Oh ! nous sommes deux gamins 1 répliqua Pierre avec un sourire.
Tel était sans doute aussi le sentiment de M. et de madame Bréant, qui, loin de s'inquiéter de la mutuelle sympathie, de la croissante affection que leurs deux enfants, — c'est ainsi qu'ils se complaisaient à les nommer, — ressentaient l'un pour
l'autre, semblaient plutôt l'encourager et s'en réjouir. Aux heures où Pierre était libre, ils venaient souvent le chercher, avec la petite sœur, bien entendu. Ne restait-il pas encore une quatrième place dans la calèche ? On s'en allait ensemble courir les environs, les curiosités, les théâtres. Un soir d'Opéra, ils assistaient à l'une des premières représentations d'Hamlet. La musique, ou plutôt le drame, parut impressionner vivement Pierre Sorel. Il réagissait en vain contre un malaise envahissant, inexplicable.
— Qu'as-tu donc ? lui demanda tout à coup Mauricia, qui l'observait en silence ; hein ! dis, qu'as-tu ? Toi, si gai tantôt, te voilà devenu sombre et triste comme le héros de Shakspeare.
— Oui, triste, murmura-t-il, et bien malheureux...
— C'est plutôt Ophélie que je plains ! se récriat-elle. La pauvre Ophélie , comme une blanchecolombe apportant le pardon, lui venant du Ciel... Il l'y renvoie brutalement... Il la condamne au couvent, à la mort!... Un ingrat, ton Hamlet!... Un fou lugubre et cruel !... Entre la vengeance et l'amour, c'est celui-ci qu'il a sacrifié !
Pierre Sorel ne répondit pas. Brcant et sa femme évitaient de le regarder. Jusqu'à la fin du spectacle, on ne se parla plus.
Une autre fois, — c'était au Vaudeville ; — l'ami Gérard, étant de la partie, — se promenait seul dans le couloir à peu près désert du rez-de-chaussée, pendant le dernier entr'acte, lorsque la porte d'une baignoire s'ouvrit tout à coup, livrant passage à des falbalas soyeux. Il reconnut aussitôt celle qui les trimbalait.
— Tiens, Zélie!...
Et, comme la Flaupin se retournait, activant la sortie de son compagnon de loge, il ajouta plus en sourdine :
— Cordon, s'il vous plaît !...
Elle lui décocha tout d'abord une œillade furibonde ; puis, le reconnaissant à son tour, lit une certaine moue tenant moins du sourire que de la grimace. Le monsieur sortait enfin : entre deux âges, un cache-nez jusqu'au menton, le chapeau sur les sourcils, sur les yeux des lunettes vertes, qui tombèrent sous l'impulsion de Zélie qui l'entraînait. Gérard reconnut Fautrat.
— Bah! se dit il, encore le notaire?... Elle le tient, tout y passera! N'ai-je pas lu dans un journal qu'on la surnommait à présent Tout-y-passe?
Et l'artiste philosophe rejoignit ses amis, auxquels il jugea superflu de faire part de cette nouvelle rencontre, surtout à Petit-Pierre.
Quelques jours plus tard, c'était la dernière
séance pour le portrait de Mauricette. Le modèle taquinait le peintre.
— Mais ne sois donc pas aussi sérieux ! Moi qui me figurais là-bas que les Parisiens étaient la gaieté même!... Ce n'est donc plus ça?... On vous a donc changés?... Pourquoi cette mine grise? Si tù n'es pas satisfait de ton sort, s'il te manque quelque chose, dis-le... Demande-moi conseil... Eh! eh! la sagesse sort parfois de la bouche des enfants...
Puis, changeant de ton, cherchant à le piquer d'un trait de jalousie :
— Suis-je encore une enfant? Non. S'il faut en croire cet Anglais, sir Jonathan, avec qui nous avons traversé l'isthme et qui s'offre à me prendre pour milady... Tu sais?... Je te l'ai montré... Gageons qu'il est encore là, sur le trottoir d'en face, et regardant nos fenêtres avec des soupirs... à détraquer toutes les girouettes des Tuileries.
Elle allait vers le balcon, il fît un geste pour la retenir.
— Ah! bravol... tune voudrais pas..., repritelle triomphante. Tu tiens donc à la conserver, ta petite cousine^ qui t'aime bien, mais qui est curieuse en diable et grille de tout savoir... Voyons, qu'est-ce que tu regrettes?... qu'est-ce que tu désires?... qu'est-ce qui te chiffonne? Je serai dis-
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crête... Tu ne saurais clouter de mon dévouement... Ne m'estimerais-tu pas digne de ta confiance ?... Si oui, parle ; si non, je ne t'affirme pas encore que je n'épouserai sir Jonathan, mais je me fâche...
Elle avait débité tout cela le plus gentiment possible. Tour à tour menaçante et câline, elle de\ienait irrésistible.
Petit-Pierre n'y put tenir davantage. Il déserta son chevalet, sa palette; il vint s'asseoir en face de Mauricia, il lui prit les deux mains, et, les larmes dans les yeux, le cœur sur les lèvres :
— Eh bien, soit, dit-il. Plus de secret... tu vas tout apprendre... Écoute.