CONFESSION GENERALE
— Ce que je vais te dire, débuta Petit-Pierre, je ne l'ai jamais dit, aussi complètement du moins, à personne... pas même à maître Claude et à sa sœur, pas môme à la tienne et à son mari, pas môme à l'ami Gérard... est-ce que je t'aimerais davantage, chère Mauricette? Est-ce que j'aurais plus confiance en toi, arrivée seulement d'hier, qu'en tous les autres?
— C'est peut-être, murmura-t-elle en lui tendant la main, comme dans le royaume des cieux, où les derniers seront les premiers... Continue.
Il poursuivit :
— Ah! tu le disais bien, je serais un ingrat de
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trop me plaindre ; car, dans mon abandon, que de dévouements se sont réunis pour m'en consoler! Je les nommais tout à l'heure .. Mais remontons plus haut, jusqu'au jour fatal où la mort, la ruine et le déshonneur sont entrés dans notre maison... la maison du principal notaire de la ville... Je la revois, avec sa cour entourée par les communs..., avec son grand jardin, clos par des charmilles latérales, et que baigne, à son extrémité, la rivière... Au rez-de-chaussée, les appartements de réception, qui ne s'ouvraient que rarement... Au premier étage, l'étude^ le cabinet et la chambre à coucher de mon père... Ma mère occupait le second. Peut-être vivaient-ils trop séparés..., lui travaillant... elle souvent absente... Jeune et belle encore, elle aimait le plaisir et les fêtes... Je ne l'accuse pas... Elle devait cruellement expier ses succès, ne guère leur survivre, et se conduire, pendant notre exil, comme une veuve digne de tous les respects, comme une excellente mère, jalouse de réparer le temps perdu pour le devoir et de laisser d'elle un bon souvenir à son fils.
)) Mais mon père... Ah! ce fut le meilleur des pères! Toute sa récréation, tout son orgueil était en moi. Il avait guidé mes premiers pas, il partageait mes jeux, très fier de m'avoir auprès de lui
dès qu'il le pouvait... Ce soir-là, le dernier soir,
nous étions restés tous les deux, prolongeant avec un égal bonheur cette intime veillée... Je m'étais assis à son bureau, sur lequel il venait de m'ouvrir un livre à images... a Regarde- les, Petit-Pierre..., amuse-toi, pendant que je termine ma besogne. » J'ai dans l'oreille encore la douceur de sa voix ; devant les yeux, la bonté peinte sur son visage au mélancolique sourire, auxtraits vieillis avant l'âge, mais que rajeunissait l'amour paternel. A chaque instant, il se retournait vers moi pour une explication, un conseil, une caresse. Il alla chercher dans sa caisse des billets de banque et de l'or qu'il compta sur le bureau... Une grosse somme... plus de cent mille francs... « Tout ça est à toi, papa? » demandai-je. « Non, répondit-il, c'est un dépôt que je dois rembourser demain matin. » Il ajouta plus tristement et comme une leçon pour l'avenir : « Payer ce qu'on doit, faire ce qu'on doit, sachele, mon enfant, ça console de bien des choses ! » Puis, comme je m'endormais sur ses genoux, il me déshabilla lui-même, il me porta dans sa chambre, où il avait fait descendre mon petit lit... il m'y coucha, m'y borda mieux que n'eût fait Nanon..., il m'embrassa comme jamais encore ne m'avait embrassé ma mère... « Bonne nuit, bébé 1... dis bonsoir à papa! » Je lui jetai les bras autour du cou, je m'écriai : « Non, non, pas seu-
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lement papa... maman aussi... Bonsoir, maman! » Il avait des larmes de joie sur les joues... Tel devait être notre suprême adieu!
— Voilà que tu me fais pleurer aussi!... dit celle qui écoutait; mais c'est bon, cette rosée-là! Achève.
— J'étais poltron, reprit Pierre Sorel. Il le savait, et il avait laissé la porte entr'ouverte. Je l'entendais encore, je voyais ce cabinet éclairé, ce qui me rassurait... Tout à coup, dans la cour, le roulement de la voiture qui ramenait ma mère... Dans l'escalier, le frou-frou de sa robe de bal... Elle ne s'arrête pas, nous supposant endormis... Il ne s'en fallait de guère quant à moi... Le bruit d'un fauteuil remué dans la chambre voisine me réveilla... La lueur de la lampe vacille et disparaît... Un pas, celui de mon père, monte à l'étage supérieur... Pourquoi donc en redescend-il précipitamment?... Pourquoi ferme-t-il de même cette porte qui me donnait de la lumière? Je me lève et cherche vainement à la rouvrir... J'appelle... pas de réponse... La peur et le froid me saisissent... Je me recouche, et, sous la couverture, je crois entendre des détonations... deux coups de feu... Puis, dans la la maison, des bruits étranges... Au dehors, un orage!... Est-ce réel? est-ce un rêve?... Je ne sais... Mais j'ai gardé la mémoire des moindres mots
comme des moindres choses, et je ne puis raconter cette terrible nuit sans la revivre tout entière...
)) Terrible aussi, le lendemain... Ma mère très pâle, les vôtements en désordre et les yeux rouges. . . Nanon toute bouleversée, qui m'entraîne au dehors, dans la campagne, et qui ne me répond pas quand je lui demande où est papa... Au retour, des groupes, des rumeurs... A l'intérieur, la maison sinistre... On ne me permet d'aller au jardin que vers le soir... Des inconnus s'y promènent... A l'entrée de la tonnelle, une barrière... Sur le sable, des traces de sang... Ah! comment n'ai-je pas deviné tout de suite que c'était le sang de mon père! Il fallut bien me l'avouer enfin... a Ton papa, mon pauvre enfant, tu ne le verras plus!.... » On clouait quelque chose en bas. Un instinct m'y précipite.' C'était le cercueil... Te dirai-je mon désespoir, Mauricia? J'étais fou, je voulais qu'on nous emportât tous les deux, sous le même linceul, au cimetière!
» Au cimetière! Sais-tu comment ils l'ont placé? Parmi les condamnés, les réprouvés, les maudits ! Sa mort, un suicide! Et pourquoi? Parce qu'il aurait été insolvable... Mais non! il était en mesure de payer, heureux de payer, puisqu'il me l'a dit, puisque j'ai vu, puisque j'ai touché l'argent.
» D'ailleurs, est-ce qu'il m'aurait ainsi quitté,
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volontairement, sans un mot d'adieu, sans souci de mon avenir, ce père si prévoyant, si dévoué, si bon pour son fils, et qui l'aimait tant !
» Non ! non ! c'est une calomnie, c'est une infamie! Il ne s'est pas tué, on Ta tué ! On l'avait volé ! Mon devoir est de découvrir et de confondre les voleurs, les assassins, et je n'y faillirai pas!
L'émotion, l'exaltation de Pierre Sorel devenaient telles, que Mauricia se reprochait maintenant d'en avoir provoqué l'éclat. Ces pleurs, dont la source s'était rouverte à sa voix, elle les essuyait d'une main attendrie. Par de douces paroles, elle s'efforçait de le calmer. Et cependant, plus curieuse et plus attentive encore, elle l'engageait à compléter ses confidences.
— Tous ces souvenirs, reprit-il d'un ton plus réfléchi, tous ces raisonnements ne me sont venus que plus tard. Pendant des mois, des années, je fus malade... Oh ! bien malade, surtout de la tête... et même alors qu'on ne craignait plus pour ma vie, j'entendais encore répéter autour de moi : « L'intelligence lui reviendra-t-elle ? » C'est la perte de ma mère qui, par un chagrin nouveau, me réveilla le cœur. Elle m'avait sauvé de la mort; les gâteries de Nanon, la saine direction de maître Claude, me sauvèrent de la folie. Vous savez, n'est-ce pas? comment ils ont fait de moi un garçon studieux.
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assez instruit pour son âge, et, grâce à l'heureuse rencontre de l'ami Gérard, un artiste. Mais apprends le, Mauricia, à présent comme autrefois, à cette heure même où je te parle, c'est surtout à mon pauvre père que je pense et c'est à sa réhabilitation que je travaille. Je le vengerai, j'en ai fait le serment... Jusqu'au jour où, je ne m'appartiens plus. Un instant, je me suis cru sur la piste des coupables.
Petit-Pierre, lisant une interrogation plus vive sur la physionomie expressive de la jeune créole, lui raconta l'épisode de la mort de Gochepain, la déception qui s'en était suivie, les quelques indices qui lui en restaient.
— Si tu savais, poursuivit-il, quelles hypothèses j'avais bâties sur ce commencement de révélation! que de fois j'y songe encore!... Ils .étaient deux : l'assassin... le voleur... Ce dernier, je le connais. Je crains de soupçonner l'autre. Ne vous étonniezvous pas de me voir inquiet, fiévreux et sombre? Mais c'est que j'approche d'une grande épreuve, le concours du prix de Rome. Si je faiblis, et c'est là ma crainte, tout est ajourné... Si je l'emporte, toutes les audaces me sont permises et, le front haut, je réclame une enquête, un châtiment... On ne me fera pas disparaître comme Gochepain... Ah! ce sera peut-être cruel pour moi-môme. Un
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espoir m'avait souri, que je sacrifierai... Je sacrifierai tout, mon père, pour ne pas te manquer de parole et pour être ton justicier, ton vengeur I
— Hamlet ! murmura-t-elle avec un sourire répondant à son regard.
— Non, dit-il humblement, je ne suis pas un fils de roi : je ne suis qu'un pauvre garçon, de sa classe et de son temps, qui n'ambitionne pas des représailles héroïques... Je ne veux qu'effacer la souillure de notre nom, prouver l'innocence de mon. père, remettre en honneur sa mémoire indignement méconnue, replacer sa tombe parmi celles des honnêtes gens... Il compte sur moi... Il attend... Ah! que n'ai-je réussi plus tôt, alors que je n'étais qu'un enfant, et comme je le rêvais, malgré les obstacles, à travers mille dangers!... J'y succombais, et, blessé, mourant, comme un chien fidèle sur la pierre qui recouvre son maître, je m'endormais entre les bras de mon père, reconnu comme irréprochable, couronné de la palme des martyrs, et je lui disais : <( Je t'ai fait rendre justice, et nous voilà, réunis... Es-tu content de moi? »
liieii de touchant, rien d'émouvant, comme la voix, comme l'attitude de l'orphelin. Ses yeux en pleurs s'étaient abaissés vers la terre comme y
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cherchant, à travers l'espace, l'image du cher mort auquel s'adressaient ses dernières paroles. Il courbait le front... il y reçut tout à coup le baiser de Mauricia, qui n'avait rien trouvé de mieux pour exprimer toute sa sympathie, toute son admiration...
— Pardonne-moi, lui dit-elle, oh! pardonne-moi de t'avoir poussé à cette douloureuse confidence... Mais ne t'en plains pas... Je te connais mainte-
•nant... Un si bon fils ne saurait être qu'un bon mari... le mien...
Et, comme il la regardait, étonné :
— Oui, le mien! poursuivit la jeune créole de plus en plus éperdue. Apprends à ton tour la vérité.. Bien que je ne suis encore qu'une petite fille... ce qui n'est pourtant pas l'avis de sir Jonathan... on ne me cache rien, je devine tout... Ma sœur me destinait à toi... Je me donne à toi... Ce baiser, c'était le baiser des fiançailles...
— Mauricia!
— Assez ! interrompit-elle, reprenant sa dignité anglaise. Engagement... Nous en reparlerons plus tard... Travaillons... C'est aussi pour notre bonheur que ce prix de Rome devient nécessaire, et lu l'auras ! Je te le prédis... je le veux... Il nous le faut !