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LA LETTRE

Quelques jours plus tard, les concurrents entraient en loge. Lorsque Petit-Pierre, de beaucoup le plus jeune, en ressortit, il doutait du succès.

— Et cependant, Mauricia, tu figures dans mon tableau... l'ange de Tobie... Tu me porteras peutêtre bonheur I

Cet espoir se réalisa brillamment. A l'unanimité des suffrages, à l'applaudissement de ses rivaux eux-mêmes, Pierre Sorel fut proclamé vainqueur.

L'ami Gérard, glorieux de son élève, s'empressa

de le conduire rue de Rivoli. C'était le soir; on les

retint à dîner tous les deux. Quel joyeux repas ! La

petite sœur, encore plus charmante depuis ce

triomphe, en rayonnait de plaisir.

— Oh! je veux, dit-elle, qu'il me promène demain à son bras dans tout Paris!

— Demain, répliqua-t-il, je dois aller ,à Saint- Florent.

— C'est juste, reconnut madame Bréant; vos anciens amis auraient même dû passer les premiers... Nous ne vous retenons plus...

— Je le retiens, moi ! déclara vivement Mauricette, ne fût-ce que pour lui chanter toutes mes chansons créoles en l'honneur de sa victoire I

Minuit sonnait lorsque les deux artistes rentrèrent à l'atelier. Maître Claude, arrivé par le dernier train, les y attendait.

— Nous comptions, lui dit Gérard, aller vous apprendre dès demain matin qu'il a le prix...

— Partez quand même h la première heure, répondit il après une expansion de joie ; je vous rejoindrai presque aussitôt, par l'express, avec M. Bréant. Nous aurons là-bas comme un conseil de famille, mais lorsque ma sœur aura d'abord vu Petit-Pierre... Elle lui réserve sa plus belle récompense... Une révélation...

Il refusa de s'expliquer davantage ; il avait un air de gravité solennelle qu'on ne lui connaissait pas.

Nos deux artistes, le laissant à Paris , partirent seuls pour Saint-Florent. Neuf heures sonnaient à

l'horloge du clocher lorsqu'ils passèrent devant l'église. En traversant le village où s'était écoulée son humble enfance, parfois en butte au mépris, notre lauréat ne put se défendre de la légitime fierté de s'y revoir avec l'auréole d'un premier succès national.

La bonne Nanon, à demi paralysée, l'attendait assise dans le vieux fauteuil qui lui était si cher et dont elle ne bougeait presque plus. A son approche, elle [retrouva la force de se lever ; elle l'embrassa longuement. Des larmes d'orgueil et de joie ruisselaient parmi les rides sillonnant son visage. Puis, debout entre les bras du p'tiot^ se soutenant d'une main à son épaule :

— Je t'ai parfois donné à entendre, lui dit-elle, quêta pauvre mère m'avait laissé pour toi quelque chose... un écrit, que je ne devais te remettre qu'à ta majorité... Mon frère Claude, qui voit juste, estime que ta bonne conduite et la récompense qu'elle vient de te mériter, t'émancipent... Te voici présentement un homme, secondé par des amis, par des protecteurs, qui te défendraient au besoin... Nous avons donc résolu de devancer l'heure... Aujourd'hui môme, à l'instant, tu vas tout savoir...

Elle s'était retournée, toujours soutenue par Petit-Pierre. De ses mains tremblantes, elle prit

des ciseaux suspendus à sa ceinture et parvint à découdre une pièce d'étofTe rajustée par elle au dossier du vieux fauteuil ; elle en retira une lettre cachetée de noir.

— Voici le dépôt qui m'était confié, mon cher enfant... Comme tu le vois, j'y veillais de près... C'est le testament de ta mère... Il renferme ses dernières volontés... Afin d'en prendre connaissance, et, seul avec son souvenir, ainsi qu'il convient, monte dans la chambre où elle est morte... Quand tu redescendras, nous serons à tes ordres, M. Gérard et moi... d'autres encore peut-être... pour te donner des explications, et s'il est nécessaire, et, si tu le désires, un conseil.

Nanon n'était qu'une simple paysanne ; mais son grand âge et son dévouement, sa physionomie vénérable, l'émotion profonde dont elle avait accentué ses dernières paroles, tout lui donnait en ce moment une telle autorité, une telle majesté, que son fils adoptif ne trouva d'autre réponse qu'un reconnaissant et pieux baiser sur les bonnes vieilles mains qui lui présentaient la lettre. Et, emportant cette lettre, il sortit.

L'ami Gérard resté seul avec Nanon, l'aida doucement à se rasseoir. Puis, voyant que ses yeux restaient levés vers le ciel et que ses lèvres s'agitaient dévotement, il lui dit :

— Oui, priez,.. J'attends... Nous causerons ensuite...

Pendant ce temps-là, Pierre arrivait en haut.

— Enfin ! murmura-t-il en prenant place auprès de la fenêtre, devant une petite table où madame Sorel avait coutume de travailler.

Autourdelui, le silence... Quelques vagues bruits au loin dans la campagne, dans la campagne ensoleillée. Il brisa le cachet.

« C'est avec le pressentiment de ma fin prochaine, c'est à la veille de paraître devant Dieu que je me confesse à toi, mon enfant...

)) Une confession, tu m'entends... c'est-à-dire rien que la vérité, toute la vérité...

» Je n'hésite plus... Demain, peut-être, il serait trop tard... Je n'aurais plus la force... Allons, courage!... il le faut!

» D'ailleurs, tu ne liras cette lettre que plus tard, à l'âge de t'en servir efficacement pour la réhabilitation de ton père... et de me pardonner...

» Garde-toi de croire, même un instant, que je sois coupable... Tu n'auras pas à rougir de ta mère... Mon seul crime, et je m'en accuse, et je m'en repens, ô mon Dieu! fut de ne pas avoir su comprendre, apprécier, aimer ton pauvre père comme il le méritait.

» Je n'étais pas, je ne devins pas indigne de

porter son nom. Mais était-ce bien le mari qu'il m'aurait fallu? On m'avait élevée dans le goût du monde et des plaisirs... Un entraînement de jeunesse, une première déception m'avait laissé dans le cœur sa blessure... Je cherchais à m'en distraire, je voulais oublier.

)) Il se souvenait, lui... J'appréhendais son retour, et je lui écrivis : « Ne revenez pas, je vous le » défends!... »

Pierre Sorel, après avoir lu ces derniers mots, s'interrompit :

— Ah! oui, le brouillon de la lettre, murmurat-il, je comprends... Mais à qui donc s'adressaitelle?

La morte elle-même semblait avoir prévu cette question ; elle y répondait d'avance en ces termes :

« Je te nommerai plus tard celui que j'éloignais ainsi; je veux te prouver tout d'abord que tu ne dois pas le maudire... Ce ne fut pas sa main qui frappa... Non! ce fut la fatalité.

« Malgré mon ordre, malgré ma prière, il était revenu... Un soir, dans un bal qui fut le dernier pour moi, je le rencontrai... Je l'évitais... Il parvint à m'approcher un instant. « Accordez-moi quel-

» ques minutes d'entretien, de suprême adieu, » sous la tonnelle du bord de l'eau , dans une » heure, et je repars pour jamais... Sinon, je me » tuerai... » Cette menace m'épouvanta... Il avait l'air si malheureux... Ah! ce fut une grande faute et je l'expiai cruellement... Pardonne-moi, mon enfant !

» J'avais donc consenti.,. Je rentrai... Un filet de lumière, sous la porte devant laquelle je passe, m'apprend que ton père veille encore... Il ne quittera pas son travail... Toi, tu devais dormir auprès de lui... Par malheur, ton berceau n'était pas chez moi cette nuit-là ! Un berceau, parfois cela sauve une mère imprudente. Mon baiser t'etit réveillé, tes petits bras autour de mon cou m'eussent arrêtée peut-être?... Mais non!... rien!.... La fatalité! J'étais folle!

» Je redescends donc sans bruit... J'arrive au rendez-vous... Ah! si ton père avait pu nous entendre, il aurait compris que nous ne l'offensions que par nos regrets et par nos larmes. Hélas I soit qu'une dénonciation l'amène, soit que, ayant trouvé ma chambre vide» il me cherche, la jalousie n'en a pas moins armé son bras... En nous apercevant, il tire... Paul... Ah I je vais le nommer... Paul Bréant s'était précipité devant moi... Il se jette sur lui pour détourner le revolver... Une courte lutte

s'engage entre eux... Le second coup part, et celui qui tonibe, hélas! c'est ton père! »

Ce paragraphe révélateur, Pierre Sorel l'avait lu tout d'un trait. A peine le nom du meurtrier involontaire lui avait-il arraché un geste significatif :

— Ah! je le pressentais!...

Sans s'arrêter, plus avidement encore, il poursuivit :

« Juge de notre désespoir. Je ne bougeais plus. Bréant se penchait, le touchait... C'est un médecin... € Mort! » déclara-t-il en se redressant tout à coup. Que faire? que devenir? Un homme survint. Ah! c'est celui-là qu'il faut haïr et punir... Fautrat !

» Il accourait, soi-disant, à notre aide; il parut se dévouer h notre salut. « Fuyez! et pour tou- » jours!... » dit-il à M. Bréant. Et à moi : « Per- » mettez, madame, que je vous reconduise... » Vous ne savez rien... Vous dormiez... Enfer- » mez-vous... Je réponds de tout. Laissez-moi » faire. »

» Comment me serais-je défiée? Le reste de la nuit s'écoula. Quelle nuit! Le jour enfin parut... Les bruits ordinaires se produisaient dans la maison... J'entendis des exclamations dans le jardin... On venait sans doute de découvrir le cadavre...

» Un peu plus tard, Fautrat, comme ayant accepté la mission, frappait à ma porte et me disait à voix haute : « Un grand malheur ! votre mari l sui- » cidé ! » Puis tout bas : « Feignez la surprise! » Ah! ma pâleur, mon effarement, mes larmes s'interprétèrent comme il l'avait résolu !

» Il était encore là , me disant du regard : « Silence! ou tout est perdu! » lorsque les magistrats m'interrogèrent. Je ne répondis que par des gestes, des sanglots... Cela suffisait. Leur conviction d'ailleurs était faite. Oh! quelle journée I Des rumeurs, des menaces, grondaient autour de moi. Je ne comprenais pas, je n'avais plus ma raison... Il fut arrêté que l'enterrement aurait lieu le soir même... On apporta le cercueil .. je m'évanouis... Mais les clous semblaient m'entrer dans le cœur... Ce bruit sinistre parvint jusqu'à toi... Tu te précipitas... Je revois ton désespoir... Une horrible crise, et qui pouvait te tuer aussi... Nanon t'emporta... Je vous suivis jusqu'à Saint-Florent... Ton pauvre petit corps restait glacé, mais la tête était en feu. Le médecin du village craignit un transport au cerveau... Une fièvre ardente se déclara le lendemain... La fièvre typhoïde! Oh! je t'en guérirais! C'était bien le moins, puisque le père était mort par ma faute, que Dieu me permît de sauver

l'enfant I

154 PEÏIT-PIERRE

» J'oubliai donc tout le reste, hormis mes remords, pour ne plus songer qu'à toi... Tu te souviens, n'est-ce pas? Après bien des jours sans repos, bien des nuits sans ^sommeil... Je n'en sais plus le nombre ! tu venais enfin d'entrer en convalescence, lorsque je vis reparaître Fautrat, qui venait sous prétexte de me rendre des comptes.

» — Votre mari est mort insolvable, me dit-il ; mais nous conjurerons peut-être à nous deux la banqueroute à laquelle il n^a pas voulu survivre.

» Je le regardais, étonnée : non seulement nous étions seuls, mais encore cette nouvelle me surprenait étrangement. Je savais que maître Jousselin avait légué à son successeur des embarras, que je dépensais trop, que nous étions gênés peutêtre... Mais, de là à un pareil désastre, il y avait loin. Je vivais en dehors des affaires de mon mari, j'ignorais sa situation; je sentais cependant qu'on m'annonçait une chose impossible, et je murmurai :

» — On n'a donc pas trouvé d'argent?...

» Il s'assura du regard que personne autre que moi ne pouvait l'entendre et répondit :

» — Si faitl... Mais je l'ai pris, pour vous le rendre... ou plutôt pour le partager avec vous... Tel était mon but... Voilà dix ans que j'y travaille,

rêvant que vous serez un jour madame Fautrat!... »

A ce nom, qui pour lui venait d'être un dernier trait de lumière, Pierre Sorel s'était brusquement arrêté. Il passa l-es mains sur ses yeux, obscurcis par une explosion de colère que, d'ailleurs, la lettre avait prévue; elle se terminait ainsi :

<i Tu partageras mon indignation, mon horreur pour ce misérable. Je le chassai. Vainement il revint à la charge. Ne pouvant me parler, il osa m'écrire le billet renfermé dans cette même enveloppe, et qui, s'adjoignant à mon propre aveu, devient la preuve de son crime.

» Cette preuve, pourquoi ne l'en ai-je pas accablé?... J'étais seule, ruinée, affaiblie, mourante... Je serai morte demain. Elle te sera remise un jour à vingt ans, quand tu seras de force à te servir d'une pareille arme, sans danger pour toi-même et victorieusement pour l'honneur de ton père. Qui sait? L'avenir te réserve peut-être des alliés, des amis plus puissants que maître Claude et la bonne Nanon. Ceux-là connaissent tout, je vais leur lire cette lettre. Ils la compléteront de vive voi.v, si lu le désires... Ils te conseilleront. .. Dénonce hardiment le voleur, obtiens justice...

» S'il te fallait le témoignage de Paul Bréant, —

oui, j'ose encore le nommer, — j'ignore ce qu'il est devenu; mais, si la Providence vous plaçait en face l'un de l'autre, ne l'évite pas... Accepte l'appui qu'il te doit... C'est un noble cœur et qui ne reculera devant aucun sacrifice pour mériter ton pardon. » Pardonne enfm à ta mère... Elle meurt de repentir, et l'aimant de toute son âme, qui, de làhaut, veillera sur toi... )>

Après cette lecture, l'orphelin se laissa glisser à genoux, évoquant tour h tour deux chères ombres dont il connaissait maintenant les secrètes douleurs. Il les réunissait déjà dans une môme prière, il les réunirait bientôt dans une même" tombe. Puis, se rasseyant et la tête plongée dans ses deux mains, il réfléchit à l'avenir, au passé, à son devoir.

Quelques minutes plus tard, d'un pas grave, il redescendit vers la salle basse, où, d'autre part, sur le seuil extérieur, maître Claude introduisait Paul Bréant.

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