EN FUITE
Un mouvement, un silence, tels avaient été les premiers effets de la rencontre de Paul Bréant et de Pierre Sorel.
Puis celui-ci, s'avançanl vers celui-là, lui présentant la lettre :
— A votre tour, monsieur, lisez !...
Cette façon loyale et hardie d'aborder la situation parut obtenir l'assentiment général. Maître Claude installa celui qu'il venait d'amener devant une petite table, auprès de la fenêtre, pour qu'il fût en pleine lumière pendant sa lecture. Pelit-Pierre, dans la partie plus obscure de la salle basse, alla prendre la place que lui cédait l'ami Gérard, en face
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deNanon;il embrassa tendrement, respectueusement, la vieille paysanne, et, les mains dans ses mains, les yeux dans ses yeux, il ne tarda pas à causer avec elle en sourdine.
PaulBréant, bien que maître de lui-même, semblait profondément ému. 11 resta pensif après avoir terminé la lettre. Puis, se levant pour la rendre à qui de droit :
— Je ne me serais pas mieux disculpé moimême, lui dit-il. Que résolvez-vous?... J'attends vos ordres.
Un douloureux combat intérieur se lisait sur la physionomie expressive de Petit-Pierre. Entre la reconnaissance et l'amour filial, il hésitait.
Nanon, la vénérable Nanon, se redressait lentement. En vertu de s©n grand âge et de ses longs services, elle se permit d'intervenir; elle dit à son frère :
— Claude, toi qui connais comme moi toute la vie de ma chère maîtresse, toi qui as assisté à ses derniers moments, toi qui sais que M. Bréant mérite toute notre amitié... tends-lui ta main... Je lui offre la mienne...
Isolé par leur rapprochement, entraîné par l'exemple qu'il avait sous les yeux, Petit-Pierre l'eût peut-être suivi. Après avoir reculé tout d'abord, il s'avançait.
Un geste et ces graves paroles de Paul Bréant l'arrêtèrent :
— Attendons... Je comprends!... L'ombre de votre père se dresse entre nous... Si je n'ai pas frappé, je fus du moins la cause involontaire de sa mort... Ne songeons en ce moment qu'à venger sa mémoire, à lui rendre promptement justice... Dans cette œuvre, dans cette lutte, une part ne me revient-elle pas, celle du repentir?... J'ai des amis influents, et, cette lettre même semble l'indiquer, mon concours peut vous être utile... Ne le refusez pas...
Ces derniers mots, plus empreints de tristesse encore que les premiers, venaient d'être prononcés d'une voix presque suppliante.
— J'accepte!... s'empressa de répondre Pierre Sorel, qui, chancelant, fut heureux de reprendre pied sur ce nouveau terrain. Conseillez-moi tous... Que faut-il faire?..,
— Aller droit au procureur impérial, proposa résolument le créole. Je me dénoncerai moi-même et me constituerai prisonnier, s'il le faut, pour mettre en cause aussi le misérable, obtenir immédiatement son arrestation, et...
— Il est déjà trop tard!... interrompit maître Claude. Si nous avons devancé l'heure de la révélation, si j'ai couru vous chercher à Paris, c'est
surtout parce que j'avais appris la disparition, la fuite du notaire Fautrat, emportant l'argent de ses clients. Un mandat est décerné contre lui... On ignore quelle route il a prise...
— Oh ! nous le retrouverons !... s'écrièrent d'une même voix les principaux intéressés à sa poursuite.
— Attendez donc!... fit spontanément l'ami Gérard, je flaire une piste... Oui, quelques lignes que j'ai lues ce matin, en wagon.
Il fouillait dans ses poches. On en vit sortir divers journaux, parmi lesquels il rechercha vivement l'article en question.
— C'est bien cela!... «20 juillet 1870... » Écoutez... a La déclaration de guerre précipite le départ de quelques-unes de nos jolies thésauriseuses, impatientes de mettre en sûreté leurs petites économies, ou d'en faire de nouvelles sur un terrain neutre. On signale l'arrivée, trois semaines plutôt qu'à l'ordinaire, de la trop célèbre Zélie Floupin, surnommée ïout-y-passe, à son petit chalet d'Interlaken... et pas seule... »
— Eh bien? demandèrent d'une môme voix tous les assistants, d'ailleurs surpris par cette note discordante.
— Vous ne comprenez pas? reprit l'artiste, mais je connais de longue main la donzelle, et je l'ai
rencontrée plusieurs fois avec notre voleur, depuis un an. Ce n'est donc pas une simple parade. Elle le tient. Vous savez, tout y passe ! Je ne vais pas jusqu'à l'accuser de recel; mais elle aura senti de l'argent, c'est assez pour admettre qu'ils aient filé de compagnie. En Suisse, songez donc... lieu d'asile ! Pour plus amples renseignements, s'adresser au concierge de la belle, en y mettant le prix, mais adroitement, pour ne pas lui donner l'éveil... Je me distribue ce rôle, et cours le jouer immédiatement, à Paris.
Cette proposition acceptée, Bréant se retourna vers Pierre Sorel :
— Nous, lui dit-il, au parquet de Versailles... puis au ministère de la justice... Le secrétaire particulier du ministre , ancien consul à l'île Maurice, est précisément un de ces amis dont je parlais tout à l'heure... Il nous obtiendra sans délai la demande d'extradition et, pour l'exécuter, un des plus habiles limiers de la préfecture de police.
— Voici l'heure du train, conclut maître Claude. Partez...
— Et que Dieu vous conduise ! ajouta Nanon. Rendez- vous avait été pris pour six heures, ce
môme jour, à l'atelier de Gérard.
Pierre Sorel et M. Bréant l'y retrouvèrent, satis-
fait de son entrée en campagne et préparant sa valise de voyage.
~ Je ne garantie pas encore l'identité, leur dit-il. Notre concierge se tenait sur ses gardes... Je ne lui ai permis de ne soupçonner en moi qu'un rival jaloux. En cette qualité, de l'or... En échange, de précieux indices... Pas de nom, mais le signalement approximatif et cet aveu final : un notaire de province ! Ce doit être notre homme. Afin de m'en assurer, je pars dans quelques minutes par l'express d'Interlaken.
— Nous vous y rejoindrons dès demain, promit le créole. Où cela ?
— Hôtel Ritschard, répondit l'artiste, qui connaissait son Oberland.