‹ Petit-PierreChapitre 21 sur 24 · CORDON, S IL VOUS PLAIT · texte numérisé non relu

CORDON, S IL VOUS PLAIT

Si nous écrivions un roman d'aventures, ce serait ici le lieu de multiplier les complications, comme aussi de décrire le paradis helvétique où vont passer nos personnages, avec les deux pittoresques lacs qui y conduisent, Thoune et Brienz; avec ses vastes prairies et ses épais ombrages, ses admirables promenades, ses coteaux verdoyants, ses profondes vallées... Lauterbrunen, Grindenwald... et, pour fermer ce merveilleux décor alpestre, les hautes cimes neigeuses, les étincelants glaciers de la Jung-Frau, de Miinck et de l'Eiger.

Mais qui ne connaît Interlaken et ses féeriques alentours ! Les dernières péripéties de cette his-

toire, loin de se perdre en des embrouillements fabuleux, allaient se simplifier encore dans la clarté, dans la réalité.

Gérard, arrivé vers les quatre heures du soir, fit un bout de toilette et alla pousser une reconnaissance aux environs de la villa Zélie.

On se le rappelle, il en avait connu la propriétaire dans la loge des auteurs de ses jours, alors concierges ou plutôt portiers (c'était dans un faubourg) de la maison où l'artiste, plus âgé de deux ou trois lustres que la fillette, avait eu son premier atelier. On s'était rencontré depuis, çà et là, par hasard, — une fois même à Interlaken, où l'ancienne Cordon-s'il-vous-platt, récemment gratifiée de sa villa par un boyard quelconque, avait été glorieuse d'en faire les honneurs au voisin, à l'ami de sa jeunesse. Il en savait donc le chemin.

C'était un chalet en bois découpé, comme on les fabrique , là-bas , à l'entreprise. Il s'élevait entre cour et jardin. A l'extrémité de celui-ci, la petite porte de rigueur, en ce moment fermée à double tour, donnait sur des terrains vagues. En avant, sur la route, les volets de la grille arrêtaient le regard. La muraille entourant le tout ne permettait de voir que l'étage et le pignon. Stores baissés ou Persiennes closes.

L'ami Gérard eût pu se présenter hardiment^

Mais qui sait? Fautrat l'avait peut-être remarqué, antérieurement, avec Pierre Sorel...Il n'aurait qu'à déguerpir 1 Mieux valait attendre qu'on fût en mesure de le cerner et de le prendre au gîte.

Notre artiste rétrograda donc et revint tranquillement souper à l'hôtel. Après quoi, fumant son cigare, il se dirigea vers le Kursall. Il y avait justement, ce soir-là, grand concert, avec feux de Bengale et d'artifice. Peut-être la Floupin viendraitelle y promener ses beaux yeux.

Cet espoir se réalisa! Dès le troisième tour, Gérard croisa Zélie. Elle arrivait, et seule encore. Craignant de se rendre suspect par trop d'empressement, il feignit de ne pas l'avoir aperçue. Ce fut elle qui l'appela par un petit « hum ! hum ! » des plus significatifs et, dès qu'il se fut retourné, par ce reproche amical :

— Comment! vous ici, monsieur Gérard ! et l'on ne vous a pas encore vu montrer patte blanche à la grille du chalet de votre petite Lilie!

— J'aurais eu peur d'être indiscret.

— Un camarade? jamais! Si vous saviez comme je m'ennuie!

— La solitude? hasarda-t-il.

— Non ! répondit-elle, la trop grande intimité... Monsieur ne sort pas... 11 se compromettrait... Un maussade personnage, d'ailleurs, et par trop éco-

nome aujourd'hui de ce qui le rendait autrefois supportable.

— Tout y a donc passé?

— A peu près, je le suppose. Qui donc m'en débarrassera?

Cette dernière phrase satisfit doublement Gérard. Ne prouvait-elle pas, d'une part, que Zélie n'était pour rien dans le dernier crime du notaire; de l'autre, qu'elle ne le cacherait ni ne le défendrait, au contraire.

— Eh! eh! reprit-il gaiement, ce sont là de ces petits services qui ne se refusent pas entre voisins, ma voisine!

— Essaye, proposa-t-elle vivement, et, si tu réussis, je t'achète un tableau.

— Le tableau d'un ami? répliqua-t-il avec une fierté souriante ; je ne suis point en peine de vendre les miens.

Elle salua en façon d'amende honorable, et, redevenant moins familière :

— Excusez-moi de vous avoir offensé, maître Gérard, reprit-elle gracieusement. Mais l'offre n'en tient pas moins, n'est-ce pas? Faites-moi l'honneur de venir déjeuner avec nous demain. Un peu de galanterie de votre part, beaucoup de coquetterie de la mienne, et nous le rendrons jaloux... S'il pouvait filer 1 Ce serait pour le moins amusant.

— Déjeuner! fit l'artiste réfléchissant que ses renforts ne seraient pas encore arrivés; non, je ne serai libre que vers le soir... Dîner, s'il vous plaît?

— Soit! A demain, six heures! Jusque-là, motus! et merci d'avance! conclut-elle en prenant congé de lui pour rejoindre des couples folâtres qui se dirigeaient à sa rencontre, avec de grandes démonstrations d'amité.

L'ami Gérard s'éloigna, enchanté de cet heureux début. Le hasard venait de le servir à souhait. Pour le lendemain, les plus favorables chances. Il les tenait tous les deux.

Il dormit donc sur ses deux oreilles. Dès le matin, on le vit entrer dans le bureau de M. Ritschard, propriétaire de l'hôtel et premier magistrat d'Interlaken. Notre artiste, qui était avantageusement connu de ce grand personnage, lui exposa les motifs de son présent voyage en Suisse ; et il lui fut promis que deux appariteurs l'aideraient à opérer l'arrestation de Fautrat, dès qu'en serait établie la l^alité.

11 ne restait plus qu'à attendre. Pour tromper son impatience, Gérard s'en alla au-devant de ses amis jusqu'à Thoune. Il en revint avec eux par le même bateau. Un quatrième personnage les accompagnait discrètement, c'était le représentant de la justice française.

Le plan de campagne fut aussitôt arrêté, exécuté. A six heures précises, tandis que les policiers indigènes se faisaient ouvrir la petite porte de derrière, Gérard sonnait à la grille. Dès qu'elle se fut ouverte, il entra, suivi de M. Bréant, de Petit- Pierre et de l'exécuteur de la loi.

Déjà la dame du lieu, nonchalamment assise sous la véranda extérieure, se levait avec un geste de surprise.

— Je vous attendais, dit-elle à son invité, mais pas en si nombreuse compagnie.

— Ces messieurs, répondit-il en élevant à dessein la voix, ces messieurs viennent pour M. Fautrat.

Une jalousie, qui s'était légèrement soulevée à la façade de l'une des fenêtres du chalet, retomba tout à coup. Dans l'intérieur sonore, on entendit descendre des pas précipités. Fautrat cherchait à s'évader par le jardin.

Les deux appariteurs, gigantesques Oberlandais, l'en ramenèrent protestant contre cet attentat à la liberté individuelle. L'agent français se fît connaître, exhiba ses pouvoirs, et le notaire, bien compétent, courba la tête et se tut.

— Remontons, s'il vous plaît, lui fut-il dit. Vous permettrez, n'est-ce pas? que je vous aide à faire vos malles.

Toute cette scène s'était passée si vite, queZélie Floupin sollicitait encore une explication. Gérard la lui donna succinctement.

— N'était-ce pas convenu ? Je t'en débarrasse... et radicalement, à perpétuité !

La belle n'en pouvait revenir encore.

— Comment!... il emportait la grenouille, et je ne m'en suis pas même doutée? Impossible !

L'agent redescendit, porteur de deux objets réunis par des courroies solides.

— Heureusement, dit-il, nous avons retrouvé presque toute la somme... Ce nécessaire de toilette rempli d'or, et cette serviette d'avocat bourrée de valeurs et de billets de banque.

Toui-y-passe ne put retenir ce cri du cœur :

— Ah ! si j'avais su !

— Nous t'arrêtions comme receleuse, ma pauvre Lilie ! conclut l'artiste. Tout est pour le mieux, va!... Tu me remercieras une autrefois... Faisnous rouvrir la grille.

Et, tout bas, avec un sourire qui ne pouvait être compris que d'elle seule, il ajouta :

— Cordon, s'il vous plaît I

On était immédiatement reparti, par le dernier bateau, par le dernier train, qui va jusqu'à Berne.

Fautrat fut déposé en lieu sûr sous la garde des deux appariteurs. Du reste, il paraissait résigné.

L'agent avait télégraphié la nouvelle de sa capture, demandant en outre ce qu'il en devait faire. Réponse à la gat'e de Genève.

En raison de Tencombrement du réseau de l'Est, depuis le début de la guerre, on avait calculé que P.-L.-M. devenait la ligne la plus courte pour retourner à Paris.

A la gare de Lausanne, émotion générale et consternation profonde. Une afliche, encore toute fraî-

che, annonçait les deux premiers revers de nos armées, Reichshoffen et Forbach.

Paul Bréant, bien que sujet anglais, n'en fut pas moins douloureusement affecté que ses deux compagnons. Qu'allait-il en advenir, d'ailleurs, relativement au prisonnier qu'ils ramenaient en France.

Deux heures plus tard, au bureau de police de la frontière, on trouva l'ordre de l'écrouer provisoirement à la prison de Bourg.

Il aurait jusque-là son compartiment réservé de seconde classe, en compagnie de deux gendarmes et de l'agent. Celui-ci, quand arriva le moment de la séparation, fut généreusement récompensé de son zèle.

— Vous le retrouverez en temps et lieu, avait-il dit.

Et Gérard :

— Au revoir donc, monsieur Fautrat !

A Màcon, les mauvaises nouvelles se confirmèrent. On avait trouvé quelques journaux. Décidément, la France était envahie. Un vent de malheur soufflait sur elle; un voile de deuil semblait l'envelopper avec l'ombre du soir. Des groupes se formaient aux abords des gares, pour attendre les trains venant de Paris. Ceux qui remontaient vers le Nord arriverait-ils? On sentait déjà venir l'ennemi !

172 PETIT-riERRE

Nos trois voyageurs s'étaient attribués, dans l'express, un coupé-fauteuil, ou plus libre serait l'entretien, Mais ils n'en profitaient guère et restaient plongés dans leurs réflexions, sauf l'ami Gérard, qui, de temps en temps, avait une fougue de patriotisme, de colère ou d'espérance. Il en vint à dire :

— Jusqu'à la victoire, voici notre procès de réhabilitation ajourné...

— Oui, répliqua Pierre Sorel; moi, je me présenterai devant le tribunal avec un droit de plus à sa justice.

— Quel droit?

— Celui du soldat qui vient de payer sa dette à la patrie. N'avez-vous pas là, dans ces journaux, l'appel de tous les Français en état de porter les armes?... N'en suis-je pas?... En arrivant, je m'engage...

— Mais si vous succombiez? se récria Bréant.

— Je crois pouvoir compter sur vous, lui fut-il répondu, pour achever ma tâche.

— Je vous le jure, et sur l'honneur !

L'ami Gérard s'empressait de protester à son tour-:

— Mais ton prix de Rome t'exempte *du service... Tu n'as que dix-huit ans...

Son élève lui coupa la parole avec cette question:

— N'agirais-tu pas de même, ayant mon âge? Le maître fut obligé d'en convenir.

— Parbleu ! je compte bien, malgré mes cinquante sept ans, défendre mon vieux Paris... et si j'avais de meilleurs jambes...

— Tu vois! interrompit Petit-Pierre, ne cherche donc pas à me détourner du devoir... C'est résolu.

Il disait cela tout simplement, mais d'un ton qui n'admettait pas de réplique pour quiconque connaissait ce brave enfant, élevé à la rude école du malheur et qui ne reculait devant aucune des épreuves de la vie. Un jeune Spartiate.

Gérard l'attira sur son cœur et l'embrassa, murmurant :

— Oh ! cette guerre !

■ — Tout ce que je lui demande, dit Paul Bréant, c'est d'attendre que je me sois renseigné à l' étatmajor... Nous y avons un parent, à qui je le recommanderai dès en arrivant., et qui nous conseillera tous les deux, car je prétends aussi me rendre utile...

Il était près de minuit. Beaucoup de mouvement encore à la gare de Dijon. L'express repartait, emportant nos trois voyageurs, qui n'échangèrent plus que de rares paroles. Ils sommeillaient, ou du moins rêvaient. Qui dormit bien en France, cette

nuit-là?

Paris n'avait plus sa physionomie matinale des jours paisibles. Des hommes de tout âge et de toute classe allaient s'inscrire aux mairies comme gardes nationaux. Déjà même, sur les places, quelques impatients s'exerçaient au maniement des armes. On rencontrait, arrivant par le train de nuit, des soldats rappelés sous les drapeaux. Quelques jeunes volontaires passaient, réunis en groupe, et chantaient la Marseillaise, Les femmes elles-mêmes, dans les faubourgs, avaient une allure martiale. Tout révélait la patrie en danger, tout rappelait 92.

Vers midi, suivant sa promesse, Paul Bréant sonnait à l'atelier de maître Gérard. Il apportait cette bonne nouvelle, que son parent venait d'être nommé colonel d'un régiment de marche en formation à Ghàlons. Il acceptait comme secrétaire le jeune lauréat des Beaux-Arts, qui s'enrôlait immédiatement sous ses ordres. A peine lui restait-il le temps d'aller prendre congé de Nanon et de maître Claude.

La résolution de Petit-Pierre n'étonna pas celuici. Il le connaissait, il l'approuva. « Fais ton devoir. » La pauvre vieille paysanne pleurait et tremblait, se rappelant les anciennes invasions étrangères. « Ah ! je ne eroyais pas en revoir! Ah ! s'il n'allait pas revenir ! » Et, sur sa dernière étreinte.

tandis qu'elle marmottait une prière, on se quitta.

Rue de Rivoli, le lendemain, autre séparation, d'un caractère plus élevé, mais peut-être encore plus douloureuse. On n'a pas oublié, nous l'espé^ rons du moins, l'affection presque maternelle de madame Bréant, l'amour si franchement ingénu de Mauricia.

— Ne te fais pas tuer, dit la jeune fille, j'en mourrais I

Ce même soir, notre jeune volontaire arrivait au camp de Ghâlons, sous la conduite de notre ami Gérard, qui s'était réservé le suprême adieu.

Voilà donc Petit-Pierre soldat. Raconterons-nous sa campagne?... Non... Les événements de 1870 sont encore trop près, ou sont déjà trop loin de nous pour qu'on se permette d'y rattacher un intérêt romanesque. Bien obscur, d'ailleurs, fut le le rôle de notre héros. Allons droit au seul épisode qui devait remettre son but en lumière et précipiter le dénouement de son histoire.

Il était à Sedan, mais dans le corps d'armée qui s'échappa de la fournaise en ne laissant aux mains de l'ennemi que quelques soldats d'arrière-garde.

Quelques autres — au nombre desquels Petit- Pierre — avaient dû passer la frontière et se réfugier en Belgique. Désarmé, succombant à la fati-

gue et, d'ailleurs, légèrement blessé par un éclat d'obus, il fat recueilli chez de braves gens qui lui épargnèrent l'hôpital. A peine remis sur pied, quinze jours plus tard, il rentrait en France, à la recherche de son drapeau. Le régiment avait gagné la capitale investie déjà, sauf vers l'ouest. Il se dirige de ce cêté, il atteint sa ville natale au moment même ou quelques gardes nationaux, armés à la hâte, se dévouaient pour repousser l'attaque de l'ennemi.

Pierre Sorel est encore revêtu de son uniforme. Il se nomme. On lui donne un fusil. Le point menacé, c'est précisément le cimetière, dont l'enclos, bien que dominé par les collines environnantes, est défendu par les plus braves. Il s'empresse de les rejoindre, et va prendre position vers l'angle infamant où repose encore son père. Quelques balles s'échangent. Une d'elles l'atteint en pleine poitrine. Il va rouler sur la tombe, il l'arrose de son sang.

Cependant l'ennemi s'avançait en force. Les défenseurs du cimetière l'évacuent, abandonnent le cadavre de leur jeune compagnon... Il ne bouge plus!... Ilest mort !... Mais d'où vient que les assaillants s'arrêtent? Une simple velléité de résistance a donc suffi pour les intimider ? Oui! ils rétrogradent, ils disparaissent... Hélas! pour revenir le lendemain !

La joie de notre patriotique bourgade n'en fut pas moins délirante. Une victoire !... Pauvre Pierre Sorel ! un enfant du pays ! Le conseil municipal, qui siège en permanence, lui vote d'enthousiasme un terrain, un monument... Vers le soir, aucune autre alerte ne se produisant, c'est à qui s'offrira pour aller chercher le cadavre.

Il a déjà disparu, ramassé parles brancardiers de cette ambulance qui dresse ses tentes un peu plus loin, sur les plateaux que borde la lisière du bois.

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