‹ Petit-PierreChapitre 7 sur 24 · PAPA SOREL · texte numérisé non relu

PAPA SOREL

Le prolugue de ce drame remonte à plus de vingt ans. Son souvenir, ou plutôt le réveil de ce souvenir, commande certaine discrétion, une sorte d'incognito. C'était dans une des plus jolies petites villes des environs de Paris... A dix ou quinze lieues peut-être... Nous ne précisons rien... Nous ne nommerons pas cette ville, nous éviterons même delà décrire autrement que par des généralités. .. Aspect et site agréables... Des prairies, des bois, des coteaux verdoyants... Une gracieuse vallée... Lesjardins des maisons bourgeoises s'étendant jusqu'aux bords de la rivière.

Très coquets, ces jardins. Très riantes, ces mai-

sons... surtout celle de maître Jousselin, l'homme le plus populaire et le plus hospitalier de l'arrondissement, jeune encore et de ceux-là dont la jeunesse semble devoir être éternelle.

Grande fut donc la stupeur des voisins, de ses amis, lorsqu'un jour, en s'éveillant, ils apprirent que le notaire était mort dans la nuit, mort d'un coup de sang. C'était bien la fin qu'on lui prédisait, mais pas à si brève échéance. Tous se rappelaient lui avoir serré la main la veille ; tous avaient encore dans l'oreille l'éclat de sa grosse voix turbulente et sonore. Une si riche nature ! Tant de bonne humeur et d'entrain ! Il semblait que toute la gaieté de la ville allait être mise en terre avec lui.

Le public a des tendresses, je dirai même des indulgences exceptionnelles pour ces êtres exubérants qu'il voit mener de front, comme par un double jeu, le travail et les plaisirs. Tabellion sans solennité, maître Jousselin tapait sur le ventre de ses clients, embrassait leurs femmes et faisait danser leurs filles. Il n'y avait pas, à dix lieues à la ronde, une maison plus animée, plus vivante que la sienne. Durez-de-chaussée aux combles, c'était un branle-bas perpétuel. Tandis que, dans l'étude on mouvement, les clercs faisaient grincer leur plume, avançaient des chaises et se débattaient parmi des flots de paperasses, aux étages supé-

rieurs, on entendait les préparatifs d'une fête : bruits de meubles changés de place, grands coups de marteau çà et là, frôlements de feuillages coupés et décaisses de fleurs dans les escaliers, sous le péristyle, et, par bouffées, se mêlant à leiirparfum, le fumet appétissant des cuisines.

De son cabinet, le notaire était à tout, surveillait tout. Il recevait Tun après l'autre, parfois môme simultanément, le client indiscret et la cuisinière affairée; il donnait coup sur coup ses ordres pour la pose d'un tapis et pour un enregistrement d'hypothèques; il interrompait un compte de liquidation pour dresser une carte de vins, dont il sablerait gaiement sa bonne part. C'était dans son tempérament. Ah! l'aimable amphitryon! ah! la joyeuse demeure ! Et voici qu'on l'attriste de tentures funèbres. La mort a passé par là!

Feu Jousselin laissait une femme et une fille. On eût plutôt dit les deux sœurs. L'aînée, c'est-à-dire la mère, n'avait pas renoncé à toute prétention de coquetterie. Il ne lui déplaisait pas de s'entendre encore appeler la belle madame Jousselin. Quant à mademoiselle, c'était, depuis quelques années déjà, la belle Hortense. Mais pas jalouses l'une de l'autre, et très bonnes camarades. Deux têtes à l'évent, où n'avaient place que les questions de chif-

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fons. On eût pu leur reprocher, sans être trop puritain, un peu de laisser aller dans les façons, sinon dans les mœurs; mais la sympathie fidèle au maître de la maison les protégeait contre les mauvaises langues; même dans le petit monde des fournisseurs, on les aimait parce qu'elles n'étaient point fières etquel'argentneleur tenaitguère aux doigts. Leur grande préoccupation, leur rôle semblait être d'initier la petite ville aux fluctuations de la mode, avec le concours onéreux des modistes et couturières de Paris. Elles y allaient plus souvent qu'à leur tour. C'étaient presque deux Parisiennes. Aussi, dans leur entourage, on était tellement habitué à ne considérer ces dames qu'au point de vue plastique, que, lorsqu'elles eurent échangé leurs toilettes claires contre des vêtements de deuil, on songea moins à les plaindre qu'à trouver que le noir leur allait bien.

C'était également leur opinion. Elles firent de leur mieux pour ne pas se laisser envahir par la mélancolie. Leur porte, à peine close dans les premiers jours, s'entre-bâilla pour les intimes, puis pour les indifférents. Le cercle s'élargit et, bien que dans une note plus discrète, on en revint presque aux réceptions d'autrefois. Mais, hélas! la caisse où l'on puisait alors à pleines mains n'était plus alimentée par l'infatigable gagneur d'argent qu'on

avait perdu. Il laissait même des affaires assez embarrassées, La liquidation s'opérait difficilement, par l'entremise de l'ancien premier clerc, un nommé Fautrat, depuis longtemps attaché à la maison, très au courant, très retors, et sur le dévouement duquel ces dames se croyaient en droit de compter. « Ce bon Fautrat! » disaient-elles. Il affectait pour Mademoiselle une sorte d'adoration. Plus jeune et plus riche, il l'eût peut-être épousée.

Un mariage devenait nécessaire pour relever la situation. Il était temps d'ailleurs : la belle Hortense entrait dans sa vingtième année.

Tout à coup, on apprend qu'elle va se marier avec celui qui achète l'étude... un étranger, un inconnu... Vous entendez, n'est-ce pas, les commérages de la province? « Quoi ! ce n'est niX..., ni Z..., ses cavaliers servants ordinaires?... Ni Paul Bréant, parti depuis quelques mois pour l'île Maurice, où, son diplôme de médecin en poche, il était allé recueillir la succession d'un parent?... On les avait fiancés... Paul et Virginie... On assurait qu'elle avait promis d'attendre son retour... Non! mais non! L'affiche est à la porte de la mairie... Le futur s'appelle Gustave Sorel... Je l'ai vu, mon oncle le connaît... C'est un garçon d'aspect mélancolique et timide, très instruit, grand piocheur, assez « fortuné... » Paraîtrait qu'à première vue, il est tombé

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amoureux... Vous savez? Le coup de foudre! »

Dans tout cela, beaucoup de vrai : le roman ébauche avec le jeune docteur, déçu dans son espoir d'héritage et qui restait là-bas, à l'ancienne île de France, pour y reconquérir une fortune ; la passion soudaine de Gustave Sorel ; mais surtout sa généreuse résolution de sauver de la ruine celle qu'il adorait. Un vieil ami des deux familles, saisissant l'occasion, avait bâclé le mariage avant que ni l'un ni l'autre des deux futurs époux eût le temps de s'y reconnaître.

On s'était souvent répété dans le pays que la noce de mademoiselle Jousselin serait une merveille. Quelle déception! Les choses se firent convenablement, mais sans éclat, comme il sied lorsque la mariée quitte à peine le deuil. Ou ne dansa que jusqu'à deux heures du matin. Pas de feu d'artifice. Pas de joyeux lendemains. « Les notaires se suivent et ne se ressemblent pas, dit un envieux ; il m'a semblé qu'avec celui-ci la tristesse entrait dans la maison. »

Ce n'était pas la faute du pauvre Sorel. Il continuait de se conduire en galant homme. Il avait dit modestement à sa jeune femme :

— Je sais que vous ne m'aimez pas; permettezmoi de mériter votre estime... Je ne suis pas beau, je serai bon... J'étais sans famille, et je vous

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chérirai de toutes les affections qui se partagent ordinairement le cœur. Vous avez fait battre le mien pour la première fois, il vous appartient tout en* tier. Rien ne me coûtera pour que vous soyez heureuse.

Hortense, touchée de ce dévouement, s'efforça d'en être digne. Mais le souvenir de Vautre lui revenait sans cesse à la pensée. Pour l'en bannir, il eût fallu des distractions, des fêtes, un mari tel qu'avait été son père. Sorel était un tout autre homme : il avait peu de goût pour le monde ; il rêvait une femme d'intérieur, et déjà la sienne reprenait le train d'autrefois. Trop faible' pour la retenir, il la laissa faire, mais non sans quelques observations, qui furent assez mal reçues. On se froissa réciproquement. Une première froideur en résulta, surtout chez elle.

— Patience, s'était-il dit, elle est si jeune !

Il chercha sa consolation dans le travail, et il n'y trouva que de nouveaux soucis, un grand désordre d'affaires, des virements de fonds qui lui avaient été dissimulés, le déficit... Aucun reproche ne sortit de sa bouche. Mais il fallait des économies... Ce mot fit bondir madame Jousselin, la belle-mère, qui s'exila, réclamant son douaire, pour en vivre librement à Paris. Elle se croyait toujours riche. Le gendre se garda bien de détruire cette illusion.

enchanté qu'il était de rester seul avec sa femme, Il allait bientôt être père.

Cet enfant, ne serait-ce pas un gage de réconciliation, de bonheur ? Il l'espéra, souriant d'avance à la layette, au berceau. Tel n'était pas le sentiment d'Hortense. Elle avait accepté sans un mot parti du cœur, elle subissait impatiemment cette grossesse, qui, l'enlaidissant, entravait ses plaisirs. L'accouchement fut pour elle une véritable délivrance.

— C'est un garçon ! cria triomphalement le père.

La mère se taisait, indifférente et étrangère à la joie de k maison. Elle ne voulut pas nourrir. Malade ou du moins languissante, elle se fit ordonner une saison tliermale, qui se prolongea plus que de raison. Madame Jousselin avait accompagné sa fille. Celle-ci reconnut à peine le poupon, qu'elle n'embrassa guère. Plus élégante et plus mondaine que jamais, elle se reprit à vivre comme avant son mariage, beaucoup plus à Paris, chez sa mère, que chez son mari. Le malheureux, du moins, n'était plus seul. Il avait un fils, son cher Petit-Pierre, dont personne ne lui disputa les premiers sourires, les premiers bégaiements, les premiers baisers. Avec une sollicitude touchante, il s'ingéniait à remplacer celle qui n'était jamais là. S'accordait-il un

moment de récréation, c'était pour le passer auprès du baby. Il le berçait, le portait, le câlinait, jouait avec lui, l'égayant parfois même d'une chanson. Plus tard, il lui apprit à,lire,illui expliqua toutes ces choses qui piquent la curiosité du premier âge; et l'on causait, et l'on riait, ce pauvre homme oubliant tous ses chagrins, heureux, joyeux, presque beau, transfiguré qu'il était par l'amour paternel. J'allais écrire maternel. N'était-il pas à la fois le père et la mère de son enfant ?

Trois ans se passèrent ainsi. Madame Jousselin mourut à la suite d'un dernier bal, où elle s'était trop décolletée.

Le nouveau deuil d'Hortense la confinait au foyer conjugal. Sorel en profita pour tenter un dernier effort. 11 l'aimait quand même. 11 l'aiTnait toujours.

— Si je pouvais reconquérir au moins la mère, pensait-il.

Et, lui mettant Petit-Pierre sur les genoux, sous les lèvres :

— Mais embrasse-le donc! Aime-îc î aime-nous! Voyons, pour être heureuse, que te manque-t-il?

— Rien, balbutia-t-elle attendrie, je ne sais pas... je tâcherai... je tâche...

Elle parlait sincèrement. Ce n'était pas une méchante femme. Était-elle coupable ? Non. Tout au

plus légère. Mais ses coquetteries lui allaient si bien, sa réputation en souffrait si peu, qu'on la recherchait, qu'on l'attirait au contraire dans tous les salons d'alentour. Cette petite ville, que nous ne nommons pas et pour cause, était l'une des plus gaies de France. Beaucoup de jeunes ménages et de demoiselles à marier. On faisait de la musique, on dansait chez le président, chez le receveur particulier, à la sous-préfecture, voire chez le successeur de maître Jousselin, qui tentait parfois de rendre son intérieur plus attrayant et d'y montrer un front moins morose. Vains efforts ! Hortense en arrivait à s'étourdir, elle ne pouvait oublier. Même chez elle, sa pensée était ailleurs. De longues rêveries, des lectures absorbantes. Jamais à son ménage, à son enfant, à son mari, sinon par quelque folle journée qui faisait paraître les lendemains encore plus amers. Le caractère de Sorel s'aigrissait. Sa santé s'altéra. Il ne dormait plus, il devenait jaloux. On l'avait vu rôder la nuit autour de sa maison, les yeux fixés vers certaine fenêtre, comme s'il eût épié le départ ou l'arrivée de quelqu'un. Son visage portait l'empreinte de toutes les angoisses qui le torturaient.

Quant à Madame, toujours aussi belle, aussi courtisée, s'isolant de plus en plus, elle ne semblait pas avoir conscience de cet état de choses. Chaque an-

née creusait davantage encore l'abîme entre les deux époux. Sous le même toit, ils vivaient comme séparés, ne se parlant guère qu'aux heures des repas, sans confidences... hormis peut-être Fautrat, ce bon Fautrat, resté premier clerc de l'étude, et qui demeurait dans la maison voisine. Il se montrait obséquieux, même pour Petit-Pierre, son petit patron, qui ne pouvait pas le souffrir. Étrange instinct de l'enfance !

C'était alors un gentil garçonnet de six ans, très précoce, très intelligent, surtout de cœur. Il ne connaissait que son père, il l'adorait. Ah! celui-là ne serait pas un ingrat! De ses grands yeux caressants, inquisiteurs, il semblait lire jusqu'au fond de l'âme du pauvre homme et tout deviner, tout comprendre, à commencer par le double amour, maternel et paternel, dont il était l'objet. Un soir, ayant surpris des larmes dans les yeux de Sorel, et lui demandant de sa douce voix consolatrice :

— Papa, qu'as-tu ?

Il se reprit, et, lui jetant ses deux petits bras autour du cou, s'écria :

— Non ! maman, maman !

Telle était la situation au moment où va commencer le drame.

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