DERNIER SOIR
Un soir, — l'enfant devait garder le souvenir de ce soir-là toute sa vie, — il était au fond du jardin, sous la tonnelle du bord de l'eau, regardant avec son père le feu d'artifice qui se tirait sur l'autre rive, en l'honneur du Comice agricole.
Il y avait bal à la sous-préfecture. Sorely avait conduit sa femme, mais s'était retiré presque aussitôt. « Un travail indispensable, avait-il dit, toute une série de comptes à établir. » En réalité, le notaire devait effectuer, le lendemain même, un remboursement important.
Le cocher reviendrait à minuit chercher Madame. Monsieur, rentrant seul au logis, traversa le vesti-
bule, p.uis le jardin, où devait se trouver Petit- Pierre, avec les bonnes.
N'apercevant auprès de lui que la vieille cuisinière, appelée Nanon :
— Où donc est la femme de chambre? demanda-t-iL
— Sortie avec un de ses parents, fut la réponse. Madame lui a donné congé, pour affaires de famille. Elle ne rentrera que demain soir.
— Ah! fit le mari soupçonneux ; pourquoi donc avoir éloigné cette fille?
Mais déjà son fils était dans ses bras, le couvrant de folles caresses.
— Alors, dit le père, bébé dormira seul cette nuit... comme un petit homme...
— Non! se récria l'enfant, auprès de loi... avec toi...
L'explication fut donnée par Nanon.
Madame, ainsi que d'habitude lorsqu'elle devait rentrer tard, avait fait descendre le petit lit dans la chambre de Monsieur.
— Décidément, pensa-t-il, elle veut être seule. L'enfant, au contraire, était enchanté. Le feu
d'artifice, qui commençait en ce moment, mit le comble à sa joie, partagée bientôt par le père, se refaisant enfant lui-même afin de mieux oublier tout le reste.
Cependant, lorsque les dernières fusées se furent éteintes dans le ciel noir :
— Allons ! fit-il, remontons... moi, pour travailler... toi, pour faire dodo...
— Oh I non, papa... pas encore...
La servante intervint :
— Il voudrait voir la retraite aux flambeaux... Pas de danger qu'il prenne froid... Le temps est si doux...
Effectivement, c'était par une calme nuit d'été, sans lune et sans étoiles. Une tiède brise se levait, imprégnée de parfums, peut-être annonçant l'orage.
— Monsieur peut-me le laisser sans crainte, poursuivit la vieille bonne. Voilà près de trente ans que je suis dans la maison... J'ai nourri la mère, j'ai vu naître l'enfant... je les aime bien tous les deux...
— Oui, je sais, répondit le père, je sais que vous êtes une brave femme, Nanette, et qu'on peut compter sur vous. J'ai de la besogne, d'ailleurs .. Amusez-le.
— Bien volontiers, notre maître! Faut pas qu'on le couche trop tôt, ce mignon-là! Il est si nerveux I Sa petite tête travaille plus que de raison, même pendant le sommeil. Une fois qu'il avait la fièvre et que je le veillais, j'ai remarqué ça,.. On diraitqu'il
voit au delà de lui, à travers les murs... Des rêves, quoi! Le cauchemar! Quasi somnambule!
Déjà Sorel s'éloignait, après un dernier embrassèment, sur cette recommandation :
— Tu l'entends, bébé? Ne t'excite pas, ne te tourmente pas. Sois bien sage I
Un instant plus tard, il était installé devant son bureau, encombré de paperasses. Une lampe, pourvue de son abat-jour, l'éclairait; il en rehaussa la mèche, afin d'obtenir plus de lumière sur le registre dont les chiffres et les dates servaient de base à son travail nocturne. Il avait laissé la fenêtre ouverte, et parfois un papillon, des insectes, voltigeaient autour de lui sans le troubler. Après vérification du travail, il se leva pour aller à son coffrefort ; il en rapporta des rouleaux, deux liasses de billets de banque, et, comme un vent plus frais arrivait du dehors, il les plaça sous un presse-papier, sous un revolver que lui fournit le hasard.
— Ah ! murmura-t-il en se rasseyant d'un air satisfait, ah! j'y suis arrivé, mais non pas sans peine!
Pendant ce temps-là, Petit-Pierre avait quitté le jardin. Sons la conduite de Nanon, il était monté à l'étage supérieur, dans la chambre de sa mère. Là se trouvaient accumulées toutes les élégances, toutes les recherches du luxe moderne. On se serait cru chez une Parisienne. La vieille servante, tout
en jouant avec l'enfant, se faisait aider par lui à plier le couvre-pied, à tout disposer pour la nuit. Après quoi, le reprenant par la main :
— Descendons maintenant chez papa ! lui ditelle.
Quel contraste avec les splendeurs de là-haut, C'était la simple chambre à coucher d'un notaire de province, et contiguë à son cabinet du travail. A côté du lit du père, on voyait, ce soir-là, le petit lit de l'enfant.
— Puisque nous remplaçons la femme de chambre, faisons les couvertures, dit gaiement Nanon, que seconda plus gaiement encore Petit-Pierre.
Après quoi :
— Va frappera la porte de communication, mon chéri !
— Entrez! dit Sorel.
11 se retournait, tendant les bras à l'enfant, qui lui sauta sur les genoux.
— Tu viens me dire bonsoir, mon bébé ?
— Non ! plus tard... Je veux rester avec toi...
— Oh ! oh ! je veux...
— T'en prie !
— Si Monsieur le désire, je reviendrai, proposa Nanon.
— Inutile ! répondit le père, je le coucherai moimême.
L'enfant, avec un cri de joie, battit des mains.
— Comme l'autre jour ! Ah! que tu es doncgentil, petit père !
Un chaud baiser le récompensait en môme temps d'avoir si bien deviné le désir du cher petit.
Nanon, par l'autre porte, qu'elle referma derrière elle, sortit en souriant.
Le notaire et son fils restèrent seuls. Déjà celuici, toujours sur le genou paternel, s'allongeait vers le bureau, inventoriant d'un regard curieux tout ce qui s'y trouvait. L'acierdu revolver, brillant du feu de la lampe, attirait son doigt.
— Oh! petit fusil...
— Touche pas ! fit Sorel, il est chargé...
— Pour les voleurs, alors? dit le marmot d'un air entendu. Ça défend ce qu'il y a dessous, tous ces petits papiers à dessins bleus... ïu m'en as déjà montré...
— Oui... Des billets de banque...
— C'est de l'argent?
— Beaucoup d'argent.
— Et là, dans ces rouleaux ?
— De l'or.
— Pour combien... dis, père ?
Il y mit de la complaisance et répondit :
— Plus de cent mille francs.
18 rETIT-riERRE
Petit-Pierre, répétant ce gros chiffre, essaya de compter sur ses doigts.
Mais, y renonçant au bout d'un instant:
— Trop ! fit-il. Et c'est à toi tout ça?
— Non, c'est à celui qui me l'avait confié. Je l'attends demain matin, pour lui rendre son dépôt...
— Tu rendras tout?
— Oui, conclut simplement le notaire.
Et, plus gravement, avec une pointe d'amertume, il ajouta :
— Payer ce que l'on doit, faire ce que l'on doit, tu l'apprendras, mon enfant, ça console de bien des choses!
Puis, écartant de son front les pensées importunes :
— Assieds-toi là, reprit-il, sur ce tabouret... Je vais te donner le beau livre de l'autre soir, et, tandis que je mettrai un peu d'ordre dans ces paperasses, tu regarderas les images... Nous causerons...
M. Sorel installa près de lui Petit-Pierre avec un volume du Magasin pittoresque. Il s'était remis lui-même à sa tâche; mais de temps en temps il s'en distrayait, il se penchait avec amour pour mieux voir, sous le rayonnement de la lampe, le bambin s'ingénier, de ses doigts mal affermis, à tourner les grandes pages illustrées de dessins qui
le ravissaient : monuments, cités, paysages, étatsmajors étrangers, groupes de personnages aux costumes inconnus, machines aux dispositions compliquées, scènes fantastiques, arbres et floraisons bizarres, autant d'énigmes dont sa jeune imagination cherchait avidement le secret. Son minois éveillé, ses lèvres curieuses adressaient au père une de ces questions naïves dont les enfants sont prodigues et qui prêtent à rêver autant qu'à sourire. Des cris de plaisir lui échappaient en reconnaissant les animaux familiers, d'autres qu'il avait vus au Jardin d'acclimatation de Paris.
— Ah ! l'éléphant ! l'autruche ! une gazelle ! Peu à peu, cependant, il devenait moins babillard. Ses yeux écarquillés sur les illustrations n'en démêlaient plus le sens que vaguement. Bientôt, il chercha contre son père un appui. Le cher mignon s'endormait. Avec précaution, Sorel le ramena sur ses genoux, et, le cœur plein d'une ineffable douceur, il contempla longuement ces folles boucles blondes, les lon-gs cils de ces paupières fermées, ce clair visage où le flot régulier de la respiration faisait monter comme une buée rose. Il savourait, en égoïste, en jaloux, le bonheur d'être père, c'est-àdire protecteur, ayant mission d'avoir une jeune intelligence à former, un être faible à défendre. Ne devrait-il pas l'aimer doublement, et pour lui-
même et pour la mère absente? Que faisait-elle à cette heure? Elle dansait, oublieuse de tous ses devoirs. Ou bien encore, coquettement assise auprès de l'orchestre, elle écoutait, au rythme indolent de son éventail, les galants propos de quelque hardi chasseur d'aventures. Et, sur sa poitrine douloureusement oppressée, lepauvre homme, deses deux mains tremblantes, appuyait tendrement Petit- Pierre. A la pensée de leur isolement commun, ses larmes jaillirent et, toutes chaudes, roulèrent jusque sur la collerette de l'enfant endormi.
— Non I murmura le père avec une résolution désespérée, non! cela ne durera pas ainsi!... Je dois, je veux tenter un dernier appel à ses sentiments d'épouse et de mère !... Je la verrai demain, tout à l'heure, quand elle va rentrer du bal... Elle entendra raison... Je lui dirai ce que je souffre... Elle nous reviendra... Mon cœur est assez large pour qu'il y reste encore du pardon!
Il s'était soulevé, le regard au plafond, vers la chambre de sa femme. Le petit dormeur, dérangé par ce mouvement, fit entendre une plainte, presque un reproche.
— Ne pleure pas !.. . reprit vivement Sorel ; il est temps de te coucher, mon chéri!...
Pas de réponse. L'enfant n'entendait plus. Sa tête blonde, privée de soutien, se renversait inerte
en arrière. Plusieurs baisers, sur les joues, sur le front, ne parvinrent pas à le tirer de cette torpeur du premier sommeil. Le père délaça les souliers de l'enfant, détacha son tablier, puis sa petite robe qui, tombant à terre, laissa voir son cou et ses bras nus. Un frisson courut sur cette chair délicate, et Petit-Pierre entr'ouvrit enfin les yeux, les lèvres, mais pour réclamer son livre.
— Non !... je veux regarder encore les bêtes I
— Tu en verras demain, pour de vrai, à la ménagerie du champ de foire... Après déjeuner, si tu veux, nous irons ensemble... Il y a des serpents, des lions, la girafe, un dromadaire.
— Et je pourrai monter dessus, comme là-bas, avec l'éléphant?...
— Jeté le promets... Ah! cela te sourit, mon mignon?
En effet, l'enfant, réveillé tout à fait, paraissait radieux. 11 prit à deux mains le visage paternel et le regarda longuement, comme avec l'instinct de mieux graver dans sa mémoire ces traits adorés qu'il aurait vus pour la dernière fois. Il ne faisait plus de difficultés pour qu'on le déshabillât. Au contraire, il courut lui-même chercher sa robe de nuit, en fredonnant avec des variations imprévues la chanson que sa bonne lui avait apprise. On se dit enfin bonsoir de part et d'autre, après force
embrassades, et le père, ayant bien recouvert l'enfant, regagna son cabinet de travail.
De son lit, par la porte de communication restée entr'ouverte, Petit-Pierre voyait l'autre pièce éclairée. Son oreille percevait un vague froissement de pages remises en ordre ou de plume courant sur le papier. A divers intervalles, tout en se rendormant, il retrouva ce même bruit, cette même douce lueur, attestant un cher voisinage, et qui le rassurait. Il était un peu poltron; de plus, très nerveux, et de ces enfants-là — ^anon nous l'a dit, — qui, même dans le rêve, ont la vague intuition de ce qui se passe autour d'eux. II entendit, sur le pavé de la cour, le roulement de la voiture qui ramenait sa mère et le frou-frou de la robe de soie dans l'escalier. S'arrôterait-elle pour embrasser son enfant?... Non!... rien!... Il eut le cœur gros, et se retourna plusieurs fois, dans une insomnie relative. Tout à coup, un bruit de siège remué, dans le cabinet, réveilla son attention. La lampe vacilla, puis disparut. Petit-Pierre, inquiet, avait redressé la tête... Des pas bien connus firent crier les marches de l'étage supérieur... Son père montait... Il redescendit presque aussitôt avec précipitation... La lumière reparut, mais pour s'éteindre de nouveau, et cette fois brusquement, brutalement. La porte de communication s'était fermée de même.
L'enfant appelle... Pas de réponse. Il se laisse glisser hors de sa couchette, et se dirige à tâtons vers la porte !... Il frappe... Môme silence.., A plusieurs reprises ses petites mains se promènent sur la plinthe et les moulures... Un certain laps de temps s'est écoulé déjà.. II a honte de sapeur... et se rappelle combien ce défaut l'a fait gronder... Tout frissonnant, il regagne son lit et se fourre sous la couverture... Il croit entendre au lointain, comme sur l'autre rive, une première, puis une seconde détonation. .. Serait-ce le feu d'artifice qui recommence?... Non... plus rien... Si fait! On remonte l'escalier... Qui donc.^... Là, dans la pièce voisine, le bruit de quelque chose de lourd qui serait tombé sur le plancher... De nouveau, des pas furtifs, mais qui cette fois redescendent... Puis un silence de mort... La nuit noire.
Elle s'illumine tout à coup d'un éclair... Le tonnerre gronde... La pluie fouette les vitres... C'est l'orage qui se déchaîne enfin... L'enfant, éperdu, remonte les draps par-dessus sa tête, se pelotonne, bouchant ses oreilles, et finit par s'endormir, mais d'un sommeil agité, fiévreux, tout plein de mauvais rêves... Le cauchemar.
Au réveil, il remarqua que son père n'était pas là, que le grand lit semblait ne pas avoir été défait. A son appel, qu'il avait dû renouveler plu-
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sieurs fois, Nanon accourut enfin. La brave femme paraissait bouleversée. Elle habilla l'enfant avec une étrange précipitation, sans mot dire, mais en étouffant des soupirs qui gonflaient sa poitrine oppressée. Elle l'emporta vivement, à grands pas, comme ayant hâte de l'éloigner de la chambre où il venait dépasser la nuit. En bas, dans la vestibule, Petit- Pierre trouva sa mère causant avec trois messieurs dont le médecin, qu'il reconnut. En apercevantson fils, elle coupa court à l'entretien.
— Par ici, messieurs! dit-elle en leur indiquant le salon.
Ils disparurent et madame Sorel les suivit. Elle avait les cheveux en désordre et les yeux rouges. Elle était très pâle.
Petit-Pierre, comme d'habitude, voulut aller au jardin. Nanon l'emmena promener à la campagne. Au retour, elle le fit déjeuner chez elle, dans sa mansarde des communs. Madame Sorel vint l'y voir un instant et l'embrassa, comme jamais elle ne l'avait embrassé.
— Où donc est papa? demanda-t-il une fois encore.
— Il est parti... il est sorti..., répondit la mère.
Ce fut seulement dans l'après-midi que l'entrée du jardin lui fut permise. Des visiteurs passaient,
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graves et le visage contrit. S'ils regardaient i'eafant, ils avaient l'air de le plaindre. S'ils separlaient entre eux, c'était à voix basse, et l'on eût dit qu'ils cherchaient à étouffer jusqu'au bruit de leurs pas. Il y avait dans ce silence affecté quelque chose de mystérieux qui frappa l'enfant d'un pressentiment de malheur. Un moment, de sourdes rumeurs grondèrent autour de la maison. Au bord de l'eau, sous la tonnelle, une barrière défendait le passage, hormis à ceux-là qui semblaient en avoir le droit. Petit-Pierre, s'approchant, se pencha; il crut voir, sur le gravier, comme une tache rouge.
Il attendit, mais la journée s'écoula tout entière et bien longue sans que son père rentrât. Il ne le vit pas reparaître au dîner. Sa mère était consternée, terrifiée, livide. Elle ne mangea pas.
Vainement le fils hasarda d e nouvelles questions : on n'y répondait même plus.
Il plia sous la tristesse qui l'entourait ; il se sentit comme perdu dans cette maison morne et muette. Quand on alla le coucher, de bonne heure et sans nouvelles de celui qu'il attendait toujours, son pauvre cœur était tout en deuil.
En le déshabillant, la bonne Nanon lui essayait une petite blouse noire.
— Elle ira bien, dit-elle.
Et, la posant sur une chaise :
— Voici ce que lu mettras demain, mon mignon.
Il la regardait, atterre.
— Papa! s'écria-l-il tout à coup. Où est papa? Je t'en prie, je veux le savoir, où est-il?
Alors, la vieille servante, l'enveloppant de ses bras, avec des sanglots :
— Ton papa, mon pauvre petit, tu ne le reverras plus, plus jamais !
CE OUI s'Était passé
Vers dix heures du malin, ce même jour, le cocher, qui remplissait aussi les fonctions de jardinier, s'empressait de faire disparaître, avant le lever des maîtres, les traces de l'orage de la nuit précédente.
Comme il contournait, en ratissant, le bout de l'allée principale, il aperçut tout à coup, sous la tonnelle du bord de l'eau, le corps d'un homme étendu sur le gravier, face contre terre, àl'abandon, immobile.
Il s'en approcha, se pencha. C'était Monsieur ! Et livide, rigide... Un cadavre!
— Ah! mon Dieu! fit le jardinier se rejetant en arrière avec effroi, mon Dieu, quel malheur!
28 PETIT-riERRE
— Qu'y a-t-il, Jean? demanda par-dessus la haie M. Fautrat, qui demeurait, on se le rappelle, dans la maison voisine, et qui s'empressa d'arriver au plus court sur une barque amarrée entre les deux jardins. Deux coups de gafle lui suffirent pour aborder au bas de celui du patron.
En le reconnaissant à son tour, la stupéfaction du maître clerc égala celle du domestique. Il se désolait. « Ce pauvre Sorel » !
— Mais est-il vraiment mort ? s'écria-t-il tout à coup. Jean, cours chercher le médecin. Réveille, en passant, Nanon. Il faut avertir Madame.
Déjà le cocher se précipitait vers la maison. Fautrat le suivait à peu de distance, et lui disait :
— Gomment ce crime a-t-il pu s'accomplir? Tu es rentré tard, Jean? N'as-tu rien entendu ?
— Rien de rien! Il était plus de minuit... Je tombais de fatigue... Aussitôt mon cheval à l'écurie, j'ai dormi tout de suite, et jusqu'au matin, tout d'un somme.
— Ah ! fit le maître clerc d'un ton singulier. On eût dit que cette réponse l'avait affranchi
d'une certaine appréhension.
Ils rencontrèrent Nanon dans la cour. En apprenant la terrible nouvelle, elle faillit tomber à la renverse. A peine Fautrat lui donna-t-il le temps de se remettre.
— Monte chez ta maîtresse, et qu'elle se lève à l'instant, mais sans être instruite encore de tou!e rétendue de son malheur. Dis que je demande àlni parler, qu'elle veuille bien me recevoir. Je serai l:i, dans l'escalier. Je te suis, va!
La vieille servante, en redescendant, retrouva le maître clerc sur le palier du premier étage.
— Madame vous attend, monsieur Fautrat, je n'ai pas osé lui dire...
— Bien I je m'en charge, avec ménagements. Pauvre dame I
En ce moment, Petit-Pierre appelait.
— Pauvre petit! murmura la bonne encourant vers l'enfant.
D'autre part, Jean ramenait le médecin, qui ne put que constater le décès, remontant à plusieurs heures.
Le maire demeurait en face; à quelques pas, le juge de paix. On devine quels étaient les trois messieurs entrevus par Petit-Pierre sous le vestibule. Pendant que Nanon l'entraînait et le promenait dans la campagne, une enquête sommaire avait lieu. La première idée fut que le notaire, entendant des voleurs, les avait poursuivis, qu'il était tombé leur victime. Un assassinat... Mais la balle extraite de la blessure, en plein cœur, sortait évidemment
du revolver que tenait encore la main crispée du
cadavre. Un suicide, alors? Le malheureux se serait donc frappé lui-même ? Pourquoi?
Les magistrats se perdaient en conjectures ; ils venaient de pénétrer dans le cabinet de travail lorsque survint le client auquel devaient êtresemboursés, ce matin-là, les cent mille francs préparés à cette intention la veille.
Le coffre-fort était entr'ouvert. On n'y trouva que quelques milliers d'écus. Rien sur le bureau ni dans les tiroirs.
-» Cependant, répétait le dépositaire, il m'avait promis... il m'attendait.
Fautrat, qui secondait les recherches, laissa échapper ce mot :
— Ah ! je comprends !
On l'interroge. Il balbutie, il avoue, bien à regret, que le patron s'était donné beaucoup de mal pour réunir cette somme.
— Vous lui connaissiez donc des embarras financiers?
— Oui... non... Je ne sais pas.
Les réticences mêmes de ce bon Fautrat^'sont autant d'accusations involontaires. Les magistrats se regardent. Ils n'en doutent plus, le notaire ne se trouvait pas en mesure; il a préféré la mort au déshonneur.
L'homme aux cent mille francs est un cnlreprc-
neur de travaux publics, un brutal. On s'efforce inutilement de lui iaire prendre patience. Il lui faut son argent.
— Avec tout ça, je suis donc volé, moi?
Il se retire enfin, mais en criant presque : ^ Au voleur! »
Ces invectives sont entendues par divers groupes qui déjà stationnent devant la maison. On sait avec quelle rapidité, dans les petites villes, se propagent les mauvaises nouvelles. Qui n'a pas des fonds chez le notaire? D'autres intéressés accourent, réclamant aussi leur capital, et sont également éconduits. On s'aborde, on s'excite, on se souvient.
— La succession Jousselin ne fut déjà pas si nette. Et sa femme, et sa fille, quelles dépensières ! Avec le gendre, ça n'a fait que croître et embellir. Qui est-ce qui le connaissait? Un ours, mais avec des vices cachés. Il jouait sans doute à la Bourse. 11 avait ruiné le pays. Brigand de Sorelî
C'était l'écho de ces rumeurs, de ces clameurs, que Petit-Pierre entendit plus tard dans le jardin, où le retenait Nanon. Le cadavre avait été transporté dans une salle basse. Tandis que s'achevaient les constatations judiciaires, le tumulte croissait au dehors. Une émeute était à craindre pour le lendemain. Pourquoi ne l'enterrerait-on pas ce soir, cette nuit, sans passer par l'cglise, à laquelle il
n'avait plus droit, dans le coin maudit du cimetière ?
Aucun parent, aucun ami ne protesta. La veuve semblait affolée de désespoir. Le fils était bien trop jeune, et, d'ailleurs, il ne savait rien. Si fait, cependant. Lorsque sa bonne, en commençant de le déshabiller, laissa échapper cet aveu : « Ton père, mon pauvre petit, tu ne le reverras plus ! » une lueur soudaine traversa cet esprit précoce et surexcité par l'angoisse. Il avait déjà compris qu'on lui cachait la vérité. Il voulut voir, savoir. Vainement la servante le retint ; il bondit hors de ses bras, hors de la chambre, atteignit la rampe, sur laquelle il se laissa glisser jusqu'en bas, surgit tout à coup dans la salle où l'on apportait le cercueil, aperçut le cadavre, reconnut son père, et se jeta sur lui, l'étreignant, l'appelant, s'accrochant au linceul qu'on ne pouvait arracher de ses petites mains éperdues.
— Papa! papa! criait-il d'une voix déchirante, ne t'en va pas ! Emmène-moi !
Une lampe éclairait ce tableau.
La vieille bonne, hors d'haleine, parvint à se rendre maîtresse de l'enfant, qui, suffoqué par les
•glots, se tordit et se renversa dans ses bras, une cî^e nerveuse, des convulsions, la catalepsie.
— Madame, disait Nanon à la mère accourue.
madame, permettez que je l'emporte à Saint- Florent, chez moi ; s'il se retrouve ici, il en mourra 1
Saint-Florent est un village des environs. La digne servante y était née. Elle y possédait une maison, une petite ferme que, depuis trente ans, ses économies arrondissaient, embellissaient. Tout s'y trouvait disposé pour la recevoir, car elle était sur le point de prendre sa retraite. Madame Sorel connaissait tous ces détails. Elle s'empressa d'accepter pour elle-même ce refuge offert à son enfant.
— Partons, dit-elle, et sans retard... Oui... J'ai peur...
Mais comment dissimuler cette fuite? On n'osa se servir de la voiture, qu'auraient peut-être suivie des huées. On eut recours au bateau. Du côté de la rivière, il n'y avait personne. Il faisait nuit.
C'est un petit port, Saint-Florent, à trois ou quatre kilomètres en aval ; on n'avait, pour ainsi dire, qu'à se laisser porter par le courant. Jean était un habile marinier; il conduirait.
Déjà Nanon prenait place à l'avant, avec Petit- Pierre toujours évanoui dans ses bras. Sa maîtresse s'assit à l'arrière. En passant auprès de la tonnelle , elle avait frissonné. Ne voulant plus rien voir, plus rien entendre, elle se cacha la tête sous un châle que soulevaient ses sanglots. Ce fut ainsi,
ruinée, déshonorée, comme une proscrite aux abois, que la belle Hortense quitta cette maison, cette ville, dont elle avait été la reine. Sic transit gloria mundi !