ALMÂNZOR PRÉSENTE A GUSTIOS DE LARA ^ LES TÊTES DE SES FILS
{Primavera y Flor de romances^ t. I, p. ii.)
LE more Alicante par la veille de laSaint-Cebrien ; il emporte huit têtes, toutes d'hommes de sang iilsutre. Le roi Almanzor le sait et sort pour le recevoir. Quoiqu'il ait perdu beaucoup de Mores, il pense encore avoir gagné. Il fait faire un échafaud pour qu'on voie mieux les têtes. Il fait amener un chrétien qui était en prison. Lorsque le chrétien fut devant lui : Almanzor commença à parler et lui dit : — Gonzalo Gustios, regarde
(i) Il y a une grande ressemblance entre ce romance et un passage de la Chronique générale^ qui dut lui-même être tiré d'nn ancien chant, comme l'indiquent des débris d'assonances et de rimes signalés par Milà y Fontanals. « Le caractère %énâral de ce romance, ajoute le savant critique, l'impossibilité <in'an poëte moderne, quelque imprégné qu'il fût de l'esprit de b poésie populaire, arrivât à une inspiration de ce genre, imperfection même des vers et les variations de l'assonance *ont des motifs pour croire que ce morceau procède du chant utique et non de la Chronique générale^ dont il s'éloigne d'aillears par certains détails. »
qui tu connaîtras. Mes soldats ont combattu dans les champs d'Almenar. Ils ont coupé huit têtes, toutes sont de haut lignage. — Gonzalo Gustios répondit : — Je vous dirai tout de suite la vérité, — En essuyant le sang, il se troubla beaucoup et dit en pleurant amèrement : — Je les connais pour mon malheur : Tune est de mon ami ; les autres m'affligent plus encore : ce sont celles des infants de Lara, de mes fils l — Et il parla à chacune d'elles, comme si vivantes elles eussent pu lui répondre. — Dieu vous sauve mon ami! mon ami loyal, où sont mes fils que je vous avais confiés? Vous êtes mort comme un homme brave, comme un homme à qui l'on peut se fier. — Il prit une autre tête, celle de son fils aîné : — Dieu vous sauve, Diego Gonzalez, homme de grande bonté, principal porte- étendard du comte don Feman Gonzalez. Je vous aimais beaucoup, car vous deviez me succéder. — Il lava la tête avec ses larmes, la remit à sa place et prit celle de son second fils, qu^on appelait Martin Gomez : — Dieu vous pardonne, mon fils, fils que tant je chérissais. C'était le joueur de tables^ le meilleur de toute TEspagne, chevalier accompli et sachant bien parler en public . — Et laissantcette tête, et pleurant, il prit celle du troisième : — Mon fils Suero Gustios, tout le monde vous estimait, le roi faisait grand cas de vous, vous préférait comme compagnon de chasse, grand et brave chevalier, sachant lancer un dard mieux que personne. C'est Ruy Gomez, votre oncle, qui yous a fait ces noces 1 — Et prenant la tête du quatrième, douloureusement il la regardait : — O mon fils Feman Gonzalez (nom du meilleur de TEspagne, du bon comte
SUR l'histoire d'espagne. aï
de Castille qui a été votre parrain;, habile chasseur de porcs-épics, ami des grandes compagnies jamais on ne vous vit faire alliance avec des gens de peu! — Il saisit la tête de Ruy Gomez : — Mon fils, mon fils, qui vous vaudra jamais! Personne ne Va entendu mentir, ni pour or, ni pour argent brave, bon guerrier, terrible l'épée à la main, celui à qui il portait des coups était mort ou blessé. - Prenant la tête du plus jeune, sa douleur s'augmenta : — Fils Gonzalo Gonzales, les yeux de doîïa Sancha ! Quelle nouvelle pour elle qui vous aime tant! Si agréable de figure, galant près des dames, généreux de son avoir, habile à manier la lance. J aurais mieux aimé mourir que de voir une telle journée. — A la douleur que montrait le vieillard, toute la ville de Cordoue pleurait Le roi attristé le prit avec lui et ordonna à une Moresque de le servir avec soin. Elle le reconduisit en prison et avec amour le soigna. Sœur du roi, c'était une belle jeune fille.