COMMENT XIMENA GOMEZ SE VINT PLAINDRE
AU ROI (l).
(Primavera y Flor de romances^ t. I, p. io3.)
C'était le jour des Rois, un jour de fête ; dames et demoiselles au roi demandaient des étrennes ; point ne le fait Ximena Gomez, fille du
(i) N'est-ce pas le cas de répéter :
Rodrigue qui l'eût cru ! Chimène qui l'eût dit 1
Comment reconnaître le Cid de Corneille dans ce grossier personnage, qui , non content d'avoir tué le comte, vient chasser jusqu'auprès de la maison de la plaignante, à laquelle il n'épargne ni injures ni avanies i Comment retrouver cette belh et noble Chimène dam cette fille qui vient sans vergogne
5o ROMAîfCES
comte Lozano. Venue devant le roi, de cette manière elle a parlé : — Avec douleur je vis, roi, aTCC douleur vit ma mère. Dans chaque jour qui se lève, je vois celui qui tua mon père, il esta cheval et tient sur le poing un épervier. L'aulre fois, pour me causer plus d'ennui, il a lan^é sur mon colombier le faucon doait il se sert pour chasser, du sang de mes colombes il a couvert ma jupe. Je lui fis porter mes plaintes, il me fit menacer. Il a tué un petit page jusque dans les pans de ma robe. Un roi qui ne fait pas justice n'a pas le droit de régner, ni de monter à cheval, ni de chausser des éperons d'or» ni de manger pain sur nappe, ni de reposer près de la reine, ni d'entendre messe en lieu saint ; il ne le mérite pas. — Le roi, ayant ouï cela, commença à parler : — Oh! m'aide le Dieu du ciel, Dieu me veuille conseiller ! Si je prends ou tue le Cid, mes cortès se révolteront, et si je ne rends justice, mon âme en pâtira. — Laisse là tes cortès, ô roi, personne ne se soulèvera ; le Cid qui a tué mon père, donne-lemoi pour mari ( i ) (igual),quQ celui qui m'a fait tant de mal me fasse un peu de bien. — Alors parla le roi; ces paroles, écoutez-les bien : — Toujours
demander au roi de lui donner pour époux le meurtrier de son père? Que nous voilà loin du théâtre français! Si nous trouvons les personnages du romance un peu barbares, il ne faut pas oublier que les héros et les héroïnes de no» plus anciennes chansons de geste ne sont guère plus civilisés.
fi) Damelo tu por igual. Donne-le-moi pour égaT. En France une signification analogue était prêtée au mot par,
... O est Rollans le cataole.
Ki me jurât cume sa per a prendre
SUR l'histoire d'Espagne. ;
j'ai ouï dire et je vois maintenant comme c'^ vérité que le sexe féminin est fort extraordiri Jusqu'ici elle a demandé justice, elle veut n^ tenant avec lui se marier. J'y consens de " cœur et de grand gré. Je vais lui adresser ' lettre et lui ordonner de venir. — Ces parolel sont pas dites que la lettre est en chemin.l messager qui la porte la remet au père du ^
— Vous avez mauvaises nouvelles, comte, }e il saurais douter^ car la lettre que le roi vous env^ vous ne me la voulez montrer. — Ce n'est ri»
mon fils, c'est seulement que vous alliez là-fai Restez tranquille ici, mon fils, j'irai à votre plal
— Que Dieu ne permette cette chose, ni sain Marie non plus, que vous alliez quelque part sa|. ^le je sais devant vous (i).
frf Ce romance est ancien et provient de la chanson « geste la Croniea rimada^ où Ton trouve le passage suivant
€ Le roi dit ces pasolea au comte Osorio, son père nounl cier : Amenez cette damoiselle, nous marierons cet orgueil leux... La demoiselle parut^ le comie la tenait par la maij Elle leva les yeux et commença à regarder Rodrigo. Elle dîtl Seigneur^ mille grâces, c'est là k oocnte que je demanda. Aloi on maria doâa Ximena Gormes avec Rodrigo le Castilla/ Très-irrité contre le roi, Rodrigo ré|pondit : Seigneur, vo| m'avez marié plus de force que de g^é„ mais >& promets i Chri&t que [9 ne vous baiseiai pas la main, et qu'on ne t verra pas avec eUe (Ximeaa),. ni en désert, ni en lieu haJb^ jusqu'à: ce que je sois vûnqueur en cinq grands coaibsit/ {Vteux Auteurs castillans^ t. I^ p« 211 â4 / I
Dans la dironi<|ae en pcose du. Cid,.on< raconte ainsi la s / J
qui fait le sujet de ce romance : < Sur ces entrefaitcsi * devant le roi Ximena Goiaaz, fiU% du comte doa Goin< Gormas, et elle plia Us genoux devant le roL, et. elle luf Seigneur, je suis la fille du comte don Gomez, et Rodrj Bivar a tué le comte mon père, et je suis la plus je
COMMENT LE CID ALLA BAISER LES MAINS DU ROI (l) (Primavera y Flor de romances, t. I, p. 107.)
DIEGO Lainez chevaucha pour aller baiser la main du bon roi. Il emmena avec lui trois cents gentilshommes ; parmi eux le Cid, le superbe castillan; tous sont montés sur des mules; seul Rodrigo est à cheval. Tous sont vêtus d'or et de soie. Rodrigo est bien armé ; tous ont des petites épées, Rodrigo un estoc doré; tous tiennent des houssines, Rodrigo a la lance en main; tous ont des gants parfumés, Rodrigo des gantelets de mailles; tous de riches chapeaux, Rodrigo un casque solide, et sur ce casque il porte un cimier rouge. Allant par chemins, causant les uns avec les autres, ils sont arrivés à Burgos et ont rencontré le roi. Ceux
trois filles qu'il a laissées. Et, seigneur, je vous demande merci et que vous me donniez pour mari don Rodrigo de 6ivar,ce dont je me tiendrai pour bien mariée et pour très-honorée, car je suis sûre que sa fortune sera en plus grand état que celle d'aucun homme de votre seigneurie. En cela je tiendrai, seigneur, que vous me faites une grande grâce, et vous, seigneur, vous le devez faire, parce que c'est le service de Dieu et parce que Je pardonne à Rodrigo de bon cœur. Et le roi trouva bon de lui octroyer sa demande et fit aussitôt écrire à Rodrigo de Bivar des lettres dans lesquelles il le priait et lui ordonnait de venir incontinent. » — Cronica delfamoso caballero Cid Ruy Dia^y publ. par Hubert. Stuttgart, i855, p. 11.
(i) Ce romance, qui doit remonter loin, provient en partie de la chanson de geste généralement connue sous le titre de Cronica rimada.
SUR l'histoire d'espagne. 53
qui raccompagnent entre eux vont devisant ; ils disent, les uns tout haut et les autres à voix basse : — Ici vient avec toute cette juite celui qui tua le comte Lozano. Rodrigo, qui les a ouïs, les regarde fixement et d'une voix haute et fi ère de cette sorte il leur parle. — S'il y a parmi vous un de ses parents ou de ses féaux, à qui sa mort fasse peine, qu'il s'avance et le dise, et je soutiendrai le défi, soit à pied, soit à cheval. — Tous répondirent d'une voix : — Que le diable te défie ! Alors ils mirent pied à terre pour baiser la main du roi. Rodrigo resta seul monté sur son cheval. Alors son père lui parla. Ecoutez ce qu'il lui dit : — Mettez pied à terre, mon fils, et baisez la main du roi, car il est votre seigneur et vous êtes son vassal. — Quand Rodrigo entendit cela, il se sentit très-offensé, les paroles qu'il répondit étaient d'un homme très-outré (i). — Si un autre m'eût dit chose pareille, il me l'aurait payé déjà; mais puisque vous l'ordonnez, mon père, je le ferai de bon gré. — Alors Rodrigo descendit de cheval pour baiser la main du roi. Comme il fléchissait le genou, l'estoc se tira, le roi s'effraya de
(i) On peut comparer ce passage au suivant de la Cronica rimada : « Tous se disent que c'est bien là celui qui tua le comte hautain. Quand Rodrigo tournait les yeux, tous tremblaient, ils avaient une grande frayeur de lui. Don Diego Lainez vint baiser la main du roi. Quand Rodrigo vit cela, il ne la voulut point baiser. Il portait une longue épée; le roi fot très-effrayé et s'écria : Emmenez ce possédé. Rodrigo dit alors : J'aimerais mieux un clou [querria mas un clavo) que de vous voir mon seigneur et que de me voir votre vassal. Je suis irrité d'avoir vu mon père vous baiser la main. » Vieux Auteurs castillans, t, I, p. 314.)
cela et dit comme épouvanté: — Va-t'en, Rodrigo, va -t'en, diable; tu as îe visage d^un homme, et les manières d'un lion sauvage. — Quand Rodrigo ouït cela, incontinent il demanda son cheval et, avec une voix altérée, contre le roi ainsi parla : — Pour baiser k main du roi, point ne me tiens pour honoré, et parce que mon père la baisa ^ je me re* garde comme offensé. — En disant ces paroles, il est sorti du palais. Il emmenait avec lui les trois cents gentilshommes. S'ils vinrent bien vêtus, 3s s'en retournèrent mieux armés; s'ils vinrent sur des mules, ils s'en retournèrent sur des chevaux.