‹ Petit romanceroChapitre 25 sur 55 · ROMANCE DU MORE CALAINOS · texte numérisé non relu

ROMANCE DU MORE CALAINOS

[Primavera y Flor de romances^ t. II, p. 386.)

ALAiNOS monte à cheval à Tombre d'un olivier, il a le pied dans l'étrier et chevauche avec grâce. Il regardait San-

suena (2), le faubourg avec la ville,

pour voir s*il apercevrait quelque More à qui il pourrait s'adresser. La belle infante Sevilla se dirigeait vers le palais, il vit un vieux More qui

(i) Ette no vale las copias de Calainos est ua proverbe qai, s'il ne fait pas grand éloge des vers de notre romance, prouve au moins qu'il était trètt-populaire, très-répandu. Cette popularité s'est continuée jusqu'à nos jours. V. Milà, Poesia heroico popular^ p. 357.

Le proverbe du reste est injuste. Le romance de Calainos est, suivant Duran {Romancero gênerai, t. 1, p. 246), un des meilleurs de son espèce. La narration en est intéressante et animée. On retrouve le même sujet dans un poème italien imprimé au <x>mmencement du xvi* siècle : Gran gtierra e rotta dello scaplgliato.

(2) Samueha^ Saragosse.

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d'ordindre la gardait. Calainos «'approcha de Itd et lui adressa ces paroles avec courtoisie : — Qu'Allah te donne longue vie; moi, je te prie de ; me montrer le palais où réside ma vie, celle dont je suis l'esclave, et pour qui je souffre tant, que pour l'amour d'elle je crois que je perdrai la vie. Mais si pour elle je la perds, point ne la regarderai comme perdue, car qui meurt pour cette dame, vit vraiment quoique mort. Mais pour que tu me comprennes, More, celle dont je te parle est la plus belle dame de toute la Morerie ; sache | qu'on rappelle la grande infante Se villa. — Les ' propos qu'ils tenaient Sevilla les entendait ellemême ; elle se mit à une fenêtre, belle à merveille avec de beaux atours, les plus beaux qu'elle avait. Elle était si belle qu'elle n'avait pas sa pareille. Calainos qui l'aperçut, de cette soite laii parla : — Je vous apporte des lettres, vcoiâaadL d'un seigneur que je servais ; je crois que c'eit W roi votre père, car Almanzor on l'appelle. Descendez de la fenêtre pour recevoir le message. — Sevilla, entendant cela, aussitôt; descendit. Calainos mit pied à terre, afin de lui faire la révérence. La dan^e quand elle vit cela, de cette sorte lui parla : — Qui êtes-vous, chevalier, que mon père envoie ici ? — Je suis Calainos, Madame, Calainos d'Arabie, seigneur des Montesclaros £t de Constantina l'unie ; je lève de grands tributs sur les terres du Turc et le Prête Jean des Indes m'en envoie toujours aussL Le Soudan de Babylone est à mes ordres, les rois et les princes mores m'appellent seigneur, sauf le roi votre père, an service duquel j'étais, non que j'en eusse besoin,

imais parce que j'avais appris qu'il avait une fille Iqu'on appelait Sevilla, qui est la plus belle femme [qu'on puisse trouver parmi les Mores. Pour vous [je Tai servi cinq ans, sans solde et sans paie- Iment ; il ne m'en donna pas, et point ne lui en demandais. Par amour pour vous, Sevilla, j'ai passé la mer salée; il faut que je perde la vie ou que vous soyez ma dame. — Quand Sevilla entendit cela, cette réponse elle lui donna : — Calainos, Calainos, je ne sais rien de tout cela, car j'ai été élevée par sept gouvernantes, six moresques et une chrétienne ; les moresques me donnaient du lait, l'autre me donnait des conseils et montrait bien qu'elle était chrétienne ; elle m'a donné de bons avis, que je me rappelle encore bien; elle m'a dit de ne jamais être la dame de quelqu'un avant d'en avoir reçu une dot et des «rhes. — Entendant cela, Calainos répondit de cette manière : — Vous pouvez demander, madame, on ne vous refusera rien ; si vous voulez des châteaux forts, des cités en terre ferme, si vous voulez de l'argent et de l'or, ou de l'argent monnayé. — Sevilla, qui ne tenait pas à cela, lui répondit que s'il la voulait avoir pour dame, il devait aller à Paris, qui est au milieu de la France, et lui rapporter trois têtes qu'elle lui désignerait, et que s'il faisait cette chose, elle serait Isa dame. Calainos, quand il apprit ce qu'elle lui demandait, fut tout joyeux, encore qu'il s'étonnât qu'on lui laissât les villes et les châteaux qu'il i offrait, pour lui demander trois têtes qui ne lui coûteraient rien, et il dit qu'on les lui indiquât. Aussitôt l'infante Sevilla commença à les nom-

mer; l'une est celle de Roland, l'autre est celle d'Olivier, la troisième est du preux Renaud de Montauban. Ayant ainsi appris quels hommes il avait à chercher, Calainos prit congé avec un courtois discours. — Que Votre Altesse me donne sa main, je veux la baiser et qu'elle engage sa foi de se marier avec moi quand j'apporterai les têtes que vous m'avez demandées. — Cela me plaît, répondit- elle, et j'accepte de grand cœur. — Alors ils se prirent les mains et se donnèrent parole que ni Pun ni l'autre ne se pourrait marier, jusqu'à ce que le brave Calainos revînt de son voyage, et que s'il survenait autre chose, il l'en ferait aviser. Alors part Calainos, il part et s'en va. Il fait broder ses pennons et mettre sur tous des armoiries. Ils sont couverts de riches lunes de couleur de sang. Calainos est en route pour chercher les Français. Il marche par journées régulières et arrive à Paris. A la garde de Paris se trouve Jean de Latran. Là, levant son étendard, il dit ces mots : — Que les trompettes sonnent comme quand on monte à cheval, pour que m'entendent les douze pairs qui sont dans Paris.

L'empereur, ce jour-là, était sorti pour chasser. ' Avec lui allait Olivier, avec lui allait Roland, , avec lui allait le preux Renaud de Montauban et aussi Dardin d'Ardenne et le bon vieux don Bertran et Gaston et Claros, avec le romain Final. Là était aussi Baudouin et Urgel (Ogier) sans égal pour la force, et encore Guarinos, l'amiral de la mer. L'empereur entre eux commença à parler : — Ecoutez mes chevaliers : qui

sonne le boute-selle? — Ils écoutaient et ils virent passer un More; il est armé à la moresque. Ils l'appelèrent et dès qu'il se fut approché, l'empereur commença à Tinterroger : — Dis, où vas-tu, More? Comment as-tu osé entrer en France? Tu as une grande audace de venir jusqu'à Paris 1 >— Quand le More entendit cela, de cette manière il répondit : — Je vais chercher l'empereur de France lagentille, j'ai pour lui un message d'un More très illustre, à qui je sers de trompette et que j'ai pour capitaine. — L'empereur à ces paroles lui demanda ce qu'il voulait et pourquoi il le cherchait. Il lui dit qu'il était Charles, l'empereur de France la gentille. Quand le More sut cela, il commença à parler : — Seigneur, sache Ton Altesse et ta couronne impériale que le More Calainos, mon maître, m'envoie ici pour te défier ainsi que les douze pairs. Qu'ils sortent, lance pour lance, pour combattre contre lui. Seigneur, tu vois là son enseigne, près de laquelle il les attend. Que Ton Altesse me pardonne, je vais lui porter une réponse. — Quand le More fut parti, l'empereur s'exprima ainsi : — Quand j'étais jeune et que j'avais l'habitude des armes, aucun More n'eût été assez outrecuidant pour se montrer en France ; mais à présent que je suis vieux, jusqu'à Paris je les vois arriver (i). Ce n'est pas ma faute à moi seul, mais c'est la faute d'Olivier et de Roland, la faute des douze pairs et de tous ceux qui sont ici. Pour Dieu I qu'on me

[i) Est-ce que M. de Bornier ne se serait pas rappelé ce passage? devrait-il à notre romance une des plus belles scènes de la Fille de Roland?

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cherche Roland, afin qu'il aille combattre ce More d'avant-garde et lui fasse vider les lieux. Qu'il l'amène mort ou prisonnier, pour qu'il se souvienne comme quoi il est venu à Paris me défier.

— Roland, quand il ouït cela, se mit à répondre :

— Il est inutile, seigneur, de m'envoyer combattre ; vous avez des chevaliers que vous pouvez envoyer; quand ils sont près des dames, ils savent bien se vanter que, deux mille Mores i^fe§sentils,un seul les attendrait, et quand ils sont^u^ la bataille, je les vois se mettre en arrière. -^ *fous les douze pairs se turent, excepté le plus jeune qui s'appelait Baudouin et qui était de grand courage. Les paroles qu'il dit étaient rudes.

— Je suis fort surpris, seigneur Roland, que vous déshonoriez tous les douze pairs, vous qui les devriez honorer. Si vous n'étiez mon oncle, avec vous je mirais battre, parce que parmi les douze vous n'en pouvez nommer aucun qui ne sache faire une vérité de ce que dit sa bouche. — Le paladin Roland se leva avec colère. Baudouin qui vit cela, se leva de son côté, et l'empereur se mit entre eux pour les apaiser. Baudouin appela ses gens et envoya chercher des arn\es. L'empereur le pria de lui faire un plaisir, de ne pas aller combattre, parce que le More était valeureux et le pourrait maltraiter. Il dit que Baudouin avait bien du cœur, mais que les forces pourraient lui manquer, le More étant habile aux armes et habitué à combattre. Baudouin à ces paroles commença à s'irriter et dit à l'empereur de lui donner la permission, et que si point ne la lui donnait, il la prendrait. Lorsque l'empereur vit qu'il ne pouvait l'arrêter,

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quand les armes arrivèrent, lui-même l'aida à s'armer et lui domia licence pour aller combattre le More. Voilà que part Baudouin, il part et il s'en va, il arrive au rempart où Calainos se tient. Calainos qui le vit commença à lui parler: — Soyez le bien venu, petit Français de France la gentille, si vous voulez vivre avec moi, pour page je vous veux prendre. — Baudouin qui entendit cela, telle réponse lui donna : — Calainos, Calainos, vous ne devriez pas parler ainsi ; avant que d'ici je ne m'en aille, je prétends vous montrer que vous serez mort avant que je ne devienne votre page. — Quand le More ouït cela, il répliqua ainsi : — Retourne, petit Français à Paris cette ville ; si tu* insistes de la sorte, il t'en coûtera cher, ce qui tombe en mes mains ne s'en peut plus tirer. — Le jouvencel, à ces mots, se remit à le défier, lui disant de se préparer au combat, que l'un d'eux devait mourir. Quand le More vit le jeune homme le provoquer ainsi, il lui dit : — Viens donc, chrétien, viens donc m'attaquer, et avant de t'en aller d'ici,tu reconnaîtras combien il eût mieux valu pour toi ne pas combattre avec moi. — Ils s'attaquent tous deux si rudement que c'est effrayant à voir. A la première rencontre le jouvenceau reste à terre. Le More voyant cela mit pied à terre et tira un cimeterre, très-riche pour l'achever; mais, avant ^^^'e faire, il lui demanda comment il s'appelait et s il était des douze pairs. Le jeune homme lui répondit la vérité ; qu'il se nommait Baudouin et qu'il était neveu de don Roland. Lorsque le More apprit cela, il commença à parler : — Pour être si jeune d'âge et de valeur si grande, je te

veux donner la vie et ne te point tuer; mais je te veux garder prisonnier, pour que te viennent chercher ton cousin Olivier, ou ton oncle don Roland; ou le preux Renaud de Montauban, car c'est pour les combattre que j'ai fait ce voyage.

Don Roland où il était ne cessait de soupirer, voyant que le More avait vaincu Baudouin. Sans rien dire à personne, don Roland partit pour aller au rempart et y tuerie Mcwe. Celui-ci, quand il le vit, aussitôt lui demanda qui il était, comment il s'appelait et s'il était des douze pairs. — Don Roland à cette question répondit très en colère: — Une réponse, chien de More, tu ne l'auras pas de moi ; il faut que je te fasse lâcher celui que tu tiens. Dépêche-toi, More, et sois prêt à te défendre.

Ils s'attaquent Tun l'autre avec un grand courage, ilsse donnent trois assauts, et le More tombe. Roland, le voyant renversé, mit aussitôt pied à terre; il prit le More par la barbe et lui parla de cette façon : — Dis-moi, traître de More, et ne cherche pas à me tromper, comment as-tu été assez hardi pour venir en France, pour défier le bon vieil empereur et les Douze? Quel diable t'a poussé à venir jusqu'à Paris? — Le More, entendant cela, telle réponse lui donna : — J'ai une captive moresque, femme d'un très-grand lignage, je la requis d'amour, et elle me demanda de lui apporter trois têtes de Paris, cette ville ; elle promit si je les lui apportais, avec moi de se marier. L'une est celle d'Olivier, l'autre de don Roland, la troisième du preux Renaud de Montauban. — Don Roland, entendant cela^ ainsi se mit à lui parler : — Femme, qui

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telle chose te demandait, certes te voulait du mal, car ce ne sont là têtes que tu puisses couper. — Et pourqu'un autre se gardât de défier les Douze et de les venir chercher, il mit la main à son estoc et lui sépara la tête des épaules ; puis il la prit et la porta à l'empereur. Les Douze, quand ils virent cela, prirent un singulier plaisir à regarder le Sarrasin mort et lui firent déshonneur. Roland alla à Baudouin et le délivra lui-même. Ainsi mourut Calainos en France la gentille par les roainsdu preux et bon paladin Roland.

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