‹ Petit romanceroChapitre 26 sur 55 · ROMANCES DU COMTE ALMÉRIQUE · texte numérisé non relu

ROMANCES DU COMTE ALMÉRIQUE

(Primavera y Flor de romances^ t. II, p. tit. 414.)

u Soudan de Babylone, de celui-là je veux parler : que Dieu lui donne mauvaise vie et plus mauvaise fin encore ! Il .

arme galères, navires, ils partent soixante mille pour aller combattre Narbonne la gentille. Ils vont jeter les ancres au port de Saint-Gile, ik font le comte prisonnier, le comte. Benalmeniquc. Le descendant d'une tour, ils le mettent à cheval sur un roussin et lui donnent la queue pour bride, afin de lui faire affront. Cent coups ils donnent au comte et autant au roussin, au roussin pour qu'il marche, au comte pour le soumettre. La comtesse,

(ï) M.' Milâ y Fontanals (Poesia heroico popular^ p. 358) pense qu'il s'agit dans ces deux romances du vicomte Aymeri de Narbonne, qu'on donne pour père à Guillaume d'Orange et dont la mort forme une des branches du cycle de ce personnage. La manière défectueuse dont le nom est écrit : Benalmenique, Benalmerique ne semble nullement contrarier cette opinion, comme le dit M. Milà, il n'est pas bien extraordinaire que les romances aient défiguré un nom qne les documents historiques rendent par Almanricus, Amanricus. Le second romance s'éloigne tout à fait du poSme français, il ne semble fondé sur aucune tradition connue.

dès qu'elle le vit, sortit pour aller au-devant de lui. — Cela me navre, seigneur comte, de vous voir en tel état. Je donnerais pour vous, comte, soixante mille doublons; et, si cela ne sutfitpas, Narbonne la gentille ; si cela ne suffit pas, comte, les trois lilles que j'ai mises au monde, bon comte, vous les avez eues de moi. Et si cela ne suffit pas, seigneur comte, me voici moi-même. — Mille grâces, comtesse, pour votre bon parler. Pour moi ne donnez, madame, pas même un maravédis. J'ai des blessures mortelles, d'elles je ne puis guérir. Adieu, adieu, comtesse, on m'ordonne de partir d'ici. — Allez avec Dieu, comte, et, avec la grâce de saint Gile, Dieu vous fasse rencontrer le paladin Roland.

[Primavera y Flor de romances^ p. 415.)

Ldortle roi Almanzor, et d'un si doux sommeil que les sept rois mores ne Posent réveiller. Bobalias le réveilla, Bobalias Tinfant : — Si vous dormez, mon oncle, si vous dormez, réveillez-vous. Faites-moi donner les échelles qui furent au roi mon père et donnez-moi les sept mulets qui avaient à les porter, et donnez-moi les sept Mores qui avaient à les dresser, car mes amours pour la comtesse, je ne les puis oublier. — Vous avez de mauvaises habitudes, mon neveu, et ne pouvez vous en défaire. Le meilleur sommeil que j'ai dormi, vous venez tout à coup le troubler. — On lui donna les échelles qui furent

au roi son père, on lui donna les sept mulets qui avaient à les porter, on lui donna les sept Mores qui avaient à les dresser. Aux murs de la comtesse, ils furent les placer: là, au pied d'une tour, et vite ils sont en haut. Dans les bras du comte Almenrique ils vont saisir la comtesse et avec elle ils s'en sont allés.

ROMANCE DE GAIFEROS *

[Primavera y Flor de romances^ t. II. p. 229.]

AiFEROs est assis dans le palaisroyal, il est assis devant le tablero pour jouer au trictrac, il tient les dés à la main pour les j et er,quand entre dans la salle l'empereur Charles ; en le voyant jouer ainsi, il commença à

(i) Tous nos lecteurs se rappelleront comment don Quichotte intervint dans la représentation que maitre Pierre donnait avec ses marionnettes, représentation dont le sujet même était la mise en action de ce romance. C'est peut-être cet amusant souvenir qui nous a décidé à traduire ce morceau, qui, par ses dimensions, peut être considéré comme une petite chanson de geste. Gaiferos est encore le héros de trois autres romances anciens. Dans le premier, le poète montre la mère de Gaiferos adressant à son fils des paroles qui le font pleurer : « Dieu te donne barbe au menton et fasse de toi un preux. Dieu te donne bonheur dan« les armes comme au paladin Roland, pour que tu venges la mort de ton père. On l'a tué par trahison pour épouser ta mère. On m'a fait de belles noces auxquelles Dieu n'eut point de part... » Ces paroles ont été enténtendaes par le beau-père de Gaiferos, qui, furieux, ordonne à ses écuyers de s'emparer de l'enfant et de le tuer. Ceux-ci ne purent se résoudre à commettre ce crime et laissèrent échapper Gai. feros, qui se réfugia chez son oncle. Le second romance nous nooite cornaient Gaiferos, déguisé en pèlerin, se présente chez u mère qui le croyait mort, et abat la tète de son persécuteur ; le troisi^e, beaucoup plus court, est sans liaison avec les deux premiers et avec celui que nous avons traduit. M. Mili 7 Fontanals pense que le personnage de Gaiferos est le riche ^McGaiJiert de la chanson de Roland, le Gaiferus de Turpia et le Waïfre des historiens modernes. Toutefois les exploits que lui prêtent les trouvères espagnols ne sont pas attribués

le regarder, puis il lui adressa des paroles pleines de souci : — Si vous étiez aussi disposé, Gaïferos, à prendre les armes que vous Têtes à prendre les dés et à jouer au trictrac, votre épouse, que les Mores tiennent prisonnière, vous iriez la chercher. Cela me peine fort, car elle est ma fille ; elle fut beaucoup demandée et elle ne voulut prendre personne. Puisqu'elle vous a épousé par amour, Tamour devrait la délivrer. Si elle eût épousé un autre que vous, elle ne serait pas en captivité. Gaïferos entendant cela, et plein de dépit, se leva de table et ne voulut plus jouer; il prit le tablero ( i) en ses mains, comme pour le jeter par terre; ce qu'il eût fait, si celui avec qui il jouait n'eût pas été un personnage

par les poètes français à son homonyme. Ils font souvenir pourtant de la situation de la belle Aye d'Avignon, tenue renfermée par le sarrasin Ganor dans une tour d'où elle aperçoit son mari Gainier. M. Milâ, qui fait cette remarque, rapproche les paroles d'Aye de celles de Melisenda :

Vos sodoiers de Frattce qui m'avez trépassée Parlez un peu à moi, car de France sui née, Si me dites nouvelles de la douce contrée...

M. Milâ fait encore observer que dans le poëme de "Walter d'Aquitaine, dont le nom n'est pas sans affinité avec celui de Waïfre et de Gaiferos, on trouve le récit d'une fuite du héros et de l'héroïne qui a quelque ressemblance avec celle de Gaiferos et de Melisenda. Ce dernier nom semble d'origine française au critique espagnol, il lui paraît pouvoir être une transformation du nom de Bellissent, une des filles de Charlemagne. (Poesia heroico popular^ p. 344 et suiv.) Les Portugais ont, mais plus abrégé, le romance que nous avons traduit. 11 a été publié pour la première fois par Almeida Garrett, il se trouve aussi dans le Romanceiro de Braga, p. 94.

(i) Le jeu de las 1 ablas, appelé autrefois en France le jeu des Tables, était le trictrac, suivant Legrand d'Aussy; nous avons conservé le nom espagnol tablero au meuble sur lequel il se joue.

de haut lignage : c'était Guarinos(i), amiral de la mer. Gaïferos jette des cris qui s'élèvent jusqu'au ciel ; il s'en va, demandant où est sononcledon Roland. Il, le trouva dans la cour qui s'apprêtait à monter à cheval. Avec lui étaient Olivier et Durandart le galant, et beaucoup d'autres chevaliers, parmi lesquels plusieurs des douze pairs. Gaïferos, en le voyant, commença à lui parler : — Au nom de Dieu, je vous prie, mon oncle, au nom de Dieu je viens vous prier que vous veuillez me prêter vos armes et votre cheval; car mon oncle l'empereur m'a fort mal traité, disant que je suis bon pour jouer et non pour prendre les armes. Vous savez bien, vous mon oncle, vous savez bien la vérité, .que puisque j'ai été à 1^ recherche de ma femme, on ne peut pas m'accuser. Trois ans j'ai couru, malheureux, par monts et par vaux; mangeant la chair crue, buvant le sang rouge, traînant mes pieds déchaussés et les ongles sanglants. Je ne pus jamais la trouver, malgré toutes mes recherches; à présent, je sais qu'elle est à Sansuena, à San-

■ suena (2), cette ville. Vous savez que je suis sans cheval et que je suis sans armes aussi ; vous savez que les a Montesinos (3) qui est allé festoyer là-bas dans le royaume de Hongrie et jouter dans les tournois ;

I «ionc, sans armes et sans cheval, je ne puis déli-

(i) V©ir sur ce personnage page 109.

{2} Sansaeôa signifie Saxe dans certains romances. Ici il est pour Saragosse.

(3) Ce personnage resté connu grâce au bon chevalier de la Manche (Voyez Don Quichotte, ch. XXll et XXIIl de la seconde partie) est lui-même le héros de plusieurs romances et figure dans celui de Durandart que nous avons traduit.

vrerma femme^et pourcela, je vous prie, mon oncle, que vous me prêtiez les vôtres. — Don Roland, entendani cela, répondit de cette manière : — Taisez-vous, neveu Gaïferos^ ne parlez pas ainsi; il y a sept ans que votre femme est en captivité, je vous ai toujours vu un cheval et des armes également, et maintenant que vous n'en avez plus, vous voulez la chercher. J*ai fait un serment là-bas, à Saint-Jean de Latran, de ne prêter mes armes à personne, pour qu'on ne me les rende pas lâches. Mon cheval est bien dressé, je ne voudrais pas qu'on le gâtât, — Gaïferos, qui entendit cela, tira son épée, et avec une voix fort irritée, commença à parler : — On voit bien, don Roland, que vous m'avez toujours voulu du mal ; si un autre m'eût dit cela, je lui aurais montré si je suis couard; et je ne vous charge pas de me venger de celui qui m'outrage ; si vous n'étiez pas mon oncle, je voudrais me battre avec vous. — Les grands qui étaient là se sont interposés entre eux. Don Roland lui répond de cette manière : — On voit bien, don Gaïferos, que vous êtes de peu d'âge, vous avez bien entendu un proverbe que vous savez être vrai, qui dit que celui qui aime bien de même châtie. Si vous étiez un mauvais chevalier, je ne vous eusse point parlé de cette sorte ; mais parce que je sais que vous êtes bon, je veux vous castoyer; mes armes et mon cheval, je ne vous les veux refuser, et, si vous voulez compagnie, je suis prêt à vous accompagner. — Merci, dit Gaïfaros de cette bonne grâce; je veux m'en aller tout seul, tout seul pour délivrer ma femme. Personne ne dira qu'il m'a vu être lâche. — Incontinent,

don Rc^and ordonne de préparer les armes, il har*nachele cheval pour qu'il soit mieux harnaché, luimême lui apporte les armes et lui aide à s*armer. Aussitôt Gaïferos monte à cheval avec peine et souci. Cela attriste don Roland et aussi les douze pairs,et davantage encore l'empereur, de le voir s'en aller seul ; à l'instant où il sortait du grand palais Tojalydon Roland Tappela d'une voix affectueuse : — Attendez un peu, mon neveu ; puisque vous voulez vous en aller seul^ laissez-moi votre épée, prenez la mienne, et quand même viendraient deuxmille*Mores, ne tournez jamais la tête. Rendez la bride au cheval, et qu'il fasse à sa volonté, car s'il en est ainsi, il saura vous aider; et s'il y a moyen, vous sortir de danger. — Gaïferos lui donne son épée et prend celle de don Roland pique le cheval de ses éperons et sort de la ville. Don Bertran, qui le vit s'en aller, commença à lui parler : — Revenez ici, fils Gaïferos, puisque vous me regardez comme votre père, pour qu'au moins vous voie la comtesse, votre mère, ce sera pour elle une consolation, car elle pousse de bien tristes plaintes, et elle vous donnera les chevaliers dont vous aurez besoin. — Consolez-la> vous loon oncle, veuillez la consoler, qu'elle se rappelle qu'elle me perdit quand j'étais tout petit et de peu d'âge (i) ; qu'elle se souvienne que depuis lors elle ne m'a jamais revu. Vous savez que parmi les douze pairs courent de mauvais vouloirs, ils ne diraient pas que je reviens à votre prière, mais que je reviens

<i) Noos avons dit tout à Theure en parlant du premier roniance de Gaïferos comment il fut arraché à sa mère.

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par couardise; et point ne reviendrai en France que je n'y ramène Melisenda.

Don Bertran, l'entendant parler ainsi, tourna bride et rentra dans la ville.

Gaïferos dans le pays des Mores commence à cheminer; un voyage de quinze jours, il l'a fait en huit. Par les montagnes de Sansuefia il s'en va très-irrité, les clameurs qu'il poussait arrivaient jusqu'au ciel, il allait maudissant le vin, il allait maudissant le pain, le pain que mangent les Mores, mais non celui de la chrétienté. Il allait maudissant la femme qui n'a qu'un fils, car si les ennemis le tuent, personne ne le vengera. Il allait maudissant le chevalier qui chevauche ans page, car si son éperon se détache, il n*a personne pour le lui chausser. 11 al J ait maudissant Tarbre qui naît seul dans un champ, parce que tous les oiseaux du monde viennent y becquetter et qu'ils ne le laissent jouir ni d'une branche, ni d'une feuille (i). Proférant ces plaintes et d'autres encore, il arriva à Sansuena ; c'était un vendredi et ce jour-là était une solennité chez les Mores. Le roi Almanzor va à la mosquée pour y prier avec tous ses chevaliers, autant qu'il en a pu amener . Gaïferos en arrivant à Sansueïia,cette ville, regardait s'il voyait quelqu'un qu'il pût interroger : il vit un captif qui allait sur le chemin de ronde. Dès que Gaïferos le vit, il commença à lui parler: — Dieu te garde, chrétien, et te mette en liberté;

(i) Tout ce passage se retrouve dans le romance de don Bertran, qui est le même personnage que celui dont parle ce romance.

ne refuse pas de m'apprendre ce que je voudrais savoir. Toi qui vis avec les Mores, si tu les as entendus parler, tu pourras m'apprendre s'il y a ici quelque chrétienne de haut lignage. — Le captif en Pentendant commença à pleurer : — J'ai tant de mes chagrins que je ne puis m'occuper de ceux des autres; tous les jours j'ai à m'occuper des chevaux du roi, et la nuit on me tient prisonnier dans une fosse profonde. Je sais pourtant qu'il y a ici beaucoup de captives chrétiennes de grarîd lignage, une surtout qui est française et que le roi Almanzor traite comme si elle était sa propre fille. Je sais que beaucoup de rois mores avec elle se voudraient marier. Allez parla, chevalier, tout devant par cette rue,et vous la verrez aux fenêtres du grand palais royal. — Il s'en va droit à la place, à la place la plus grande. Là étaient les palais que le roi habitait d'ordinaire . Gaïferos leva les yeux pour les regarder et il aperçut Melisenda à une grande fenêtre, avec d'autres dames chrétiennes qui étaient en captivité avec elle. Melisenda, qui le vitjcommença à pleurer, non pas qu'elle reconnût son maintien ni son visage, mais parce que le voir avec ces armes blanches lui rappela les douze pairs," le palais de son père l'empereur, les joutes, les fêtes, les tournois que jadis on donnait pour elle. D'une voix triste et plaintive elle se mit à l'appeler: — Pour Dieu, je vou§ prie, chevalier, que vous veuillez venir vers moi, que vous soyez More ou chrétien ; ne rejetez pas ma demande, j ai à vous confier un soin dont on vous paiera largement. Chevalier, si vous vous en allez en France, informez-vous de don Gaïferos et dites-

lui que son épouse se recommande bien à lui et qu'il est temps qu'il s^en vienne la délivrer. S'il ne m'abandonne pas parpeur de combattre contre les Mores, il doit avoir d^autres amours, qui m'ontfait oublierj; car les absents pour les présents facilement on les oublie. Dites- lui de plus, chevalier, pour mieux prouver mon souvenir, que ses joutes et ses tournois nous les avons appris ici, et si ce message il ne le recevait pas avec plaisir, remplissezle près d'Olivier, remplissez-le près de Roland; transmettez-le à mon seigneur, à mon père l'empereur; vous lui direz comment je suis à Sansuena cette ville; que si je ne suis délivrée, on veut me faire ici Moresque. On veut que j'épouse un roi more, un roi d'au delà de la mer, et de sept autres rois mores on veut me couronner la reine. Ces rois me tourmentent tant, qu'enfin ils me rendront Moresque, mais Tamour de Gaïferos je ne puis ainsi l'oublier. — Gaïferos, qui l'entendit, cette réponse lui donna : — Ne pleurez pas ainsi, madame, de la sorte ne pleurez pas, car toutes vos commissions vous les pouvez faire vousmême ; puisque quand je me trouve en France, on m'appelle Gaïferos. Je suis l'infant don Gaïferos, le seigneur de Paris la grande, le cousin germain d'Olivier et le neveu de don Roland ; et mon amour pour Melisenda est ce qui m'a conduit ici. — Melisenda, qui entendit cela, le reconnut à son parler; elle se retira de la fenêtre, courut à Tescalier et sortit sur la place où elle l'avait vu. Gaïferos qui la vit venir, vite la prit dans ses bras pour l'embrasser. Là était un chien de More pour garder les chrétiens; il poussa de tels cris, qu'ils

purent monter jusqu'au ciel. Aux [cris du More, on ordonne de fermer la ville. Gaiferos en fait sept fois le tour, il ne trouve pas par où s'échapper. Alors le roi Almanzor sort de la mosquée. Vous auriez vu sonner les trompettes en grande hâte, vous auriez vu les chevaliers s'armer et sauter sur leurs chevaux ; tant de Mores s'arment, que c'est chose merveilleuse à voir. Melisenda, qui vit Gaiferos dans un danger si grande d'une voix douce se mit à lui parler. — Valeureux don Gaiferos, ne vous découragez pas^ les bons chevaliers se montrent dans le danger. Si de celui-ci vous échappez, don Gaïferos, assez vous aurez à conter. Ah! plut au Dieu du ciel et à sainte Marie sa mère que votre cheval fût tel que celui de don Roland!

Souvent )e lui ai entendu dire, dans le palais de l'emperur, que s'il se trouvait dans quelque endroit entouré par les Mores, il n'avait qu'à serrer la sangle, dégager le poitrail, attaquer sans pitié des éperons, et que le cheval était forcé de sauter de l'autre côté. — Gaïferos, dès qu'il ouït cela, met aussitôt pied à terre, il serre la sangle et dégage le poitrail ; sans mettre le pied à Tétrier, il saute sur le cheval ; il a en croupe Melisenda, qui s'y était placée lestement. Elle tient son corps embrassé par la ceinture, il attaque le cheval des éperons sans aucune pitié. Les Mores venaient en courant sans s'arrêter ; les clameurs qu'ils poussent font bondir le cheval. Quand les Mores furent autour de lui, Gaïferos rendit les reines, le cheval était léger et le transporta de l'autre côté (des remparts). Le roi Almanzor qui vit cela ordonna d'ouvrir la villct

y 6 ROMANCES

Sept bataillons de Mores le vont poursuivant. Gaïferos regardait de tous côtés, et dès qu'il vit que les Mores commen^^aient à l'entourer, se tournant vers Melisenda, il commença à lui parler : — Ne vous en affligez pas, Madame, il faut que vous mettiez pied à terresous ces grands arbres (i); vous pourrez voir, Madame, que les Mores sont tout près; ils vont certainement nous atteindre. Vous, Madame, vous n'avez point d'armes avec lesquelles vous puissiez vous défendre ; mais moi qui en aide bonnes, je vais les employer. — Melisenda mit pied à terre, ne cessant de prier; elle s'agenouilla sur le sol, leva les mains et lé^s yeux tournés vers le ciel; elle ne cessait de l'invoquer. Gaïferos, sans tourner bride, éperonna son cheval. Quand il fuyait les, Mores, on eût cru qu'il ne pouvait marcher; quand il allait contre eux, il allait avec une telle fureur, que de l'emportement qu'il y mettait il semblait que la terre tremblait. Il se précipita entre les Mores dès qu'il les vit; si Gaïferos combattait bien, le cheval se battait mieux encore. Il tue tellement de Moresque l'on ne pourrait les compter; la terre était toute couverte du san^ qu'ils répandaient. Le roi Almanzor, qui vit cela, commença à parler: — Viens-moien aide, Alla ! Qui peut-être cela?Une telle forcené peut se trouver que dans peu de chevaliers; ce doit être le paladin Roland,qui est enchanté, ou peut-être le valeureux Renaud de Montauban, ou Urgel de la Marche (2) brave entre tous; aucun

(i) Je ne suis pas sûr de ma traduction :

Y en esta grande espesura.

Sous cette grande épaisseur.

(2) Urgel de la Marcha, OgierdeDanemarck,Ogier le Danois.

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autre des douze pairs ne pourrait faire telle chose. Gaïferos, qui l'entendit,ilui répondit de cette sorte :

— Taisez- vous, taisez-vous, roi more. Taisez vous; n'en dites pas plus; en France il en est beaucoup d'autres qui valent autant que ceux-là ; pour moi, je ne suis aucun d'eux, mais je veux vous dire mon nom. Je suis l'infant don Gaïferos, le seigneur de Paris la Grande, le cousin germain d'Olivier et Je neveu de don Roland. — Le roi Almanzor, qui l'entendit parler avec tant de courage, avec autant de Mores qu'il put, rentra dans la ville. Gaïferos resta tout seul, n'ayant plus personne à combattre ; il rendit la brid«,au cheval afin de chercher Melisenda. Meliseoda, dès qu'elle le vit, à sa rencontre s'avança. ^Elle vit que ses armes blanches étaient teintes en ^couleur de sang; d'une voix inquiète et triste elle ^se mit à l'interroger : — Pour Dieu, je vous prie,

laïferos, pour Dieu je viens vous prier, si vous avez quelque blessure, de vouloir bien me la montrer; les Mores étaient si nombreux que peut-être ils vous ont fait du mal. Avec les mancl^es de ma chemise je veux panser vos blessures; avec ma coiffe, qui est plus grande, je vetfx les guérir.

— Taisez-vous, dit Gaïferos, infante, ne dites rien de tel. Pour nombreux que fussent les Mores, ils ne pouvaient me faire du mal, car ces armes et ce cheval appartiennent à mon oncle Roland, et le chevalier qui s'en sert ne pouvait courir de dangers. Montez vile à cheval, Madame, ce n'est pas le moment de rester ici. Avant que les Mores ne reviennent, il nous faut passer les monts. — Melisenda chevauche sur un cheval alezan. Ils s'en

vont devisant d'amour, d'amour et non pas d'autre chose. Ils n'ont aucune peur des Mores et ne se soucient point d'eux. Heureux tous deux, ils ne cessent de marcher, de nuit par les chemins, de jour parles halliers (i); se nourrissant d'herbes vertes et d'eau quand ils en peuvent trouver, jusqu'à ce qu'ils entrèrent en France et en terre de chrétienté. Là ils furent encore bien plus joyeux qu'ils ne l'avaient été auparavant. Au bas d'une montagne, à la sortie d'un vallon, ils virent ' au loin apparaître un chevalier portant des armes blanches. Quand Gaïferos le vit, il sentit son sang tourner, et dit à sa dame : Il y a bien à craindre que ce chevalier qui se montre soit de grarfl courage. Qu'il soit chrétien ou More, je serai forcé dei le combattre. Mettez donc pied à terre, Madame,f et tenez-vous à l'écart. — Elle ne cessait de pleure!^ et il la conduisit par la main. Dès que les cheva^ liers se furent approchés, ils préparèrent leur^ lances et leurs boucliers afin de bien combattre. Mais quand les chevaux furent plus près, ils commencèrent à hennir. Gaïferos reconnut son coursier et parla ainsi : — Laissez toute crainte, Madame, et remontez à cheval, car le cheval qui vient d'arriver est le mien en vérité ; je lui ai donné bien de l'avoine et espère lui en donner plus encore; lesjarmes que je vois sont à moi, et non à d'autres; celui qui les porte est Montesinos, qui vient à ma recherche, et qui, quand je partis, n'était pas dans la ville.— Cela plut beaucoup à Melisenda que telle

(i) Ces expressions se retrouvent dans beaucoup de romances et entre autres dans celui de don Bertrau.

DU CYCLE CARLÔVINGIEN. 99

fut la vérité; à présent qu'ils se sont rapprochés, qu'ils marchent presque de front, à haute voix ils commencent à s'interroger. Les deux cousins se reconnaissent à la manière de parler, ils mettent pied à terre en hâte et se font grand accueil. Après avoir causé, ils remontèrent à cheval. Ils vont devisant d'amour et ne veulent point parler d'autre chose. Voyageant ainsi, en terre de chrétienté, tous les chevaliers qu'ils rencontrent veulent les accompagner. Les dames suivent Melisenda et les damoiselles aussi. Au bout de quelques jours ils approchent de Paris ; à sept lieues de la ville, l'empereur vient pour les recevoir; avec lui vient Olivier, avec lui vient Roland, avec lui vient l'infant Guarinos, l'amiral de la mer, avec lui vient don Belmudez et le bon vieux don Beltran avec beaucoup des douze pairs qui mangent le pain à la même table (i). Avec lui vient dona Aida, la fiancée de Roland; avec lui vient Ju liane, la tille du roi Julian, duègnes, dames et damoiselles du plus haut lignage. L'empereur embrasse sa fille en ne cessant point de pleurer. Les paroles qu'il lui adressait étaient faites pour émouvoir ; les douze à don Gaïferos font grand accueil, ils le tien nent pour brave bien plus qu'auparavant, parce qu'il a délivré son épouse d'une longue captivité. Toutes les fêtes qu'ils lui firent ne se peuvent raconter.

(i) Il y a sans doute ici un souvenir de la table ronde. On en trouve un autre dans le second romance du marquis de Mantooe.

De los doce que a la mesa Redonda, comian pan.

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