ROMANCE DE DON GUARINOS
{Prùnavera y F lof de romances, t. Il, p, 3i3.)
DUS l'avez passée mal, Françaîs,la chasse de Roncevauxl Charles perdit l'honneur, les douze pairs moururent, et Ton fit prisonnier Guarinos, amiral des mers.
Les sept rois mores l'avaient fait prisonnier. Ils tirent sept fois au sort à qui l'emmènera, et sept fois le sort est pour l'infant Marlotez. Marlotez Testimait plus que l'Arabie avec sa capitale. Il parla au captif de cette sorte : — Au nom d'Allah, je te prie, Guarinos, de te faire More. Je te donnerai beaucoup de biens de ce monde. Les deux iilles
it) Parmi les héros qoî portèrent le nom de Garin, ou Gerin, nous trouvons le fameux Garin de Lorraine, qui, suivant Tur«* pin, lequel le nomme Garinus Lotharingiœ dux^ mourut à Roncevaux, et Garin d'Ausenne, fils d'Aimeri de Narbonne, qui dans la même déroute tomba aux mains des Mores et fut pendant quelque temps leur prisonnier. Le sujet de ce romance, comme Ta remarqué Duran, a de la ressemblance avec la chanson d'Ogier le Danois, d'où il a sans doute été tiré. Charlemagne fait sortir Ogier de la prison où il l'avait fait enfermer, comme seul capable de combattre un Sarrasin par lequel il était défié, et lui fait rendre ses armes et son cheval dont il se sert à merveille, quoique depuis sa captivité il n'eût été employé qu'aux tâches les plus viles. (Milâ y Fontanals, Poesia heroico popular, p. 353. j On peut encore consulter M. G.Paris, p. 208, et M. L. Gautier, Epopéei française»^ III, p. 4Ô et 382.
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que j'ai^ je te les donnerai toutes deux, Tune pour te vêtir, pour te vêtir et te chausser, l'autre pour ta femme, pour ta femme légitime. Je te donnerai en arrhes et en dot l'Arabie avec sa capitale. Situ veux plus, Guarinos, je te donnerai plus encore. — Alors Guarinos répondit, écoutez bien ce qu'il dit : — Que le Dieu du ciel ne le permette, ni sainte Marie sa mère, que je quitte la foi du Christ pour suivre celle de Mahomet. J'ai une fiancée en France que j'entends bien épouser. — Marlotez très-irrité ordonne de le mettre en prison avec des menottes aux mains, afin qu'il ne puisse plus combattre, avec de l'eau jusqu'à la ceinture afin qu'il ne puisse pas monter à cheval, avec sept quintaux de fer de l'épaule au talon. Aux trois fêtes qu'il y a dans l'année, il le faisait justicier : une était la Pâques de mai, l'autre la Nativité, et la troisième la Pâques fleurie, cette fête générale. Les jours s'en vont, les jours viennent, arrive le jour de la Saint-Jean, où chrétiens et Mores font grande solennité. Les chrétiens répandent du souchet, les Mores du myrte, les Juifs répandent des joncs; afin d'honorer davantage la fête, Marlotez avec joie fit dresser un tablado (i) qui ni plus petit ni plus grand s'éleva jusqu'au ciel. Les Mores joyeux commencèrent à tirer; l'un tire, l'autre tire, ils n'arrivent pas à la moitié. Marlotez outré ordonne par un héraut que les enfants ne tètent plus, que les grandes personnes ne mangent
(i) « Le tablado était, dit M. Damas Hinard, une espèce de tableau en bois que les chevaliers s'essayaient à briser au moyen d'une arme de jet qui avait nom bohordo, »
plus de pain tant que le tablado ne sera pas mis par terre. •
Guarinos entend le bruit dans les prisons où il était : — Que le Dieu du ciel, et sainte Marie, sa mère, me soient en aide; ou Pôn marie la fille du roi, ou Ton va la fiancer, ou le jour est venu où Ton me va justicier. — Le geôlier l'entendit et lui répondit aussitôt : — On ne marie pas la fille du roi, on ne va pas la fiancer, et la Pâques n'est pas venue où l'on a coutume de te fouetter ; mais le jourest venu que Ton appelle delà Saint-Jean, où ceux qui sont contents mangent avec plaisir leur pain. Marlotez a fait dresser un tablado, la hauteur en est telle qu'il semble toucher aux cieux. Les Mores ont tiré et n'ont pu le renverser. Marlotez outré a fait proclamer un cri, défendant à nul de manger tant que le tablado ne serait mis par terre. Alors répondit Guarinos, écoutez bien ce qu'il dit : — Si vous me donniez mon cheval^ celui que j'ai l'habitude de monter, si vous me donniez mes armes, celles que j'avais coutume de porter, si vous me dpnniez ma lance, celle que j'avais coutume de manier, je me ferais fort de culbuter ces tablados si hauts., et si je n'y parvenais, que l'on me fasse mourir. — Le geôlier, qui entendit cela, commença à lui parler: — Sept ans il y a, sept ans, que tu es dans ce lieu, où jamais homme au monde n'a pu vivre un an, et tu prétends que tu as assez de force pour renverser le tablado. Attends- toi, Guarinos, que je lirai conter à l'infant Marlotez pour voir ce qu'il me dira. Déjà part le geôlier, il part et il s'en va. Il s'en vient parler à Marlotez qui était près du tablado. — Je vous apporte des nou-
velles, veuillez les écouter ; apprenez ce que m'a dit le prisonnier: que si on lui donnait son cheval, celui qu'il avait coutume de monter; que â^ on lui donnait ses armes, celles qu'il avait coutume de porter; que si on lui donnait sa lance, celle qu'il avait coutume de manier, il se faisait fort de renverser ces tabladossi hauts. — Marlotez oyant cela, de prison le fit sortir. Pour voir si à cheval il pourrait encore monter, il fit amener le cheval de Guarinos, qui depuis sept ans pas^s conduisait de la chaux. On arma le chevalier de ses armes, qui étaient bien rouillées. Marlotez, le voyant ainsi, se met à rire et se moque, et dit qu'il aille au tablado puisqu'il le veut renverser. Guarinos avec grande force lui porta un tel coup que plus de la moitié tomba par terre. Les Mores, voyant cela, le veulent tous tuer. Guarinos, comme un furieux, commence à combattre les Mores qui étaient en si grand nombre et *îpli prirent la fuite. Il combattit de telle sorte qu'il i réussit à s'échapper et qu'il s'en fut en son pays, la France, son pays natal. On lui fit là- de grands honneurs alors qu'on le vit arriver.
DU CYCLE CARLOVINGIEN. Il3