EN PRISON
(Primavera y Flor de romances^ t. I, p. 27.)
A la cour du chaste Alfonso, Bernardo vivait à son plaisir, sans rien savoir de la prison dans laquelle gisait son père. Cette captivité attrista beau
coup de monde, mais personne ne le disait, car personne ne Tosait à cause de la défense du roi. Cette captivité pesait surtout à deux parents qu'avait Bernardo. L'un était Vasco Melendez, qui était très-peiné de cette captivité ; l'autre, Suero Velasquez, qui la déplorait dans Tâme. Pour découvrir le secret, ils mirent dans leur confidence deux nobles dames de haut mérite : l'une était Urraca Sanchez; l'autre s'appelait Maria, el son nom de famille était Melendez. Avec ces dames ils s'entretinrent en grand secret et leur dirent : — Mesdames, par courtoisie, nous vous prions que, d'une manière ou d'une autre, vous appreniez à Bemardo comment son père don Sancho Dias est captif, afin qu'il s'efiforce de le tirer de sa prison. Pour nous, nous avons juré au roi que Bernardo ne saurait rien de nous. — Quand les dames virent Bernardo, elles lui dirent tout ce qu'elles avaient appris. Lorsque Bernardo le sut, cela lui causa une grande douleur, tellement que dans son corps le sang tourna. Regagnant sa de«meure, il poussa de grandes plaintes, se revêtit d'habits de deuil et se présenta devant le roi. Le, roi en le voyant ainsi lui dit : — Bernardo, d'aventure désirez-vous ma mort? -^ Bernardo répondit : — Seigneur, Je ne désire pas votre mort, mais j'ai grande douleur que mon père soit prisonnier depuis si longtemps. Je vous demande en grâce, et je le mérite, que vous ordonniez que mon père me soit rendu. — Alors le roi fort irrité lui dit : — Eloignez-vous de moi, et n'ayez pas Taudace de me parler davantage de cela, car sachez qu'il vous en coûterait cher. Je vous
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jure et promets que, combien de temps que je vive, vous ne verrez jamais votre père hors de sa prison, fût-ce un seul jour. — Bernardo avec grande affliction répondit au roi : — Seigneur, vous êtes roi et ferez à votre vouloir, mais je prie Dieu et aussi sainte Marie qu'ils vous mettent dans le cœur de le délivrer promptement ; alors je ne cesserai pas de vous servir toujours. — Mais le roi, malgré cela, l'aimait tendrement et s'attachait à lui, plus il le voyait. Et pour cela on croyait toujours Bernardo flls du roi.
RENCONTRE DE BERNARDO ET DU ROI (l) {Primavera y Flor de romances, t. I, p. 35.)
SUR les rives de l'Arlanza, Bernardo del Carpio chevauchait sur un cheval noir enharnaché de pourpre. Il tenait à la main une grosse lance et était armé de toutes pièces. Tout le peuple de Burgos le regardait avec crainte, parce qu'on n'a coutume de s'armer que pour des choses d'importance. Ainsi le considérait le roi, qui dehors chassait au faucon ; il disait à ses gens : « Voilà
(i) Ce romance beau et ancien, dit Mila y Fontanals, ne semble pas être de Timoneda (écrivain du xvi« siècle), mais ne peut être d'une époque très-antérieure. Le style et beaucoup de détails ont quelque chose de moderne. {Poesia popular, p. 170.) Ce romance a fourni le sujet d'une comédie de Lope xle Vega.
SUR L HISTOIRE DESPAGNE. 3i
une bonne lance ; si ce n*est pas Bernardo de Carpio. c^est Muza de Grenade. » Dans ce moment Bernardo s'approchait ; ayant ralenti Tallure de son cheval, il ne quitta pas sa lance, mais l'ayant placée sur son épaule, au roi il parla de cette sorte : « On m'a appelé bâtard, roi, moi qui suis fils de ta sœur et du noble Sancho Diaz comte de Saldàna. On a dit qu'il était un traître, et ta sœur une mauvaise femme. Toi et les tiens vous l'avez dit, car les autres ne l'auraient point osé ; mais quiconque Ta dit, a menti par le milieu de la barbe. Mon père ne fût pas traître, et ma mère ne fut pas mauvaise femme, puisque, quand je naquis, ma mère était mariée. Tu as mis mon père dans les fers, tu as enfermé ma mère dans un couvent, et pour que je n'hérite pas de toi, tu veux donner ton royaume à la France. Les Castillans mourront avant de voir une .telle journée. Les montagnards et le peuple du royaume de Léon, et les gens des Asturies, et le roi de Saragosse me prêteront leur aide pour marcher contre la France et lui livrer une cruelle bataille. Si elle est heureuse, ce sera le bien de l'Espagne ; si elle est funeste, je mourrai pour le salut public. Je demande que tu délivres mon père, puisque tu l'as promis; sinon^ dans un champ de bataille, je ferai ma requête. »