DOMESTIQUES
BAYARD, seul. Commeni?... elle me laisse là?... elle ne me dit pas d'entrer!... cela commence bien!... Mon futur beau-père me prend pour un voleur et veut me faire assommer par ses domesli(iues, et sa lille se moque de moi !... Décidément, mon idée n'était pas heureuse... Les voici!...
(Il cache sa guitare et sa valise sous un banc.)
FILOCHE, à ses domesiiques. Peloton, halte!... Front!... Portez armes!... Reposez armes!
BAYARD; à part. C'est donc un corps-de-garde, ici?
FILOCHE. Ouf!.. .je n'en puis plus... Quelle course!
BAYARD, saluant. N'est-ce pas à monsieur Filoche?.,.
Fn,ocHE, sans voir Bajard. OÙ a-t-il pu passer?... Toules les issues étaient gardées.
BAYARD, même jeu. ]N'est-ce pas à monsieur Filoche que j'ai l'honneur déparier?...
FILOCHE, même jeu. Ah! drôle!... Si jamais je te tiens, je le!...
(Il fait un geste avec son sabre.)
BAYARD, à part. Eh bieu^ il est aimable mon beau-père... cela promet. (Haut.) Monsieur Filoche!...
FILOCHE. Monsieur^ je ne puis m'occuper d'afîaires en ce
moment; adressez-vous à mon lieutenant... je veux dire à mon maître clerc...
BAYARD. Je suis Alexandre Bayard.
Fn.ocHE. Le fils de mon meilleur ami! mon futur gendre!... Pardon!... une méprise... Je regrette beaucoup, monsieur, de ne pas m'être trouvé là pour vous recevoir, mais je ne vous attendais pas si tôt, et une alerte que nous avons eue cette nuit... Ah ! brigand ! si jamais tu me tombes sous la main !
(Il fait nu geste menaçant.)
BAYARD, à part. Quel homnie!
FiLocHE. Permettez -moi de faire rompre les rangs à mes hommes, et je suis tout à vous. (Aux domestiques) I/aiipel est à dix heures. A midi , le premier bataillon du soixantedixième de ligne doit passer en ville, et, comme il est plus que probable que je logerai au moins un sous-lieutenant, qu'on prépare tout pour le recevoir. (A Baptiste.) Quant à toi, Baptiste, veille à l'ordinaire.
BAPTISTE. Soyez tranquille, mon capitaine... Le rata sera soigné.
FiLOCHE, à Bayard. Ce Sera charmant, nous allons être trois ofQciers à table...
BAYARD. Trois?
FILOCHE. Sans doute... vous, moi^... et l'autre.
BAVARD, à part. Du diable, si j'y comprends quelque chose.
FILOCHE, aux domestiques. Rompez les rangs, marche!.,. A l'occasion du passage des troupes, vous recevrez chacun une ration de vin.
LES DOMESTIQUES. Vive le Capitaine !
(Ils sortent.)
BAVARD^ à part. Que veut dire tout cela? (Haut.) Pourquoi donc vous appellent-ils capitaine?
FiLOCHE. Ce sont d'anciens militaires, qui, par habitude de caserne.... me donnent un titre que, du reste, j'ai longtemps porté.
BAVARD. Ail! vous avez servi?
FILOCHE. Dans la garde nationale de Paris, de 1830 à 1 848, époque où le renversement de l'ordre social amena le licenciement des compagnies de grenadiers, — licenciement contre lequel, — j'ose le dire, — je crus devoir protester en donnant ma démission... Votre père fit comme moi... Nous étions de la même promotion... Que de bonnes gardes nous avons montées ensemble aux Tuileries ! Nous dînions à la table du roi!... C'était là le bon tempsi Aussi, lors de mon dernier voyage à Paris, lorsque nous nous rencontrâmes, Alexandre et moi, vouliimes-nous déjeûner ensemble pour parler de notre \ie de garnison, (il s'assied à cheval sur une chaise ) C'est là, chez Véfour, tout en sablant une bouteille de Champagne, qu'il m'annonça qu'il avait un fils à marier. — Eh mais! — lui dis-je, — mon vieux camarade, si vous avez un fils, moi j'ai une fille.. . cent mille francs comptant et des espérances : une vieille tante sans enfant. — Mais voilà notre affaire, — me dit-il aussitôt... — Eh! bien, mon cher Alexandre, en voyez- moi ce garçon-là, qu'on le voie... Cela pourra peut-être s'arranger... s'il n'est pas trop mal... — Et, soit dit sans vous flatter, — à pan la barbe qui vous manque complètement — on en voit de plus laids que vous.
BAVARD. Vous êtes bien bon.
FILOCHE. Au surplus, ma fille n'est pas difficile... L'entretien en resta là, et je n'y pensais plus depuis longtemps... lorsqu'hier, en lisant votre nom dans le Moniteur de VArmée...
BAYARD, très-étonné. Vous Rvez lu mon noiD dans le Moniteur de l'Armée ?
FiLOCHE. Parbleu! — me dis-je, — voilà un garçon qui fera son cliemin... Ce doit être un fameux lapin ! J'en parle à Louise, je mels ma lettre à la poste^ et vous voilà!... un peu fatigué, peut-être?... Mais, qu'est-ce qu'une nuit passée en chemin de fer pour vous, qui avez dormi tant de fois sur la dure, n'ayant pour draps que la neige qui tombe... Ah! je sais ce qu'il en est... j'ai passé par là.
BAYARD. Eh! mon Dieu, oui! (A part.) Je ne sais que lui dire.
FILOCHE. Nous sommes-nous réveillés souvent sans savoir où nous coucherions le soir !
BAYARD. Hélas! (A part.) Si j'y comprends quelque chose!
FILOCHE. Bien heureux encore quand on nous donnait le temps de casser une croûte et d'avaler un verre de chnic... A propos, n'èies-vous pas passé dans une compagnie d'élite!
BAYARD. En effet, monsieur, j'ai l'honneur de faire partie de la chambre.
FILOCHE. De la chambre !. . . De quehe chambre?
BAYARD. De la chambre des greffiers assermentés près le tribunal de première instance de la Seine...
FILOCHE. Ah ça! est-ce que vous ne seriez pas militaire?
BAYARD. Mais non, puisque je suis greflûer assermenté prés le...
FILOCHE. Mais le Buvard du Moniteur de l'Armée?... le héros de Magenta el de Paleslrino?...
BAYARD. N'a jamais été moi.
FILOCHE, à part. Ma fille entrer dans la robe I... jamais !... Un greffier !. .. El Alexandre qui ne m'en dit rien!... (Haut.) Mon Dieu , monsieur, je regrette beaucoup que... Mais je
cfoyais ravoir dit à Alexandre : ma fille ne veut e'pouser qu'un militaire.
BATARD. Ah I mademoiselle votre fille ne veut...
FiLOCHE. Que voulez-vous?... bon sang ne peut mentir... Mais aussi, pourquoi diable! taillé comme vous Têtes et avec un nom comme le vôtre, ne vous êtes- vous pas fait soldat?
BAVARD. C'est la vocation qui m'a manqué. J'en ai toujours eu si peu pour le métier des armes^ que je n'ai même jamais voulu faire partie de la garde nationale.
FILOCHE. Et quelles raisons donniez-vous pour refuser ainsi vos services à la patrie ?
BAYAKD. Aucunes... On m'envoyait billets sur billetS;, on me citait devant le conseil de discipline, on me mettait en prison; rien n'y faisait... J'étais incorrigible... Mais maintenant, Dieu merci! on me laisse en paix.
FILOCHE, très-sérieux. Monsieur, il ne m'appartient pas de qualifier votre conduite... Pernieitez-moi seulement de vous dire que si j'avais eu autrefois, dans ma compagnie, un grenadier comme vous, les choses ne se seraient pas passées si tranquillement, (il fait un geste avec son sabre.) (A part.) Si jamais ce pékin-là épouse ma fille! (Haut.) Qu'y a-l-il?
BAPTISTE. Pardon, excuse, capitaine... C'est un sergentourrier du 70^ qui demande à vous parler... 11 dit qu'il vient pour le logement du capitaine adjudant-major qui est arrivé avec l'avant-garde.
FILOCHE. Un capitaine adjudant-major! (A Bajard.) Monsieur, le service avant tout.
(Il sort suivi de Baptiste.)