SCÈNE in
MADAME DURAND, puis LUCIEN.
MADAME DURAND^ seule. C'est incroyable !... les domestiques se permettent aujourd'hui des libertés...
BAPTISTE, annonçant. Monsieur Lucien Durand!
MADAME DURAND, lui tendant la main. Bûnjour, Lucien. Tu
n'es donc pas allé à ton ministère aujourd'hui?
LUCIEN. Si fait, mais je m'en suis absenté un instant pour venir vous apprendre une nouvelle qui va vous faire plaisir.
MADAME DURAND. Laquelle?
(Elle tousse.)
LUCIEN. Vous êtes bien enrhumée !
MADAME DURAND. Ta cousine aussi ; nous avons pris froid toutes les deux, avant-hier, en sortant des Italiens... 11 règne un vent dans ce vestibule !. .. Oh ! c'est peu de chose.
(Ils s'asseyent.)
LUCIEN. Mon oncle se porte bien?
MADAME DURAND. ToH oncle?... Ne m'en parle pas. Il n'est pas plus raisonnable qu'un enfant. Ne s'est-il pas donné hier une indigestion... Ah! quel pauvre homme j'ai là! mon Dieu!
LUCIEN. Est-il ici ?
MADAME DURAND. Lui! Est-ce qu'il peut rester tranquille un instant. Il est allé, comme tous les jours, à la Bourse... Je ne sais pas quel métier il y fait; mais, depuis quelque temps, il n'en sort plus... Mais apprends-moi donc ta nouvelle !
LUCIEN. Vous vous rappelez, ma tante, que vous m'avez promis de m'accorder la main de Louise, le jour où je gagnerais trois mille francs à mon ministère...
MADAME DURAND. Saus douto ; eh bien?
LUCIEN. Eh bien, ma tante, je les ai enfin, ces bienheureux appointements après lesquels j'ai tant soupiré! Oui, ce matin, il n'y a qu'un instant, mon directeur m'a fait appeler dans son cabinet et m'a annoncé que, sur sa proposition, je venais d'être nommé commis de première classe.-. Comme vous pensez, je n'ai pu attendre jusqu'à cinq heures...
MADAME DURAND, Poup venir me faire part de ton avancement... je t'en remercie... Tu sais tout l'intérêt que je te porte et combien je souhaitais pour toi cette promotion qui devait... si ton oncle ne s'était tout dernièrement imaginé de donner la main de sa fille...
LUCIEN. Qu'entends-je... Quoi ! mon oncle?
MADAME DURAND. Eh ! mon Dicu ! oui,.. Ton oncle vient de s'engager, — et cela, sans me consulter, — avec le fils d'un de ses anciens amis, — le docteur Duremère, — un jeune
homme que l'on dit très-bien... 11 a la plus belle clienièle de Tours... Nous Tallendons aujourd'hui pour dîner.
LUCIEN. Non, c'est impossible !... mon oncle ne voudra pas briser ainsi tout mon avenir !... mais vous, ma tante, j'ai votre promesse^ vous ne m'abandonnerez pas?
MADAME DURAND. Tu sais bien que je n'ai aucun pouvoir sur l'esprit de mon mari.
LUCIEN. Pourquoi me dites-vous cela?... je sais ce qu'il en est...
MADAME DURAND. On voit bien que tu ne connais pas ton oncle... c'est bien le caractèrele plus entier!... Oh! monDieu, devant le monde... je le sais bien, on le prendrait pour un mouton... mais dans .«on intérieur I... 11 est d'un despotisme ! . . . tu ne peux pas l'en faire une idée ! . . .
LUCIEN. C'est bien, je me retire... jamais je ne me serais attendu...