DERNIER JOUR DTN CONDAMNÉ
'est pour aujourd'hui ! Le geôlier de la prison Ta salué en entrant, le directeur Ta appelé Monsieur; toutes ces politesses sentent la mort. Déjà il est monté dans la voiture qui doit le mener au bourreau ; la voiture part au grand trot, escortée d'un piquet de gendarmes, et, quand à sept heures et demie elle s'arrête dans la cour de la Conciergerie, le misérable se croit déjà au pied delechafaud. Ce jour-là, le ciel était sombre et pluvieux, un triste vent d'automne agitait les robes noires qui circulaient dans Tescalier du Palais de justice, et en dehors on voyait un attroupement de peuple qui avait Tair de se préparer à une fête.
LE DERNIER JOUR d'UN CONDAMNÉ 6l
Alors on le fit entrer dans la chambre où les condamnés attendent Theure. « Que voulez-vous? dit le guichetier. — Un lit de sangle », répondit-il; et le geôlier le regarda d'un air étonné, et qui semblait dire : « A quoi bon? »
Il s'endort, son rêve est doux et riant, et Tagonie attend son réveil. Cependant il rêve encore , il rêve de ses jeunes amours, il rêve de son jeune enfant; il revient au temps de ses plaisirs de collège, au temps de ses emportements de folâtre jeune Bomme ; il a des amis et une vieille mère !... Puis il se réveille à une heure un quart.
Malheureux! il est presque mort! Ses reins sont froids, son front brûlant; on dirait qu'un liquide flotte dans son cerveau et bat contre les parois de son crâne ; les yeux lui cuisent comme s'il était dans la fumée, il a mal dans les coudes. Encore deux heures et quarante-cinq minutes, et il sera guéri !
Puis on lui amène sa fille. Elle est fraîche, elle est rose, elle a de grands yeux, elle est belle! Pourquoi pas avec sa mère? Sa mère est malade, sa grand'mère aussi; c^est bien.
« Marie, lui dit-il, ô ma petite Marie. — Vous me faites mal, Monsieur », répond la pauvre enfant en jetant un cri d'effroi.
Monsieur! Il n'y a qu'un an, elle l'appelait
son père. Elle a oublié visage, parole, accent; cependant il l'embrassait encore, et la petite fille jouait avec un papier qu'elle chiffonnait dans ses doigts : c'était la sentence de mort de son père. La bonne de Tenfant avait eu le papier pour un sou!
«Rendez-moi mon papier ! « cria Tenfant. Et le condamné la remit à sa bonne, et il retomba sur son grabat, sombre, désespéré, muet. A présent ils peuvent venir; il est bon pour ce qu'ils vont faire.
Cependant trois heures sonnaient. On est venu Tavertir qu'il était temps, et on Ta poussé entre deux guichets durez-de-chaussée; salle sombre, étroite, voûtée, à peine éclairée par un jour de pluie et de brouillard. Une chaise était au milieu. Cette chaise était pour lui; et, en face, quelques personnes debout, un gendarme et trois hommes!
Le premier, le plus grand, le plus vieux, était gras et avait la face rouge. Il portait une redingote et un chapeau à trois cornes déformé ; c'était lui !
C'était le bourreau, le valet de la guillotine; les deux autres étaient ses valets à lui.
A peine assis, les deux autres se sont approchés comme des chats; puis tout à coup un froid d'acier dans ses cheveux^ qui tombaient par mèches sur ses épaules, pendant que Thomme en chapeau à trois cornes les époussetait doucement avec sa grosse main.
LE DERNIER JOUR d'uN CONDAMNÉ 63
Autour on parlait à voix basse. Il y avait un grand bruit au dehors, comme un frémissement qui ondulait dans Pair. C'était la foule qui s'amusait en attendant!
Tout à coup un des valets enlève la veste du condamné, Tautre a pris ses deux mains qui pendaient, les a ramenées derrière son dos, roulant une corde autour de ses poignets rapprochés; en même temps on détachait sa cravate, et le col de sa chemise tombait comme ses cheveux sous les ciseaux de l'exécuteur.
A cette précaution horrible, au saisissement de Tacier qui touchait sa peau, ses coudes ont tressailli ; il a tremblé, et le valet du bourreau s'arrêtant : « Monsieur, dit-il, pardon ! Est-ce que je vous ai fait mal? » Ces bourreaux sont des hommes très doux!
La foule s'impatientait et hurlait plus haut au dehors.
Alors l'un des valets s'est baissé aux pieds du patient, il les a liés au moyen d'une corde fine et lâche qui ne lui laissait à faire que de petits pas. Et le bon prêtre s'est approché avec le crucifix : « Allons, mon fils, a-t-il dit, partons... »
Il se lève, il marche appuyé sur les valets; ses pas étaient mous, et fléchissaient comme s'il avait eu deux genoux à chaque Jambe.
En ce moment la porte extérieure s'est ouverte à deux battants. Une clameur furieuse, et Pair froid, et la lumière blanche, ont frappé en même temps les paupières du patient. Tout à coup il aperçoit à travers la pluie mille têtes hurlantes entassées pêle-mêle sur la rampe du grand escalier du Palais; à droite, de plain-pied avec le seuil, un rond de chevaux de gendarmes; en face, un détachement de soldats en bataille; à gauche, l'arrière d'une charrette, auquel s'appuyait une raide échelle; tableau hideux, bien encadré dans une porte de prison.
a Le voilà! le voilà! » s^écriait la foule. Il sort enfin, et les plus proches battaient des mains. Si fort qu''on aime un roi, ce serait moins de fête !
C'était une charrette ordinaire, avec un cheval étique et un charretier en sarrau bleu, à dessins rouges, comme ceux des maraîchers des environs de Bicêtre.
Le gros homme est monté le premier. «Bonjour, Monsieur Samson !» criaient des enfants pendus à des grilles. Un valet Ta suivi. « Bravo! hardi! » ont crié de nouveau les enfants. Ils se sont assis tous deux sur la banquette de devant.
Après quoi il est monté d'une allure ferme. « Il va bien! « a dit une vieille femme. Cet atroce éloge a relevé son courage. Un coup de fouet a mis le