‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 12 sur 50 · LE DERNIER JOUR D^UN CONDAMNÉ · texte numérisé non relu

LE DERNIER JOUR D^UN CONDAMNÉ

cortège en marche; gendarmes devant, gendarmes derrière ; puis de la foule, de la foule et de la foule, une mer de tètes sur la place. •

On allait au pas.

Le quai aux fleurs embaumait; c''était un jour de marché. Les marchands ont quitté leurs bouquets pour le voir passer. On louait des tables, des chaises, des échafaudages, des charrettes. Des spectateurs criaient à tue-tête : « Qui veut des places? » Les femmes se disputaient à qui aurait la plus commode.

Cependant la charrette avançait, et plus il approchait du terme, plus il commençait à ne plus voir, à ne plus entendre toutes ces voix, toutes ces. têtes aux fenêtres, aux portes, aux grilles des boutiques, aux branches des lanternes, ces spectateurs avides, cette route pavée et murée de visages humains. Tout à coup la Seine s^élargit, la voix de la foule est devenue plus vaste, plus glapissante, plus joyeuse encore ; la charrette s'est arrêtée subitement. C'est là! Alors on apporte une échelle à l'arrière de la charrette; le misérable a levé la tête, et il a vu!

Une espèce d'estrade, en bois rouge, avec deux grands bras et quelque chose de noir au-dessus. Au pied, un escabeau rouge aussi, mais d'un rouge plus foncé et plus acre; dans le coin, le

reste de la chandelle avec laquelle on avait graissé la rainure.

Voilà tout le roman de M.Victor Hugo. C'est à en devenir fou. Ce livre, tout étincelant d'une atroce et horrible vérité, doit mettre à bout le peu d'émotions qui nous restent. Or, ici le succès ne peut pas justifier un écrivain, le talent ne peut pas le rendre excusable, rien ne peut lui faire pardonner son acharnement à flétrir une âme d 'homme, à effleurer la paix d'une nation qui certainement, après ce qu'elle a vu, devait se croire habituée à l'échafaud, et qui, en lisant le Dernier Jour d'un condamné, reculera épouvantée. Figurez-vous une agonie de trois cents pages! Figurez-vous un homme de style et d'imagination et de courage, un poète habitué à jouter avec les plus grandes diflicultés de la langue et des passions, se plongeant par plaisir dans ces longues tortures, interrogeant le pouls de ce misérable, comptant les battements de ses artères, prêtant Toreille à ce cœur qui se gonfle dans cette poitrine, et ne se retirant de l'échafaud que lorsque la tête a roulé! Tout ceci n'est-il pas de l'atroce? Et puis ne s'agit-il pas d'un homme de sang? Que si par hasard vous avez essayé un plaidoyer contre la peine de mort, je vous répondrai qu'un drame ne prouve rien. De grâce, vous nous faites trop peur. Trêve à ces tristes

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efforts ! Préservez-nous d^une vérité si nue ! Permettez-nous encore de nous sentir hommes quelquefois, c'est-à-dire des êtres assez bien organisés pour être émus par des beautés simples et naturelles, intéressés par une fable riante et jeune, attendris par des récits animés et vivement passionnés. Voyez ce que vous avez fait; vous êtes allé plus loin que ces modèles en cire destinés aux amphithéâtres, plus loin que la peinture la plus hardie; votre livre a fait pâlir en même temps le cabinet de M. Dupont et le pinceau de M. Boulanger! Ou bien mettez en tête de votre livre cette épigraphe qui l'expliquera très bien : yEgri somnia !

(mœurs populaires]

Par RAYMOND BRUCKER {1829)

Aïs OÙ est le peuple? dit l'épigraphe; le peuple n'est-il pas partout! »

Et, cela dit, l'auteur du nouveau roman se met à le chercher où il est le plus souvent, au cabaret, aux contredanses hors barrières, à Thôpital, au Mont-de-piété, à la Bourbe; et, quand il a bien trouvé ce qu^il appelle le peuple, il nous le peint avec mille couleurs attachantes et terribles. On dirait, si ce livre n'était pas écrit avec une habileté qui en impose, que son auteur fut longtemps peuple lui-même, et, malgré son élégante énergie, on ne peut s'empêcher de penser parfois qu'il faut absolument que l'auteur se soit

trouvé dans ces lieux ignorés pour les peindre avec tant de vérité.

Ce serait donc une trahison que de conseiller ce roman aux esprits délicats qui mettent avant tout Télégance des mœurs et la grâce du langage; mais aux âmes blasées (et quelle âme n^est pas blasée en notre temps !) nous ne pouvons nous empêcher de vanter comme un délicieux sujet de terreur et de pitié ces scènes désolantes où la faim, la misère, Phomicide, le vol, toutes les passions du pauvre~'et de Toisif sont montrées dans tout leur jour. Et en ceci Fauteur n'a nulle pitié, nul égard pour son lecteur; il est sans miséricorde, même pour son héros; son héros, son homme de prédilection porte sa tête sur Téchafaud, et la seule femme honnête de son livre, une pauvre jeune créature aussi, se précipite dans la Seine avec ses deux enfants et sV brise le crâne sur les parapets du Pont-Neuf. Pauvres enfants! L'un d'eux fut enfanté à la Bourbe et allaité sur la paille; l'autre eut une fille publique pour marraine, et, un jour que leur mère transportait ses meubles d'une mansarde à l'autre, le portier de sa nouvelle habitation, vieux et méchant cerbère au cœur dur, refusa à cette pauvre famille son lit sous les combles avant d'y avoir payé son gîte.

Car dans ces mœurs populaires il ne s'agit, à

chaque page, que d'argent, et de quelles faibles sommes encore! Si c'est là le peuple; si sa vie, son bonheur, son repos, sa femme et ses enfants, tiennent ainsi à un écu de plus ou de moins; si cette misère et ce dénùment sont choses réelles; si ces passions de boire et de manger, si ces plaisirs orduriers, si cette énergie si mal entendue, sont en effet FeSûCnce du peuple; en un mot, si la bonne foi apparente et Tintérêt réel de cet ouvrage ne sont pas encore un mensonge, alors bien sincèrement nous plaignons ce pauvre peuple!

Pourtant, s'il est si malheureux, ce n'est pas faute qu'on s'en occupe. Le Constitutionnel vante à tout propos ses lumières et sa puissance; M. Charles Dupin, tout baron qu'il peut être, écrit pour lui des petits livres, qu'il daigne lui vendre au prix modique de 2 5 centimes. Quand par hasard le peuple est au bagne, M. Appert court au poste pour le visiter et le serrer dans ses bras.

Mais dans le Maçon, je ne sais si c'est par oubli ou ingratitude, il n'est pas dit un mot de ces grands entrepreneurs de philanthropie à prix fixe. Il n'y a qu'un bon homme dans tout le cours de ce roman : c'est un noble de l'ancien régime, qui, comme nous l'avons vu récemment autre part, a mieux aimé être maçon que conseiller d'Etat. Puis une honnête fruitière qui ressemble à toutes

les dames de la halle, et son époux, ancien soldat qui ne ressemble à personne. Ce qui recommande ce livre, malgré le décousu de sa narration, l'exagération de ses personnages, la longueur souvent monotone de ses détails, c'est une grande franchise d'opinion, une grande énergie de style, et surtout un intérêt d'autant plus étonnant en de pareilles aventures qu'on se sent toujours près de mettre la main à sa poche pour arrêter toutes ces calamités. C'est donc, selon moi, un grand mérite d'avoir triomphé de ces détails, le sujet n'en comportant pas d'autres, et de n'avoir reculé, comme M. Michel Raymond, devant aucune des conséquences de son extraordinaire narration.

Si vous allez sur les boulevards neufs, à l'heure de midi, vous rencontrerez, à coup sûr, un homme à l'air pensif et au sourcil froncé, qui, les mains dans ses poches et la tête baissée, semble écouter de loin les moindres bruits qui sortent du faubourg Saint-Marceau.

Cet homme, et je Tai vu, est à la fois grand et » court, pâle et coloré, triste et gai ; tantôt déclama- Vteur nomade, vous croiriez entendre un des apôtres ardents du libéralisme légal; tantôt narrateur sceptique et frondeur, vous le prendriez pour une espèce de Timon d'Athènes, qui des passions de l'homme ne connaît que la haine et le mépris^

Ignorant et fort instruit, écrivain coloriste quelquefois, mais toujours homme du peuple, écrivant sur la borne, comme feu Mercier, tel est M. Michel Raymond, avec qui vous ferez connaissance tôt ou tard si vous aimez quelque peu lajVérité et la terreur.

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