MÉRIMÉE
'aperçus une espèce de fantôme d^une wl haute taille et de fort belle apparence; ^lil était recouvert d'une cuirasse res-
plendissante , son casque était ombragé d'une plume, sa visière était baissée ; il marchait d'un pas solennel; il vint à moi, me fit un geste impérieux, et, comme j'étais dans un de ces jours de nonchalance paresseuse si favorable aux héros qui veulent nous distraire, j'obéis au premier geste, et je suivis mon fantôme partout où il voulut.
A dire vrai, je n'eus pas lieu de m'en repentir. En peu d'instants il me fit faire une longue et intéressante promenade à travers des lieux que
je ne connaissais pas, ou que je n'avais pas vus comme il me les montrait. D'abord mon guide mystérieux m'entraîna dans une auberge de grande route : des troupes franches, de bons soldats de la religion réformée avaient envahi le cabaret; je les vis briser les bouteilles, battre les valets, s'escrimer à outrance contre une statue en pierre de la Vierge, pendant que deux femmes de leur troupe détroussaient un jeune cavalier de leur religion. « Fantôme, dis-je à mon conducteur, voilà une scène plaisante, incroyable. — C'est l'effet des guerres'de religion, mon fils «, me répondit-il, et il m'entraîna vers Paris.
En entrant à Paris, je me trouvai dans un tumulte immense : une foule de peuple, de cavaliers turbulents, de grandes dames masquées, de gens de guerre et de gens d'église; on jurait, on disputait, on argumentait, on se battait surtout. Je vis, à la porte d'une taverne, un combat singulier entre deux amis qui s'escrimaient à outrance; les passants les regardaient faire, comme on regarde un spectacle; le guet se tenait au loin pour dépouiller la victime et emporter son cadavre. « Il n'y a guère de police dans cette ville de Paris, m'écriai-je en regardant mon fantôme. — C'est l'effet des partis opposés, me répondit-il. Quand il y a deux maîtres quelque part, souviens-